Maneki-Neko

Extrait :

« Alors qu’il regardait, à travers les lames blanches de ses paupières, Takashi labourer les bacs dans l’obscurité du cagibi, Edgaw se leva, bouche grande ouverte, et articula :

– Miowo-iaw-iaw-ksshhh.

Puis répéta, à peu de chose près, la même suite de sons à cinq reprises.

Tetsuchi sortit de sa poche le Meowlingual que son petit-fils lui avait offert :

– Je suis en colère, et j’ai peur, dit en lettres rouges le Meowlingual.

Tetsuchi se mit à rire en voyant le dos du chat s’arquer :
– C’est malin, cet appareil, n’est-ce pas ? Mais de quoi as-tu peur, Edgwa San ? Takashi est un vieil ami, il ne te fera pas de mal.

Edgaw, toujours perché sur son coussin rose, sur la dernière étagère de sa tour, feula. La vérité c’est que c’est la petite pelle métallique, qui lui faisait peur, et non le singe. Ou plutôt oui, c’était le singe – le singe et sa façon de frapper follement, comme s’il voulait l’éventrer, le bac.

Edgaw Arran Po était le seul chat qui, à Tokyo, souffrait de vertiges. Non de vertiges classiques, d’étourdissements ou même de phobies : non, il avait juste peur, terriblement peur, des basculements.
Se pencher et tomber dans le Grand Vide.
Alors, pour se raisonner, s’abstraire des crises de colère du singe et des monologues de son maître, il compta lentement les contractions des muscles de son larynx et de son diaphragme : c’était un mouvement très apaisant, quelque chose de l’ordre du cercle et de la raison, des questionnements que l’on circonscrit et des explications rassurantes, et cela faisait « ron-ron, ron-ron ».

Tetsuchi Nakagawa tapota la colonne rouge vif de la tour à chats et sourit :
– Ah, te voilà calmé, Edgaw San. C’est très bien. Il faut que tu sois en forme. Demain sera pour toi un grand jour.

Le grand jour : le jour infect, oui…. Débarquement groupé de neuf journalistes : Edgaw était devenu une vedette. A Tokyo d’abord. Puis au Japon. Et depuis quelques jours l’écho s’était répercuté jusqu’aux États-Unis et en Europe : le monde entier, d’ici quelques heures, viendrait photographier Edgaw.

Tout avait commencé par un poème, il y a un mois et dix-neuf jours.

Un professeur américain, installé depuis vingt ans au Japon, avait loué un quart d’heure Edgaw et, tout en caressant son dos, avait tenté de traduire « Le Corbeau » à un étudiant qui l’accompagnait.

Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary,
Over many a quaint and curious volume of forgotten lore,
While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping,
As of some one gently rapping, rapping at my chamber door.

L’étudiant écoutait, attentif, et le chat blanc dodelinait de la tête… jusqu’au moment où le professeur fit une faute. Puis une seconde. Puis une troisième. Edgaw, avait assuré le professeur, le signalait en rabattant ses oreilles et en hérissant le dos à chaque fois.

Cela s’était dit, redit, répété. On s’en était amusé d’abord. Puis chacun y était allé de son test, récitant « Le Corbeau », « Le scarabée d’or », ou des dates de la biographie de Poe, jusqu’à ce qu’imposât l’évidence : Edgaw le Persan blanc était Edgar Poe. »

 

(c) Yael Assia

Première publication dans Les Derniers Jours d’Edgar Poe de Richard Comballot aux Éditions Glyphe.

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