Ils ont résisté avec une plume

Ils ont résisté avec une plume - blog - yael assia

Résister, c’est opposer une force à une force. Oui ? L’écriture est-elle une force ? Oui.

En ce moment, mes réflexions tournent sans fin comme des derviches autour de cette forme de résistance : celle des mots, de la pensée, de l’écrit. Je ne parle pas de pose. Je ne parle pas d’adopter une attitude théâtrale, de jouer les rebelles pour la galerie ou de brasser des idées creuses en sirotant une bière au comptoir. Je parle de don de soi, total. D’engagement. Et de mots qui définissent l’existence. Et parfois, mettent fin à une vie.

J’aurais pu faire une liste longue. Il y en a beaucoup, des auteurs, autrices, courageux. Des plumes fortes. Des penseurs résistants, dont la lutte a pris corps et chair.

 


Il n’y a pas de pire agonie que de garder en soi une histoire jamais racontée.

Maya Angelou


 

Il y en a beaucoup, de ces héros de l’ombre, de ces histoires, de ces vies de ces êtres, dont la plume fut la seule arme contre une puissance qu’ils ont contribué à museler et à affaiblir : j’en ai sélectionné quatre (cinq, en fait) : Vercors, Anne Frank, Hans et Sophie Scholl, Fritz Gerlich.

Ces hommes, ces femmes, sont parfois morts d’avoir écrit. Tous ont risqué leur vie : en écrivant, en publiant, en osant, lorsque les mots étaient un péril, prendre la plume (et en vivant, tout court, dans le cas d’Anne Frank).

 

Ont-ils triomphé de cette puissance contre laquelle leurs mots se sont élevés ? Oui.

Pour un temps. Chacun fut la goutte qui remplit le vase et contribua, avec cent, mille autres, à éteindre l’incendie dévastateur.

 

Est-elle brisée, cette puissance ? Non.

Elle a eu son temps de gloire, son heure d’échec… et ses renaissances.

 

L’happy end n’a jamais eu lieu, jamais totalement, nous le savons tous : le Ça, qu’il soit celui du Docteur Freud ou celui de King – hôte indésirable de notre esprit ou de nos sociétés – ne meurt pas. Ou plutôt : il meurt comme dans les films. Quand le tueur s’effondre mais qu’en fond sonore, vous entendez cette petite musique qui dit de faire attention, et que quelque chose, par-delà la silhouette, flotte encore.

 

Et qu’il faudra des héros, encore.

Et de nouveaux résistants.

Et de nouvelles plumes.

Et de nouvelles forces contre de nouveaux temps de gloire.

 

 

Anne Frank

Crédit : TEDxNJLibraries

 

 

Anne Frank. Vous me direz qu’elle n’est pas résistante.

Et aussi qu’elle n’est pas morte d’écrire.


C’est exact : Anne Frank est morte d’être juive.

Et l’écriture fut pour elle une force pour vivre, une force tout court, et aussi une forme de résistance.

 

Née en 1929 en Allemagne, Anne a dû se cacher dès 1942 avec sa famille et quatre autre adultes dans l’annexe d’une entreprise d’Amsterdam, alors occupée par les nazis.

Ils doivent, apprendre, enfants et adultes, à vivre enfermés, les uns sur les autres. Le stress est constant : la promiscuité, la peur de faire du bruit, d’être découverts, le huis-clos anxiogène, dont nul ne sait quand il se terminera… et comment.

Anne Frank écrit. Décrit le quotidien. Ancre les faits dans un journal. Laisse un témoignage : celui de sa vie. Mais aussi des contes, des histoires. Elle désirait que ses mots soient lus. Elle rêvait d’une publication.

Alors qu’elle n’est plus que cendres, et qu’Auschwitz n’en finit plus de recracher ses listes de fantômes, de bourreaux et d’abominations , son vœu, par-delà sa mort, se réalise grâce à son père : Otto Frank, en 1947 (soit deux ans après la mort d’Anne) fait publier les carnets de sa fille.

Des millions de lectures, à travers le monde, font revivre Anne. Sur des milliers de planches, de pellicules, des milliards de feuille de papier, elle vit, rêve, rit, se révolte, espère, aime.

Grâce à elle, sept vies massacrées, anéanties, ont laissé une trace. Indélébile. Hitler a rasé des villes et des vies, par millions – mais Hitler est fauché. Anne vit toujours.

Sa force s’est transmise, et ne meurt pas.

 


Vercors

Jean Bruler était auteur, journaliste, caricaturiste, dessinateur. C’était, à la base, un pacifiste que l’incendie a forcé à sortir de lui-même : d’abord mobilisé, il devient résistant, et prend le pseudonyme de « Vercors ».

Il fonde avec Pierre de Lescure les éditions de Minuit – clandestines – et y publie en 1942 « Le Silence de la mer » : l’armée allemande réquisitionne une maison de campagne française pour y loger un officier. Le propriétaire de la maison et sa nièce résistent à cette présence qu’on leur impose par une arme invisible : le silence.

La nouvelle est poignante et forte. Son adaptation télévisuelle est particulièrement réussie. Portée par un Galabru à son meilleur et par deux jeunes acteurs inspirés – sans compter d’excellents seconds rôles – elle a remporté trois prix dès sa sortie, en 2004.

 

 

Les Éditions de Minuit ont lutté contre l’occupation hitlérienne avec des mots.

C’est facile ? Non.

D’un bout de la chaîne à l’autre, il faut se cacher. Publier, écrire, imprimer, diffuser, vendre, acheter, c’est risquer sa peau. L’imprimeur du « Silence de la mer » tire le livre de façon entrecoupée, feuille à feuille, entre des faire-parts de décès, de mariages, de naissances.

Comme dans tout réseau clandestin, les maillons s’ignorent les uns les autres – afin que si l’un tombe, tous ne chutent pas.

Les difficultés sont nombreuses :

  • difficultés d’approvisionnement, de logistique : un livre, c’est de l’encre, du papier, du plomb, de nombreux transports d’un point à un autre, etc.
  • difficulté à trouver des professionnels (ou bonnes volontés) de confiance, à une époque où l’on ne sait pas toujours qui est qui, fait quoi et pense quoi : ici chaque maillon, chaque petite main est une héroïne, un héros – le genre qui fait ce qu’il pense devoir faire de façon humble, discrète, efficace. L’Histoire les oublie souvent, mais qu’importe : ils n’œuvrent pas pour la postérité, mais pour être les petits flambeaux d’un temps noir.
  • Il faut aussi aller au-delà de la division qui règne au sein même de la Résistance : les Éditions de Minuit publient des écrivains de sensibilités diverses, de droite, de gauche. Au cœur de tout : la France libre, le refus du régime vichyssois, de l’occupation et du nazisme. C’est cela qui, au-delà des scissions, les rassemble.

 

Vercors dédie Le Silence de la mer à Saint-Pol-Roux, Poète assassiné.

« L’écrivain breton est aussi un vieil homme qui meurt de chagrin en 1940 quand son manoir contenant tous ses textes inédits est pillé, peu après qu’un soldat allemand a violé sa servante et blessé sa fille, qui s’était interposée entre le poète et le soldat. Tout comme Le Silence de la mer veut évoquer une résistance muette au bord des cris, cet homme qui meurt brisé est chargé de symboles et c’est à ce titre que le premier volume des Éditions de Minuit lui est dédié. » (Source : Wikipédia)

 


Fritz Gerlich

 

 

« L’Histoire, nous a projetés à la lisière du chaos et nous avons maintenant le choix. Nous pouvons soit sauter dans l’abîme, soit, avec courage et foi sauter de l’autre côté. L’abîme, c’est le parti national socialiste de Hitler, le parti de l’intolérance et de la haine, des faux semblants et des faux espoirs, une mine d’absurdités, et de purs mensonges. C’est un agitateur, qui croit qu’il peut étouffer notre raison. Ce que l’on peut faire de pire, le pire de tout, serait de ne rien faire contre Herr Hitler. »

 

Le journaliste qui écrit cela, de façon prophétique, dès 1924, est allemand. Historien de formation, archiviste de profession, journaliste par passion, il s’appelle Carl Albert Fritz Gerlich.

1924, c’est l’année du Putsch de la Brasserie – un ratage. Hitler est mis au cachot (un cachot cinq étoiles, soit dit en passant) et tout le monde l’oublie… pour un temps.

Tout le monde ? Non.

Pas Fritz Gerlich.

Fritz a rencontré « Herr Hitler ». Il lui a parlé. L’a vu réagir, au temps où le futur Führer ne se censurait pas lui-même : il a vu en action ses monstrueuses mandibules mentales, sa soif de pouvoir, a senti juste sous son nez l’odeur de vomi de sa frustration.

Cette bête, en train de muer, Gerlich, le journaliste, ne l’oublie pas. Il va la vitrioler de ses articles, l’attaquer de partout, par tous les biais, revenant encore et encore à la charge.

Il souligne, usant des critères racistes d’Hitler et de ses sbires, ses « traits mongols », comparant le fanatique de l’eugénisme et de l’aryanisme à Attila. Il le dénonce, le dévoile, l’asticote, écrit en 1932 :

« Voici ce que signifie le national-socialisme : le mensonge, la haine, le meurtre et une misère sans limites ».

Conforté dans sa prise de position par la « stigmatisée allemande » Teresa Neumann, avec laquelle il a échangé à plusieurs reprises (allant même jusqu’à se convertir au catholicisme sur son exemple), il s’engage en conscience contre le parti national-socialiste allemand (qui n’a rien à voir avec le socialisme « tout court », au passage, et tout à voir avec le nazisme et son Führer, dont il est la pure recréation).

 

Bientôt son flair l’amène sur deux pistes dangereuses :
  • La première, politique : l’incendie du Reichstag serait un montage, de toutes pièces (ce qu’on appelle aujourd’hui un « false flag ») par les nazis
  • La seconde, personnelle (et d’autant plus brûlante) : Hitler aurait tué ou fait tuer sa trop charmante « chère » nièce, Geli, qui vivait seule sous le toit – et la jalousie – d’Oncle Adolf.

 

Le 9 mars 1933, des S.A. se présentent à la rédaction du journal fondé par Gerlich, le Gerade Weg. Gerlich est envoyé au camp de Dachau. On le malmène, on l’insulte, on le frappe.

Plus d’une année après, sa femme Sophia reçoit un paquet : les petites lunettes rondes de son mari, tâchées de sang.

Lors de la « Nuit des Longs Couteaux », Gerlich est mort, assassiné, après plus de quinze mois de détention.

 


Hans et Sophie Scholl

Deux adolescents et des livres

Avoir 14 ans et 12 ans lorsqu’Hitler accède au pouvoir. S’engager dans les Jeunesses hitlériennes et en être fiers… au début. Et puis, à peine enfilé l’uniforme, remettre en question, lucidement, ce que vos camarades et vos dirigeants font et disent, en lisant Saint-Augustin et Pascal.
C’est réellement possible, ça ? Alors que tant d’adultes, à la même époque, se complaisent dans une transe hypnotique cadencée par des suites de Zig Heil ?
Oui. C’est possible.
Voici Hans Scholl 9 ans plus tard. Il a 23 ans.
Il y a cinq ans, il a rompu avec les Jeunesses hitlériennes et a décidé de devenir médecin.
Sur ce terreau retourné, fertile, une graine se plante : le sermon, lu dans un magazine, d’un évêque.
Et ici, je me dois d’ajouter un nouveau personnage aux résistants de la plume : l’évêque de Münster, en Rhénanie, Mgr Clemens-August von Galen.

 

L’évêque rebelle

Ce type-là, c’est un sacré bonhomme. Au moment où le monde entier (oui, pas que l’Allemagne) s’emballe pour une théorie qui sent bon l’élevage sélectif de la race pure (tout le monde est beau, blond, sportif, capable, adroit et compétent) – l’eugénisme – l’évêque, la petite soixantaine, se positionne à l’encontre du Avé quasi-général.

En Allemagne, Hitler (beau, blond, sportif, capable, adroit et compétent) prône la natalité aryenne et sélectionne des génitrices qu’on accouple à des soldats du Reich. C’est l’époque des Lebensborn, sortes de fermes humaines, qui essaiment partout en Europe. Au moins 4 petits blonds par soldat. Une fois que les mères ont procréé, c’est comme les vaches Holstein, elles ne comptent plus : ce qu’Hitler veut, ce sont juste des naissances.

Parallèlement, le Reich met en place le nettoyage des indésirables. Les Juifs, évidemment. Les Tziganes. Les gauchistes. Les homosexuels. Les handicapés. Les sourds. Les aveugles. Les épileptiques. Les dépressifs. Les difformes. Les « fous ». Les « bâtards » des excursions coloniales. Les « simples d’esprit » (et tant pis pour le royaume des cieux).

On isole. On stérilise. On avorte des femmes enceintes de six mois. On affame. On maltraite. Et puis, même, on tue, quand c’est possible.

400 000 Allemands ou natifs de zones « occupées » seront stérilisés entre 1934 et 45. Un pour cent de la population allemande en âge de se reproduire est stérilisée contre son gré sous divers prétextes fallacieux, du type « enlevons ce kyste à l’ovaire », histoire d’enlever les ovaires en prime.

Médecins, personnels soignants, infirmières, pédiatres, psychiatres, ont ici joué des sales rôles. Les instituteurs aussi qui, à l’école, en guise de problème mathématique, faisaient calculer le gâchis financier et social de maintenir en vie des incapables (cette prise en charge sociale des « incapables » est toujours une question brûlante, semble-t-il).

« Si l’Allemagne devait avoir un million d’enfants par an et se défaire des sept cents ou huit cents mille les plus faibles d’entre eux, il en résulterait peut-être au final un accroissement général de notre force. »

Ces doux mots sont ceux du bien-aimé Führer – heil.

Dès 1941, le régime nazi passerait à la vitesse supérieure dans ce tri entre ses enfants avec l’opération « Aktion T4 ».

En tout, plus de 200 000 personnes seront « euthanasiées » parmi les « faibles ».

En 1942 retentit à l’oral et à l’écrit, ce cri de révolte :

« C’est une doctrine effrayante que celle qui cherche à justifier le meurtre d’innocents, qui autorise l’extermination de ceux qui ne sont plus capables de travailler, les infirmes, de ceux qui ont sombré dans la sénilité… N’a-t-on le droit de vivre qu’aussi longtemps que nous sommes productifs ? »

Celui qui le pousse : l’évêque de Münster.

 

Des mots contre le mal

 

Une pratique distingue Hans et Sophie d’autres adolescents et jeunes adultes de leur âge : ils lisent.

Et par lire, je n’entends pas potasser, ni feuilleter, ni se farcir pour des examens des kilomètres de lignes obligées. Non, par lire j’entends : lire par passion, par envie, par curiosité.

En « service auxiliaire », alors que toute lecture est interdite, Sophie, âgée de vingt ans à peine, cache et lit chaque jour les Confessions de Saint-Augustin. Puis étudie la biologie et lit, avidement, les philosophes.

Hans, étudiant en médecine, est envoyé à la frontière russe, en tant que soignant, et découvre les horreurs nazies à l’encontre des Juifs et des peuples ennemis – dont les Russes. Il est aussi témoin de la détresse de nombreux soldats allemands littéralement sacrifiés par l’Allemagne nazie sur le front Est.

A son retour, il rédige un tract et le diffuse, soutenu par son ami écrivain et éditeur Carl Muth. Sophie les rejoint.

Ensemble ils écrivent, informent, éveillent les consciences des étudiants allemands, impriment en cachette, diffusent et distribuent en sachant qu’ils peuvent être repérés et arrêtés, à tout moment.

Un réseau étudiant (soutenu par un professeur) se met en place : « La Rose Blanche ».

Sophie transporte les tracts dans une sacoche. Elle prend le bus, le train, parcourt à pied de longues distances, dépose des tracts en pleine rue sur des voitures en stationnement. Elle sait que les mots sont une arme. Elle a expérimenté, elle-même, cette arme.

 

Le couperet

 

Alors qu’ils lancent des tracts dans la cour intérieure de l’université de Munich, elle et Hans sont interpelés, conduits au rectorat, puis remis à la Gestapo et jugés pour haute trahison et opérations subversives.

Ils seront guillotinés – Sophie d’abord, Hans juste ensuite – le 22 février 1943, à Munich.

 


Résister, c’est opposer une force à une force.

L’écriture est-elle une force ?

Oui.

 

Le mot résister doit toujours se conjuguer au présent.

Lucie Aubrac

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A propos

Autrice publiée par des médias traditionnels, blogueuse, anthologiste, j’ai aussi dirigé, un an durant, le magazine en ligne Etik Mag.

Aujourd’hui j’écris toujours : de la fiction (noire, principalement) et des articles pour des éditeurs, des revues, des journaux, des magazines, d’autres blogs…

Fin 2018, je crée mon propre média en ligne : Incisive.

Ce petit magazine totalement personnel me permet de publier les recherches que je mène en marge de l’écriture de mes livres, et aussi d’exprimer plus librement mes engagements et mes opinions, avec le ton et l’esprit qui sont les miens.

Je m’émancipe 🙂