Lecture : Des Américains morts à la morgue de Moscou – Kim Newman

Lectures - Des Américains morts à la morgue de Moscou - Kim Newman

 

Choc

Pas d’autre mot.

Oui, carrément.

Il y a des nouvelles qui vous happent.

Difficile, parfois, de faire la part des choses et de savoir dire si, en moi, c’est l’autrice qui se trouve scotchée, ou la lectrice.

Dans le cas de cette nouvelle, il me semble que c’est mon « moi-autrice ».

Certains disserteront et diront que c’est du pareil au même et qu’on n’est pas des bandes de cerveaux coupés en deux, mais je crois que si (l’être humain l’est toujours à un certain niveau, de toute manière – tiens, il faudra un jour que je parle des « split brain experiments »). Pire, nous serions divisés en petites cases. Mais ce n’est pas le sujet de la nouvelle.

Et je maintiens que l’auteur – l’autrice – lit d’une façon particulière.

 

L’auteur-mécano

Je me souviens, un jour, être allée à une expo de peinture avec un peintre. Alors que je marchais dans les allées en stoppant parfois devant un tableau (genre le visiteur lambda d’une expo), lui transformait ça en un examen de mécanique. J’avais l’impression d’être dans un garage, avec, à mes côtés, un type en bleu de travail soulevant le capot de chaque voiture : il s’agenouillait, regardait d’en bas, se relevait, regardait de côté, collait presque sa joue contre le cadre, fermait un œil, l’autre, rouvrait d’un coup les deux, etc.

Je crois que s’il avait eu un canif, il aurait carrément ouvert la toile.

J’ose espérer que non, mais je doute.

 

Samuel Johnson disait :

The greatest part of a writer’s time is spent in reading, in order to write; a man will turn over half a library to make one book.

 

Il faut ouvrir des centaines, des milliers de livres – des centaines, milliers de capots – pour entrevoir comment fonctionne une bonne mécanique.

Bonne n’est pas une notion de valeur : c’est ce qui « roule ».

 

Des Américains morts à la morgue de Moscou : un squelette de Porsche (ou de Lada…)

Étrange nouvelle, étrange ambiance, étranges personnages…

En fait, ma première lecture terminée, je me suis dit que selon les lois de la mécanique, le récit ne devrait même pas tenir debout – et pourtant ça roule… et mieux : ça envoie !

La voiture serait-elle pourvue d’une ossature plus travaillée que je ne le pensais au cours de ma lecture ?

 

L’auteur

La nouvelle est signée Kim Newman.

Aveu : je ne connaissais pas Kim Newman (bouhh). Ou je n’avais pas retenu son nom (re-bouhh).

Né au cours de l’été 59, le monsieur (américain) est depuis l’âge de 11 ans un passionné de films de vampires et d’histoires d’horreur (comme son aîné Stephen King). Journaliste, écrivain, ghostwriter (ce mot doit le faire triper), il est l’auteur de romans situés dans divers univers (y compris celui du Docteur Who) et de séries personnelles (Anno Dracula).

Bon, comme vous le constatez, j’ai un peu (très peu) creusé autour du bonhomme. Histoire de.

Mais au fond qu’importe. Le vrai choc, c’est le texte.

 

La nouvelle

Des Américains morts à la morgue de Moscou est parue dans l’anthologie 999 dirigée par Al Sarrantonio (en 1999, ça va de soi).

En France, c’est paru chez Albin Michel – perso, j’ai la version éco (qui part en lambeaux) en livre de poche.

Je n’ai pas terminé l’antho, mais elle contient de jolies pépites : Les Ruines de Contracœur, de Joyce Carol Oates, en est une (et je la chroniquerai un jour, elle le mérite… à moins que je ne chronique l’antho, carrément). Ou encore La chatte et le hibou de Thomas M. Ditch –  une nouvelle glaçante sur l’enfance et les façons de dire (ou ne pas dire) les secrets terribles : émotionnellement, comme littérairement, c’est un fil à nu de mille volts – ou plus. Le piège glauque de L’Attraction, de Ramsey Campbell est aussi terriblement efficace (de la bonne voiture !). Pareil pour la nouvelle de King – de la bonne auto, puissante, efficace.

La seule nouvelle qui m’a déplu est, curieusement, celle de Neil Gaiman (j’y reviendrai sans doute, mais plus tard) – sur le même sujet, j’ai préféré, de loin, celle d’Edward Lee, Soins intensifs – dont la fin est une vraie claque.

Bref. Beaucoup de très bons textes. Et celui de Kim Newman ouvre le bal, puisque c’est le premier des 29 assemblés par l’anthologiste.

 

Le pitch

Ah. Difficile.

Disons que ça pourrait être quelque chose comme :

Dans un univers de guerre froide, apocalyptique, un soldat russe égaré est enrôlé à Moscou, où sa mission consiste à garder les murs d’une morgue dans laquelle les cadavres américains, transformés en zombies, piétinent, en foule de plus en plus nombreuse, devant les portes. A l’intérieur, une équipe composée de militaires et de scientifiques (qui dissèquent et expérimentent), des soldats qui mâchent des navets froids, et le Directeur de la morgue, improvisé sculpteur, qui tente de faire revivre Raspoutine et finit par y arriver, au moment même où les morts-vivants investissent les lieux… jusqu’aux entrailles.

 

Oui, je sais. Dit comme ça, ça ne semble pas terrible. Pas séquencé (mais on regardera mieux).

Côté voiture, semble-t-il (à première vue), c’est comme si la batterie était reliée à la réserve d’eau pour essuie-glaces. Tout semble sens-dessus-dessous, incohérent. Il n’y a même pas de contexte clair (explicité). Pas de vraisemblance (ok, normal, c’est du fantastique, mais celui-ci est bien, bien foutraque – ou le semble en première lecture).

Mais qu’importe, parce que… l’engin roule. Et même bien. Oh que oui !

Il pourrait même se propulser vers l’hyperespace des chefs-d’œuvre de la Fiction.

Petits chefs-d’œuvre, mais chefs-d’œuvre quand  même.

Vraiment ?

Oui, vraiment.

Comment est-ce possible ?

N’ai-je pas parlé de construction foutraque ?

Eh bien… revoyons ça de près, parce que je ne suis pas sûre !

 

Ouvrons le capot

… ou l’occasion de partager à quoi peut ressembler une « lecture d’auteur/trice » tentant l’analyse de ce qui lui a plu… et de voir qu’une seconde lecture peut tirer des conclusions nettement différentes de la première).

 

Le début

 

A la gare de Borodino, Ievgueni Tchirkov se trouva séparé de son unité.

Voilà comment s’ouvre la nouvelle. Un début conforme aux règles de la narration.

What, il y a des règles, en narration ? Oui.

Ok, ce n’est pas un code de la route. Appelons ça, plutôt, une structure-type. Ou encore : un guide de ce qui marche.

L’un des premiers à plancher sur ce code fut Joseph Campbell. Son Héros aux mille visages, connu de tout apprenti sorcier scénariste, recense 17 étapes – c’est beaucoup : Christopher Vogler (qui est sympa) en a, par la suite, synthétisé 12 dans son Writer’s Journey (en français, le Guide du scénariste) :

  1. Le monde ordinaire
  2. L’appel de l’aventure
  3. Le refus de l’appel
  4. La rencontre avec le mentor
  5. Le passage du premier seuil
  6. Épreuves, alliés et ennemis
  7. L’approche du cœur de la caverne
  8. L’épreuve suprême
  9. La récompense
  10. Le chemin du retour
  11. La résurrection
  12. Le retour avec l’élixir

 

Le début d’un livre se base souvent sur les 4 ou 5 premiers points, du monde ordinaire jusqu’au mentor et au seuil du premier passage.

Parfois, il se résume en quelques mots : la vie normale du héros bascule.

Grand classique. Et sous la plume de certains auteurs, tout est dit dans la première phrase.

C’est le cas ici : un soldat russe se trouve séparé de son unité, dans une gare.

 

Synopsis

 

A partir de là, tout part en vrille. Ou pas ? On va regarder cela de plus près.

Résumons (attention spoiler) l’histoire, scène par scène :

La Gare, plein jour : là où le héros, soldat russe, rate la correspondance qui emporte son « monde ordinaire » : son unité.
  • Tchirkov, un soldat russe, rate le départ du train où se trouvaient ses camarades, et se retrouve séparé de son unité. En courant derrière le train, il tombe et voit, sur les rails, un cadavre décapité : il s’agit d’un Américain. On n’en sait pas plus, sinon que le procédé d’attacher les poings et les pieds des Américains et de laisser des trains leur rouler sur le cou semble normal.
  • Tchirkov parcourt la gare où s’entassent des réfugiés russes fuyant on ne sait quoi. Borodino, où se trouve cette gare, ressemble à un univers apocalyptique où des soldats montent la garde et où font rage des incendies. Le passage des trains semble aléatoire.
  • Tchirkov erre autour de la gare, croise d’autres soldats, cherche un militaire responsable. Il croise un Américain claudiquant dont on précise d’emblée qu’il est mort, et signale sa présence aux autorités. Un caporal et un soldat plaquent le mort au sol et clouent son crâne dans le ciment, avec un clou de 30 cm (on apprend aussi que cela est classique – sans entrer dans le pourquoi des choses ni de l’étrange situation où on se trouve). Les soldats pillent le mort. On offre les lunettes de soleil (inutiles puisqu’un verre manque) à Tchirkov.
Moscou (après une ellipse de 3 jours) : où le héros s’obstine à retrouver son « monde ordinaire », puis renonce, et se voit attribuer son « appel à l’aventure » : celui de se rendre au lieu-dit « les Bains ».
  • Tchirkov cherche toujours son unité. Les autorités sur place prétendent que l’unité est dissoute depuis 9 mois. Tchirkov se trouve donc sans unité. L’armée l’envoie alors aux « Bains » – aucune explication de ce que sont les Bains, à ce stade.
  • Muni de paperasse et d’explications floues, Tchirkov attend un tramway, en vain, et finit par faire le chemin à pied, dans la neige. Il croise des pompiers, des soldats, et des affiches mettant en garde contre les Américains.
  • Une explication, à ce stade, est fournie (du point de vue de Tchirkov) sous forme de on-dit, sur une guerre bactériologique menée par des commandos-suicide composés de zombies américains. On parle aussi de radiations venues de Thernobyl. D’un fléau ramené par les cosmonautes. Et d’autres hypothèses. Sans trancher.

 

La Place Rouge – marche (ici solitaire) du héros vers le lieu où il est appelé
  • Moscou est « soumise au double siège de l’hiver et des Américains ». Des hélicoptères diffusent, depuis le ciel, des messages : les Moscovites doivent travailler et vivre normalement, la situation va se régler.
  • Tchirkov regarde des Américains qu’on débarque d’un camion, devant une église orthodoxe. Cela aussi semble courant (on l’intériorise par Tchirkov) : on rassemble les zombies en petits groupes – et parfois en longues queues qu’on fait patienter en musique -, on les regroupe dans un bâtiment, et dès qu’il est plein, on y met le feu.

 

Extérieur des Bains : le Premier Seuil et première mention d’un Mentor
  • Tchirkov présente ses papiers à un garde, qui lui dit de chercher un certain Lioubachevsky
  • Il monte un escalier gelé que les Américains titubant sont, quant à eux, incapables de franchir.
  • Franchissement physique d’un seuil : Tchirkov pousse une imposante porte criblée de balles et grinçante.

 

Intérieur des Bains  – traversée des lieux : le héros découvre un nouveau monde, extra-ordinaire (au sens propre) et vit sa première rencontre avec son Mentor.
  • Un décor imposant : sol de marbre, plafond recouvert de scènes classiques peintes, bustes de Marx et Lénine de chaque côté d’un grand escalier.
  • Dialogue avec Lioubachevsky, qui décide de garder Tchirkov aux Bains et lui remet son nouvel uniforme : une blouse de laboratoire, ainsi qu’un revolver dont le barillet est à moitié vide, puis l’envoie vers un nouveau « lieu à l’intérieur du lieu » : la Piscine, afin de se présenter à un second Mentor : le Directeur.

 

La descente vers la Piscine – l’approche du cœur de la caverne, une série de mises à l’épreuve et la rencontre d’une figure de femme-tentatrice.

Là, on ne parle plus de l’approche des lieux, mais du « Saint des Saints » de ces lieux-mêmes : ici un lieu caché, sis sous un autre lieu, souterrain.

  • Tchrikov descend par un vieil ascenseur dans une vaste sale souterraine
  • Description des lieux, du point de vue de Tchirkov : une ancienne piscine où nageaient les tsars est devenue une morgue, glaciale, composée de plusieurs unités où chacun s’attèle à sa tâche, de cloisons minces, et d’étroits couloirs.
  • Tchirkov aperçoit une jeune scientifique qui dissèque un cadavre. Elle lui indique comment se rendre chez le Directeur.
  • Sur les indications de la femme, Tchirkov traverse la salle où il se trouve jusqu’à son extrémité la plus « profonde », descend le long d’une échelle, gardée par un certain Toulbeïev qui lui parle de L’Homme qui tua Liverty Valance et tente de lui vendre des cassettes de musique américaine… et pourquoi pas des préservatifs, des chaussettes ou du chocolat. Ou même des écrits interdits. Tchirkov promet d’y réfléchir.
  • Dans le dédale souterrain de cloisons, Tchirkov se perd et doit plusieurs fois demander son chemin. Partout autour de lui, des hommes en blouse dissèquent des cadavres.
  • Il recroise la femme, qui se présente : Valentina, « quintessence de la Moscovite raffinée, imperturbable et immaculée, même avec des restes humains tachant ses avant-bras ».
  • Tchirkov est tenté de rester près d’elle, mais poursuit son chemin vers Kozintsev (le Directeur).
  • Avant qu’il parte, elle aussi lui propose de se servir dans les biens confisqués aux cadavres. Tchirkov décline.
  • Au passage, il en profite pour se débarrasser des lunettes noires offertes à la gare de Borodino et, comme le geste lui rappelle le fait de « jeter un kopeck dans une fontaine », il fait un vœu. Valentina glousse. Tchirkov rougit.

 

Le Bureau du Directeur : Temple sacré où le héros se trouve face à la Figure du Père et vit une sorte d’initiation.

Non, ce n’est pas un simple « bureau », ordinaire, mais l’antre où un créateur travaille à la naissance d’une œuvre d’art – le héros y est comme « attendu ».

  • Tchirkov entre dans le bureau de Kozintsev : en fait, c’est l’atelier d’un sculpteur – en vérité, comme le sait Tchirkov, Kozintsev est un spécialiste célèbre de la chirurgie reconstructrice.
  • Kozintsev, en plein modelage d’un visage, invite immédiatement Tchirkov à le seconder dans son travail.
  • Tandis que le Directeur sirote son thé, travaille et fume, il apprend au héros que la mission confiée aux Bains est l’observation des zombies – mais que lui-même poursuit un autre but, qu’il estime plus grand, « historique » : reconstituer le visage de Raspoutine.

 

Vie aux Bains – Épreuves, alliés et ennemis

Une certaine routine s’instaure. Tchirkov, qui cumule les deux fonctions d’assistant scientifique et de soldat (personne ne tranchant ce qu’il doit être) participe à des réunions qui lui font comprendre beaucoup de choses :

  • D’abord, le désintérêt total du Directeur pour la mission « anti-zombies » des Bains
  • Le fait que les vrais dirigeants sont, par conséquent, Lioubatchevsky et Loubeïev.
  • Que la théorie de Valentina est que les morts deviennent de véritables « nouveaux organismes », régis par des lois physiques différentes. Son souhait, pour confirmer cette théorie, est d’avoir des spécimens de zombies « vivants » (c’est-à-dire pas tués une seconde fois).
  • Que l’ennemi de Valentina, Tarkhanov, développe une théorie concurrente : ce qu’il faut étudier, c’est l’agent bactérien responsable de la « survie », au-delà de leur mort, des Américains.
  • Valentina et Tarkhanov ne sont d’accord que sur un point : les financements insuffisants. Les Bains n’obtiennent que du matériel sans lien avec leur activité, et avec lequel ils ne peuvent que faire du troc avec les hôpitaux voisins.
  • Que des Américains sont parvenus à franchir les marches gelées, à l’extérieur, et ont formé une amorce de file d’attente devant les portes de la morgue : on les a tués, au regret de Valentina, qui aurait préféré qu’on les capture.
  • Le Directeur conclue la troisième réunion avec des propos admiratifs et enthousiastes sur Raspoutine, selon lui à l’origine de la Révolution. Tchirkov lui-même considère ces propos hors-sujet dans la réunion.

 

Garde de Nuit – première épreuve marquante
  • Tchirkov monte la garde avec Toulbeïev, dont l’obsession est toujours d’enrichir son petit « marché noir » de vêtements et objets de valeur – il aimerait particulièrement se procurer des magnétoscopes.
  • Un choc dans la porte, puis un autre.. Tchirkov arme son revolver, espérant que ses balles soient effectives et, sur l’ordre de Toulbeïev, regarde par le judas – pour la première fois, il a peur : le visage d’un Américain aux orbites vides se trouve derrière.
  • L’Américain a quelque chose que, très vite, Toulbeïev convoite : du matériel photo, en bandoulière.
  • Toulbeïev élabore un plan : il va ouvrir la lourde porte, et Tchirkov tuera l’Américain.
  • Ils ouvrent la porte, mais l’Américain n’est pas seul, il y en a quatre, en file indienne – somnolents et presque immobiles.
  • Tchirkov propose d’appeler Valentina. En l’attendant, il referme la porte.
  • Valentina arrive, en chemise de nuit, et regarde par le judas. Elle veut capturer deux spécimens. Toulbeïev y consent à condition de ne pas abîmer le matériel revendable lors de la capture.
  • Tandis que Valentina tient en joue les zombies avec le fusil de Toulbeïev, celui-ci capture un premier zombie avec un sac de jute.
  • Tchirkov, occupé à faire de même, a moins de chance : il glisse sur les marches.
  • Une petite fille zombie l’approche. Toulbeïev lui fait sauter la cervelle.
  • Tchirkov, endolori, gelé, se remet debout, attrape le second zombie convoité par Valentina, et rentre avec lui. Toulbeïev ficelle le zombie.
  • Avant de refermer la porte, ils constatent que de nouveaux zombies ont remplacé, debout sur les marches, la petite fille zombies et les deux adultes capturés.
Le Bureau du Directeur – premier prodige – initiation
  • Alors que Tchirkov s’active dans le bureau, secondant le directeur dans ses tâches quotidiennes, il constate un progrès dans l’élaboration du visage de Raspoutine, maintenant muni de plaques émaillées en guise de dents et de lanières rouges en guise de muscles autour des mâchoires.
  • A deux reprises, il entend un claquement et constate que c’est la mâchoire de Raspoutine. Alors qu’il l’observe,  stupéfait, elle claque une troisième fois.
  • Sous le coup de la stupeur, Tchirkov sert le thé du Directeur et s’en verse une tasse. Le Directeur, occupé par les yeux de Raspoutine, qui eux aussi essaient de bouger, mais en vain, ne s’en émeut pas. En revanche, il rit en manquant se faire coincer le doigt dans la mâchoire.

 

Nouvelle garde nocturne
  • Toulbeïev est toujours occupé à compter ses trésors, et toujours obsédé par le fait de se procurer un magnétoscope.
  • Valentina est occupée à étudier, dans une sorte d’étuve, ses « spécimens ».
  • La capture, dans le bâtiment, fait polémique – dont l’une émane de son ennemi, Tarkhanov.
  • Au-dehors, la file s’est allongée au point de se prolonger jusqu’au coin de la rue et au-delà – il faut dire que le Directeur, indifférent à tout sauf à Raspoutine, ne donne aucun ordre.
  • Un capitaine, à l’inverse, aimerait passer à l’offensive : le capitaine Jarev. Il ouvre la porte et tire sur un des Américains, et constate qu’aussitôt, d’autres prennent sa place : la file est toujours continue.
Bureau du directeur : nouveaux prodiges
  • Tchirkov, somnolant contre un mur, constate les progrès de la créature, maintenant pourvue de « muscles » pour son cou, devenue experte dans l’art de faire rouler ses yeux aveugles.
  • Le Directeur, fredonnant des airs de Prokoviev, pourvoit aussi le cou d’un larynx fait d’une guimbarde.
  • Son rêve serait de donner un corps à Raspoutine, mais le crâne seul (sur lequel il travaille) ayant été préservé, c’est impossible.
  • Le travail sur le crâne est interrompu : Kozintsev reçoit l’appel du Premier Secrétaire, qui le félicite pour l’étude menée par Valentina et on promet enfin des fonds et des fournitures supplémentaires.
  • Le Directeur s’en réjouit : il les utilisera pour Raspoutine, qui émet un son avec sa guimbarde.
  • Dans la minute suivante, il apprend cependant que des soldats vont venir dynamiter le bâtiment. Raspoutine fait rouler ses yeux de verre.

 

Les dynamiteurs menacent les Bains
  • Les dynamiteurs arrivent et placent leurs charges.
  • On a beau leur dire que le travail des Bains avaient reçu les encouragements du Premier Secrétaire, rien n’y fait : un ordre est un ordre.
  • A menace administrative, réponse administrative : Toulbeïev et Lioubachevsky remarquent une carte où sont notés, avec des points rouges, l’ensemble des lieux déjà dynamités.
  • A la recherche, en vain, d’un stylo rouge dans le bâtiment, ils gagnent le maximum de temps possible.
  • Alors que toutes les charges sont en place et le bâtiment prêt à sauter, Toulbeïv ajoute un point rouge sur le plan : le chargé de mission constate alors que les Bains, sur la carte, étaient notés comme ayant déjà sauté. N’exécutant pas deux fois un ordre sans autorisation de le faire, il renonce et repart avec ses hommes et l’ensemble des explosifs.

 

Nouvelle garde nocturne – Piscine et Bureau du Directeur
  • Le courant est coupé dans les Bains
  • Tchirkov et Toulbeïev sont de garde. Ils cherchent les deux Américains de Valentina, qui se sont échappés de leur bain à vapeur.
  • Tchirkov parcourent, dans l’obscurité, le labyrinthe des bains et trébuchent contre les tables d’autopsie et les cadavres. Toulbeïev chante une litanie composée de noms de marques japonaises afin de conjurer le mauvais sort.
  • Ils arrivent dans le Bureau du Directeur, et trouvent les deux Américains en contemplation devant la tête, couverte d’un drap, de Raspoutine.
  • Tchirkov tire dans le plus squelettique des deux zombies. Cela fait un gros bruit, qui provoque aussitôt l’arrivée du personnel.
  • Kozintsev s’empresse de vérifier que la tête de Raspoutine est en bonne état.
  • Valentina se désole à cause de son spécimen détruit.
  • Le second Américain sort de sa torpeur de zombie : il rugit, bave, renverse des cloisons en sortant du bureau, et mord le rival de Valentina. Toulbeïev l’achève, lui aussi.
[Ellipse de quelques heures – peut-être jusqu’au lendemain matin]

 

Bureau du Directeur, jour (?)
  • Kozintsev construit des bras pour Raspoutine.

 

Extérieur des Bains, au même moment
  • La foule des Américains groupés devant la porte des Bains ne cesse de grossir. Ils forment maintenant, non plus une, mais quatre files. Auparavant presque immobiles, ils tapent maintenant des pieds et s’agitent.
  • On installe une mitraillette devant la porte d’entrée, mais la mesure est symbolique, puisque les munitions ne sont pas adaptées au modèle.
Intérieur des Bains, même moment
  • Toulbeïev, de la fenêtre des Bains, les observe avec des jumelles. Il établit la liste des objets de valeur qu’il distingue. Il tente en vain de motiver ses collègues à opérer un raid au-dehors.
  • La réunion du jour est pratiquement désertée.
  • Le rival de Valentina s’est suicidé. On lui rend hommage.
  • Le courant revient dans le bâtiment, néanmoins les fréquences d’urgence n’émettent que de la musique, et la ligne de téléphone est inopérante.
  • Lioubachevsky annonce que la menace de démolition des Bains est définitivement écartée.
  • Les cuisines reçoivent, fait notable, une livraison de poissons frais. Fait plus notables encore : ils battent tous de la queue alors qu’ils sont censés être morts, et ne cessent pas, même décapités.
  • Valentina demande à étudier les poissons, mais après un vote, on le lui refuse.
  • Kozintsev annonce qu’il a fait des bras, avec des muscles de corde, à Raspoutine, et que la tête parvient à contrôler, déjà, les poignets, et aussi que Raspoutine émet de plus en plus de sons avec sa guimbarde. Mieux encore : il aurait, comme son modèle, des dons de guérisseur.
[Ellipse de 2 jours]
Les scènes suivantes peuvent se rapporter (si l’on se réfère à Campbell et/ou Vogler) à l’épreuve suprême, et, de façon « twistée » (comme dirait un Américain) à la récompense et à la résurrection (quoique pas celle du héros), aussi.
Intérieur des Bains, nouvelle garde (nocturne ou diurne : non précisé)
  • Tchirkov essaie en vain de faire rentrer des munitions inadaptées à l’intérieur des mitraillettes.
  • Toulbeïev en profite pour ouvrir la porte d’entrée.
  • Les Américains pénètrent dans les Bains et envahissent bientôt tout le hall.
  • Toulbeïev les dépouille au passage.
  • Lioubachevsky ordonne à Tchirkov d’informer le Directeur de la situation.
  • Tchirkov, se frayant un passage parmi les Américains, qui avancent en masse, court vers la Piscine.
  • En passant devant les scientifiques, qui poursuivent leurs tâches de dissection, il crie que les Américains arrivent.

 

La Piscine (continuité de temps)
  • Les jambes des Américains, qui cernent maintenant la Piscine, sont visibles depuis le sous-sol : ils approchent et descendent, eux-aussi.
  • Tchirkov court toujours, pour les devancer.
  • Des cris retentissent, du sang coule.
  • Tchirkov tire au hasard.

 

Bureau du Directeur (continuité de temps)
  • Tchirkov découvre, dans le bureau encore vide, Kozintsev maintenant assemblé avec Raspoutine (pourvu d’une perruque et d’une barbe). La moitié haute du corps du second est posée sur les épaules du Directeur, et ensemble, ils forment un géant, une sorte de monstre, dont les yeux bleus brillent.
  • Valentina, qui a rejoint Tchirkov, reste bouche bée.
  • Les Américains entrent dans le Bureau, « pèlerins boiteux approchant d’un sanctuaire ».
  • Un à un, Raspoutine les guérit de leurs infirmités et blessures diverses.
  • Ils le quittent en claquant des dents, tout sourire, affamés de viande.

 

Conclusions de cette seconde lecture

Je note mieux, en seconde lecture, l’humour et le ton décalé qui concourent à l’impression première, de « récit foutraque », parce qu’on le croit (et le ton renforce cela) presque improvisé.

En fait, bien que les actions uniques mises bout à bout semblent désordonnées, une véritable symphonie, écrite et minutieusement travaillée (consciemment ou inconsciemment) se dégage : on s’en rend compte en décomposant les actions, comme le ferait un scénariste, scène par scène.

On s’aperçoit notamment que toute la première partie suit la trame dégagée par Vogler/Campbell – ce qui en fait une sorte de roman court, ramassé sur lui-même (comme Les Ruines de Contracoeur, dans le même recueil, par exemple – la même remarque s’applique au texte de King, et à plusieurs autres).

En fait, il y a deux sortes de nouvelles : la nouvelle « roman miniature », et la nouvelle plus proche du poème, où l’auteur s’attache à une scène unique. L’une rapporte des péripéties, l’autre est plus ramassée sur elle-même, et plus attachée à décrire une situation, un état psychologique, une ambiance (ça n’empêche pas que le roman puisse, au-delà des « actions », faire de même… mais ça vient se greffer sur le récit, alors que la nouvelle poétique repose presque entièrement sur la psychologie et l’ambiance – je pense à « Pas de deux » de Kate Koja, dans un autre recueil, ou à « La chatte et le hibou » ou « Soins intensifs » dans celui-ci : dans ces nouvelles, même si l’action a précédé le moment décrit, elle reste un souvenir, un préalable – le récit s’attache entier à la scène unique – ou à la situation unique – qui en résulte).

Bien sûr, on ne peut pas (et on ne gagne pas) à vouloir faire entrer chaque texte court (ou pas si court que ça… il y a de très longues nouvelles !) dans une case.

Mais, pour apprendre (et comprendre), ça peut aider.

Pourquoi un récit qui semble un assemblage de scènes sans logique (et part d’une situation qui semble elle-même absurde – ne trouvez-vous pas qu’il y a du Kafka, dans ce texte ?) fonctionne comme une petite horloge suisse ?

Parce qu’elle est comme le Raspoutine de la nouvelle : bien qu’elle semble faite de bric et de broc, elle est bâtie sur une solide ossature.

Et le prodige opère.

Au point que, de cette nouvelle, se dégage aussi un esprit – faisant de ce texte hybride surprenant, à la fois un roman miniature (on pourrait l’adapter en film, aussi bien moyen que long métrage) et une petite pépite d’ambiance étrange, improbable.

Mélange d’horreur et d’humour, de réalisme et d’absurdité, d’action soutenue et d’attente creuse, de rigueur scénaristique et de poésie.

 

Note :

Warning. Ceci est ma propre lecture. Et ma propre grille de (re)lecture. Il y en a plein d’autres. La mienne n’est pas meilleure (ni pire).

L’important, je crois, est de relire un texte – stylo à la main, c’est utile – sous un autre angle.

De le dépouiller, comme les zombies de Newman (ce que Valentina appelle un « modèle d’efficacité biologique, réduit à l’essentiel ») de sa chair, et de regarder ce qui, dedans, impulse un rythme ou commande un muscle, un mouvement .

Pour faire court : il faut disséquer.

Et aller jusqu’à l’os de l’histoire.

Puis trouver, au-delà, l’âme de l’ensemble – l’esprit qui anime le récit, la plume – les personnages… et nourrit le lecteur affamé.

 

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L’autrice de ce blog

Autrice publiée par des médias traditionnels, blogueuse, anthologiste, j’ai aussi dirigé, 1 an durant, le magazine en ligne Etik Mag.

Aujourd’hui j’écris toujours : de la fiction (noire, principalement) et des articles pour des éditeurs, des revues, des journaux, des magazines, d’autres blogs…

Je mets également ma plume au service de personnalités atypiques et projets hors-norme… car oui, j’aime les parcours (et les personnes) qui sortent des clous, et le revendiquent !