Lectures : Cent Visages, de Thomas Geha

C’est toujours difficile de parler d’un auteur qu’on apprécie particulièrement en tant que personne, et cela de longue date – c’est le cas pour Xavier, alias Thomas. Je vais tout de même me prêter à l’exercice, avec ce premier roman (je mets à part les textes courts, j’en ai lu bon nombre et j’en reparlerai) que je découvre de lui :

Lectures - Cent Visages - Thomas Geha

Cent Visages, de Thomas Geha

L’histoire :

Une France fictive (quoique), au futur – un futur très proche – où se sont accentués les dérèglements climatiques – et, politiquement, les dérives diverses. Un adolescent, Gregor, orphelin, partage le quotidien d’un camp de réfugiés. Il est ce qu’on appelle un réfrac – un réfractaire : l’un de ces nombreux Français rejetés hors de l’économie et des artères prospères des grandes villes – ou ayant fait le choix d’une vie en marge. Des Frontons (zones de reconnaissance biométriques) séparent les ghettos des centres villes. Les plus pauvres ont perdu leur citoyenneté… et leurs droits.

Dans cette France, trois pouvoirs s’affrontent : un gouvernement corrompu, élitiste et autoritaire, dirigé par le Président Sandre, une fronde surnommée la Capucine, et une milice criminelle menée par le mystérieux Cent Visages – terrifiant voleur d’identités.

Nous faisons connaissance avec Gregor alors qu’il est en quête de nourriture pour les habitants de son ghetto, en région parisienne. Dans un entrepôt, il surprend Cent Visages, qui lui injecte un mystérieux produit.

« Gregor s’échappe grâce à une clandestine qui lutte contre le pouvoir autoritaire en place et l’entraîne à Paris chez les militants de la Capucine. Mais ne cherchent-ils pas à l’instrumentaliser ? Et quels liens les relient à Cent Visages ? »

 

5 bonnes raisons de lire Cent Visages :

  1. L’auteur, Thomas Geha, bien que jeunot (mais si, mais si) est un Capitaine en littérature. Capitaine, ô mon Capitaine, le bateau sain et sauf est à l’ancre ! (Vous n’avez pas lu Walt Whitman ?) Formé en Lettres, libraire dans sa vie parallèle, lecteur dévoreur (notamment d’Imaginaire : Fantasy, Fantastique, Science-Fiction et hors-cadres divers), spécialiste en BD, éditeur (les éditions Ad Astra, c’est lui), il est également l’auteur, sous deux noms de plume (le sien pour de vrai et son pseudo) d’une trentaine de nouvelles et de plusieurs romans – dont une trilogie qui a connu un beau succès, à la fois public et critique : A comme Alone. Il est aussi blogueur et diffuse, par le biais de sa lettre (il faut s’abonner, c’est gratuit), et de son blog – et depuis peu, sur son Soundcloud – une série de courts textes dont chacun est un petit bijou : ses Suites Apocalyptiques. Et donc ? me demanderez-vous (vous avez raison, interrompez-moi). Et… et bien vous avez l’assurance, en le lisant, de vous embarquer dans le navire d’un capitaine qui connaît sa route et a la maîtrise (de longue date) de son vaisseau. C’est rassurant. Et c’est agréable.
  2. Si vous êtes dans la cible « jeunesse » de l’édition, banco : c’est pile poil pour vous qu’est écrit (et publié) le livre. Aucun âge n’est précisé, nulle part sur le livre, mais je dirais, au pif, que du collège au lycée (plus fin de collège que sixième), c’est bon. Et si vous êtes un grand ado, même de plus de 18 ans, faites-vous plaisir. Et les autres ? Reportez-vous en fin de billet – je détaille ça. Quoiqu’il en soit, pour lire un bon livre (et un bon auteur, et une bonne histoire – Thomas Geha a toujours tout bon, a minima « bon » – et souvent mieux que bon), il n’y a pas d’âge.
  3. Si vous n’aimez pas les pavés. Ni les romans qui font des détours. Ni les descriptions de trois pages (ah, Balzac, mon bon vieux Balzac). Ni les psychologies trop fouillées. Attention ! non pas que l’auteur ne sait pas faire (il sait, oh que oui), mais juste qu’il a écrit (j’imagine) dans un cadre précis, pour une cible précise, avec (j’imagine aussi – j’imagine peut-être trop) un cahier des charges bien carré (longueur, chapitres, découpage, style, que sais-je d’autre). Le résultat peut être un tantinet frustrant (j’y reviens) pour (par exemple) les lecteurs de ses symphoniques Suites Apocalyptiques, mais il n’y a pas à tortiller : c’est efficace.
  4. Si vous aimez le thriller autant que la SF – parce que ça tombe bien, y a des deux. Et c’est habilement (c’est un pro, Thomas Geha, no suprises, donc) combiné. Vous aurez de l’anticipation (intelligente… et malheureusement intuitive : on ne cesse, actualité aidant, de le vérifier), du suspense, de la terreur (pas trop violente, c’est pour ados, mais ça secoue les orties quand même), un vrai méchant (et des plus méchants encore – avec même des hélicos et tout), un monde d’avancées (et de reculs) technologiques (identité biométrique, nanorobots, PR – sous-titrées « peaux de rechanges »), des poursuites (oui, à la Besson ! les auteurs de livres aussi savent y faire), des vérités lacées (et lacérées) de mensonges, des révélations, des coups de théâtre. Tout y est.
  5. Si le monde actuel vous fait réfléchir (voire flipper). Parce que là, Thomas Geha, il est fort – et ici, je le dis sans nuance. Il a l’œil d’un visionnaire – acéré. Lucide. Et (hélas) le récit est crédible – et à n’en pas douter annonciateur du futur que l’on nous mitonne. Publié en 2014 (et écrit courant 2013, j’imagine – je sais, oui, j’imagine trop de choses), il pourrait faire l’objet d’un jeu glauquy-doky du style : cochons tout ce qui, dans l’actu (ou les annonces élyséennes) se vérifie, dans notre France réelle (et dans le monde tout court). Il y en a, des cases, à cocher !

 

Quelques nuances

Elles sont subjectives.

Je ne suis pas le bon public, pour ce livre.

Je sais apprécier la maîtrise de l’auteur, la construction sans faute, le style concis, fluide, efficace, le suspense parfaitement dosé et l’intelligence du récit – et son courage (parce qu’en plus d’être un bon auteur, Thomas Geha est un type bien, le genre de personnes sincères et engagées pour qui la culture n’est pas qu’intellectuelle, mais aussi l’occasion de se positionner dans un monde doté, comme son héros, de tant de masques qu’on en perd nos propres identités – Thomas, lui, sait construire la sienne, et l’harmoniser avec ses actes).

Donc oui, j’apprécie la personne, l’auteur (je suis peut-être – Thomas le confirmera… ça remonte à loin – l’une des cinq ou dix premières fans, si ce n’est la première tout court, de ses Suites Apocalyptiques), le livre lui-même, mais :

  • La SF n’est pas ma tasse de thé (je ne dis pas que je n’aime rien, ce serait faux, mais mes coups de cœur, du moins littéraires (sur ce coup-là, je suis plus cinéphile) sont très rares)
  • Je n’ai jamais lu de livres « pour ados » en étant ado – et de ce fait, je sais mal les appréhender (désolée, à huit ans, je lisais Pascal, à douze ans, Thérèse Raquin, et les Bidochon au lycée… à chacun son évolution, ma pauvre dame – ce qu’il y a de certain, c’est que lire un roman ado en tant qu’adolescente, je ne sais pas ce que c’est, et je m’en tire fort mal)
  • J’aime les romans qui fouillent les méandres de la psyché, qui grattent le fond de l’âme, qui triturent le cerveau – celui-là, malgré le talent, malgré l’intelligence, malgré l’âpreté des thématiques, ne fait, avec la plume (une plume qui va, à mon goût, trop vite), qu’effleurer l’intériorité des personnages. On me dira (sans doute à raison) que c’est la cible, que c’est « pour ados », que c’est normal… peut-être. Oui, peut-être. Il me semble néanmoins qu’en conservant la cible en tête (et même les attentes éditoriales) Thomas pouvait aller plus loin, plus en profondeur. Et peut-être, de ci, de là, prendre un peu plus son temps… mais suis-je le bon œil pour en juger ? Je l’admets de nouveau : certainement pas.

Conclusion :

 

J’ai lu le livre avec intérêt – et admiration pour la « patte pro » – bien que sans plonger dans l’histoire.

C’est un page-turner, sans aucun doute. Et un bon livre pour la jeunesse (mais je n’ai jamais été jeune – j’étais quarantenaire à six ans). C’est réussi, plaisant, efficace. Et glaçant.

Mais… mais.

N’ayant pas été totalement conquise, je l’ai offert. Pas à une ado – à une adulte… qui l’a adoré. Comme quoi, Capitaine…

Le bateau sain et sauf est à l’ancre, sa traversée conclue et finie,
De l’effrayant voyage le bateau rentre vainqueur, but gagné !

But gagné. Sans nul doute.

Bien que pas de touché-coulé pour ma part.

 

Je recommanderai volontiers le livre – et s’il revient dans mes mains, je le relirai.

 

Ça semble un brin tiède. Bah. Qu’importe. Ça me permet de dire autre chose : je crois en l’auteur et en sa plume. Je sais son talent – et à quel point il peut toucher la sensibilité, l’émotion, les tripes… et me toucher.

Quand je lis Le Terril (qui n’est pas une Suite Apocalyptique) ou Le Monde selon Minos (qu’il a eu la gentillesse de me dédier – avec un petit tréma en trop… rrha), TGV, et d’autres de ses Suites, je n’en doute pas.

Me reste à découvrir les six nouvelles de son recueil Les Créateurs, ou Celle qui voulait avoir 30 ans (pour changer totalement de registre – j’en ai lu grand bien, au passage), ou encore l’intégrale d’Alone.

Et puis, étant très amatrice d’Urban Fantasy (et de tous les récits qui se greffent sur l’Amérique de la Prohibition) tenter le duo Xavier Dollo / Anne Fakhouri (American Fays) me paraît aussi une bonne piste...

Et la meilleure des occasions (en attendant qu’un éditeur prenne enfin en otage les Suites – il le faut) de reparler de Thomas Geha sur mon blog.

 

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L’autrice de ce blog

Autrice publiée par des médias traditionnels, blogueuse, anthologiste, j’ai aussi dirigé, 1 an durant, le magazine en ligne Etik Mag.

Aujourd’hui j’écris toujours : de la fiction (noire, principalement) et des articles pour des éditeurs, des revues, des journaux, des magazines, d’autres blogs…

Je mets également ma plume au service de personnalités atypiques et projets hors-norme… car oui, j’aime les parcours (et les personnes) qui sortent des clous, et le revendiquent !