Musique : la Symphonie n°3 de Gorecki

Symphonie N°3 de Gorecki

La « Symphonie des Chants Plaintifs »

 

Police

Police, de Maurice Pialat. Sortie : 1984 (oui, comme le titre du livre d’Orwell). Le sujet : les sinuosités d’un enquête de police en zone trouble.

Au cœur de l’histoire : deux amants (Mangin, Noria) que tout oppose, poussés au bord du gouffre de leur vie. Une Catherine Breillat scénariste, au travail rigoureux et sombre.  Un Pialat de mauvais poil qui se fâchera, comme d’hab, avec tout le monde. Un Anconina convainquant en petit avocat pas tout clean. Un Depardieu jeune, à la fois impulsif, sensible et vulnérable. Une Sophie Marceau malmenée. Un bal de paumés au destin écrit à l’avance – que transcendent quelques instants d’amour et de grâce.

Cette grâce chante à la fin du film, en bande-son des dernières images : il s’agit du premier mouvement (lento – sostenuto)  de la Symphonie n°3 opus 36 – dite « des Chants Plaintifs – de Gorecki.

 

 

Né en 33

Henryk Gorecki est né en 1933 (oui, l’année de l’avènement d’Hitler) en Pologne. Il compose cette Symphonie à l’âge de 43 ans, en 76. Elle restera plus ou moins dans l’ombre, rarement diffusée au-delà de l’Europe, et ne prendra son véritable envol qu’après la chute du mur de Berlin – l’Amérique la découvrira alors, notamment grâce à la version (la plus connue à ce jour) de la soprano Dawn Upshaw.

 

3 mouvements

La Symphonie,  « écrite pour une soprano, quatre flûtes dont deux piccolos, quatre clarinettes, deux bassons et deux contrebassons, quatre cors, quatre trombones, une harpe, un piano et des cordes » (Wiki), est composée de 3 mouvements – tous lents (ce qui n’est pas la norme : d’ordinaire, on joue sur le contraste) :

  1. sostenuto 
  2. largo
  3. cantabile

  • Le premier, majoritairement orchestral, est inspiré d’une lamentation religieuse du XVème siècle. Il évoque d’abord une marche funèbre, portée par les scansions répétitives des cordes, graves – 24 mesures reprises en canon – évoluant lentement, à pas lourds, se déployant en parties distinctes – avant que soudainement la perce l’envolée lumineuse d’une voix : celle d’une mère et de son chant d’amour pour son fils, « partage tes blessures avec moi ».
  • Au second mouvement, Lento e largo, la voix de la soprano soliste se joint plus rapidement à l’orchestre :

Mamo…
Mamo…
Mamo, nie płacz…
Mamo, nie płacz, nie.
Niebios Przeczysta Królowo,
Ty zawsze wspieraj mnie.
Ty zawsze wspieraj…
Ty zawsze wspieraj…

Maman, ne pleure pas, ne pleure pas. Reine du Ciel immaculée, soutiens-moi toujours.

Ces mots, émouvants – une prière – furent écrits sur le mur d’une cellule, dans un sous-sol du siège de la Gestapo, dans la voïvodie de « Petite Pologne ».

Ils sont signés « Helena Wanda Blazusiakowna, âgée de 18 ans, emprisonnée depuis le 25 septembre 1944 »

  • Dans le troisième mouvement, inspiré d’un chant populaire, une mère fait le deuil de son fils :

Où est-il allé
Mon très cher fils ?
Peut-être que pendant l’insurrection
L’ennemi cruel l’a tué.
Ah, vous mauvaises gens
Au nom de Dieu, le plus Sacré,
Dites-moi, pourquoi avez-vous tué
Mon fils ?

 

Pesanteur et grâce

Gorecki avait longtemps voulu écrire sur Auschwitz, où mourut l’une de ses tantes (son grand-père mourut à Dachau), et sur les victimes de l’occupation nazie en Pologne (les Allemands considéraient les Polonais comme une sous-race, et voulaient anéantir leurs coutumes – et leurs velléités de résistance).

Il finit par simplement dédicacer cette longue symphonie à sa femme.

Ce qui frappe, à l’écoute, au-delà de l’aspect sombre, tragique, c’est la paix profonde qui se dégage de cette œuvre. Grave et limpide, elle semble suggérer un repos possible, un refuge bienveillant, pour l’esprit, par-delà l’horreur.

 

100…

 

Il y a quelque jours, à la radio, j’ai entendu Jacques Attali parler de son livre « Les Chemins de l’essentiel ». Il disait que l’idée, c’était de lister 100 livres, 100 films, 100 tableaux, 100 œuvres musicales, etc. qu’il faudrait avoir lus, vus, entendus – des « indispensables ».

Je n’ai ni le budget ni l’envie particulière d’acheter le livre – et la liste d’un autre.

Je pense que chacun peut se faire sa liste – et gagnerait grandement à le faire.

Je pense aussi que, quoi qu’on puisse penser d’Attali, quand il dit quelque chose, il faut tendre l’oreille.

Comprendre le monde est, il a raison, plus que jamais, dans un contexte de mondialisation galopante, essentiel.

Je suis persuadée que qui n’essaie pas manquera le coche, et que lutter contre l’abrutissement ambiant est même un moyen de survie… de survie mentale.

J’avais lu un essai de Virginia Woolf sur le roman anglais et le roman russe. Elle expliquait que, sans une compréhension profonde, née soit d’une fréquentation assidue de la littérature russe, soit d’une connaissance de sa langue (pour la lire en version originale) et de sa culture, on ne pouvait comprendre réellement une pièce de Tchekov ou un roman de Dostoïevski.

Ou alors, il fallait un raccourci – une sorte de petite baguette magique – indispensable pour « habituer l’œil » aux nuances de cette littérature particulière : comprendre que le roman russe est un « roman de l’âme », et non des faits.

Comment comprendre le Mexique sans les toiles de Diego Rivera et Frida Kahlo ? Comment comprendre l’URSS sans avoir une idée de sa démesure géographique et un aperçu de son histoire, mais aussi sans lire Tolstoï et Soljenitsyne, écouter Tchaïkovski, saisir ce qu’est l’église orthodoxe, en visiter une, regarder les ballets russes, voir Le Cuirassé Potemkine, contempler les tableaux de Kandinsky et de Chagall ?

Je ne sais si, dans certains domaines, j’arriverai à cent. Je me doute déjà que j’irai au-delà des cent livres. Je ne suis pas sûre encore de pouvoir visiter cent lieux. Mais quoi qu’il en soit, je trouve le programme stimulant.

Et, face aux challenges du monde, et de l’actualité – indispensable.

Et disons que Gorecki inaugure ce programme en pointillé par ici…

 

 

 

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L’autrice de ce blog

Autrice publiée par des médias traditionnels, blogueuse, anthologiste, j’ai aussi dirigé, 1 an durant, le magazine en ligne Etik Mag.

Aujourd’hui j’écris toujours : de la fiction (noire, principalement) et des articles pour des éditeurs, des revues, des journaux, des magazines, d’autres blogs…

Je mets également ma plume au service de personnalités atypiques et projets hors-norme… car oui, j’aime les parcours (et les personnes) qui sortent des clous, et le revendiquent !