Journalisme : le tonnerre, les dés, l’éclairage

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Le tonnerre

Dans L’Homme qui tua Liberty Valance, un western crépusculaire que j’aimais beaucoup (je l’avais choisi comme sujet de mon mémoire de licence, à l’époque lointaine où j’étudiais le cinéma), Shinbone, une petite ville de l’Ouest américain, est ravagée par la violence d’une bande de hors-la-loi menés par une brute illettrée : Liberty Valance.

Valance et les siens agressent, volent, pillent. Ils se croient tout permis car le climat de terreur qu’ils font régner sert les intérêts de la puissante corporation des grands éleveurs de bétail, qui les protège – et les engage même pour commettre certains méfaits à sa place.

Ransom Stoddard, un jeune avocat idéaliste, décide de changer les choses. Il se présente aux élections, soutenu par un autre idéaliste : Dutton Peabody, le journaliste de Shinbone.

Alors que Stoddard remporte les élections, Valance et ses acolytes investissent le local du Shinbone Star, le journal de Peabody, détruisent tout à l’intérieur, et passent Peabody à tabac, le laissant pour mort, une feuille de journal dans la bouche et une autre recouvrant son visage…

L’homme qui tua Liberty Valance (1962), John Ford

A un moment du film, Peabody – un brin porté sur la boisson – clame à l’attention des habitants de Shinbone :

Good people of Shinbone, I’m your conscience – I’m the still, small voice that thunders in the night.

Une autre citation du même Peabody, sur la liberté de la presse, est plus connue – mais ces paroles me touchent :

Bonnes gens de Shinbone, je suis votre conscience – je suis la petite voix tranquille qui gronde dans la nuit comme le tonnerre.

Le germe de ma conception idéale de ce qu’est – de ce que peut être – le journalisme, me vient de ces paroles – de ce film – et d’Edmond O’Brien dans le rôle de Dutton Peabody : le drôle de petit bonhomme, parfois ridicule, mais intègre, l’intellectuel lucide titubant parfois de crainte – mais plein d’allant, d’humour, et de courage.

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Les dés

Albert Einstein a dit :

« Je pense que la plus importante question à laquelle l’humanité fait face est : ‘Est-ce que cet univers est un endroit amical ?’

Parce que si nous décidons que cet univers est un endroit hostile, alors nous utiliserons notre technologie, nos découvertes scientifiques et nos ressources naturelles pour parvenir à la sécurité et au pouvoir en construisant des murs plus hauts pour garder l’hostilité à distance, et des armes plus grosses pour détruire tout ce qui est hostile, et je crois que nous nous acheminerons vers un stade où la technologie est assez puissante pour soit nous isoler de façon totale, soit nous détruire aussi, au passage.

Si nous décidons que cet univers n’est ni amical ni hostile, et que Dieu « joue aux dés avec l’univers », alors nous sommes simplement victimes d’un lancer de dés aléatoire, et nos vies n’ont ni but véritable, ni sens.

Mais si nous décidons que cet univers est un endroit amical, alors nous utiliserons notre technologie, nos découvertes scientifiques et nos ressources naturelles pour créer des outils et des schémas pour comprendre cet univers. Parce que le pouvoir et la sécurité viendront par le biais de la compréhension de comment cet univers fonctionne, et de ses raisons. »

 

En quoi je crois ?

Déjà et avant tout : je crois que ce que je crois n’a pas d’importance – mais que nos choix en ont, pour leur part.

J’opte personnellement pour la prémisse que cet univers ne résulte pas d’un lancer de dés. Mais qu’importe.

Je prends le parti de la vie, et j’opte mentalement pour le fait qu’elle est portée par une force – quel que soit son nom – « amicale ». Je crois que ça pourrait ne pas être le cas – mais je décide que ça n’a pas d’importance.

Einstein ne parle pas de foi, mais de décision.

Il me semble que le choix essentiel de l’homme est de savoir si lui-même décide de faire de l’humanité une force hostile, ou amicale.

Et si je dois décider de croire une chose qui me semble essentielle, alors je crois que la responsabilité de l’homme est ce choix.

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L’éclairage

Je crois que pour faire un choix, quel qu’il soit, l’homme a besoin – comme l’écrit Einstein – de « comprendre ».

Comprendre « comment cet univers fonctionne », et comment l’humanité fonctionne – et nos sociétés, et ce monde.

Il me semble éclairant d’analyser, par exemple, de quelle façon des brutes incultes et des corporations marchandes, comme au temps de « l’Ouest sauvage », instaurent des « lois du plus fort » – et pire : des « lois du silence ».

Il me semble plus essentiel encore d’éclairer chaque femme et chaque homme sur le Valance, le Doniphon et le Stoddard et les divers autres archétypes que chacun abrite, au fond de lui-même – et sur le choix que peut faire chaque adulte d’endosser le rôle de l’un ou l’autre, ou de plusieurs d’entre eux à la fois.

Et je pense que parmi les éclaireurs, une place importante revient aux Peabody et à leurs petites « voix tranquilles qui grondent dans la nuit comme le tonnerre ».

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Incisive

En créant Incisive, je lui ai prêté le coffre d’une « petite voix tranquille » : des enquêtes curieuses, un petit côté X-Files, s’attelant aux bizarreries de ce monde, à la traque de fake news, aux mystères.

Mais au-delà de son allure de petit magazine sans prétention, j’essaie de faire d’Incisive une voix qui « gronde comme le tonnerre » : déterrant des affaires enfouies, remontant le filon vrai des fake news, mordant les talons d’Achille des géants, et ne lâchant rien même si ça fait mal.

Tu peux soutenir Incisive (et me permettre de lui consacrer plus de temps) par un Tip.

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Ailleurs…

J’écris pour d’autres médias, que ce soit des articles engagés aux allures d’incendie (sur le véganisme et le spécisme, par exemple), du temps du magazine éthique Etik Mag, ou des chroniques discrètes (nettement plus zen et intimistes) en anglais, depuis 2016, pour l’américain Elephant Journal.

I all started with child pose - Yael Assia - Yoga - texte anglais - Elephant Journal