Comment écrire une fiction

Ecriture - comment écrire une fiction

 

On m’a souvent posé la question :

Comment écrire une fiction ?

Ou plus personnellement :

Comment écris-tu une histoire ?

 

Show don’t tell

La réponse la plus simple est de faire naître une histoire (« monstration » plutôt que démonstration)… simplement.

 

Un thème

Disons : l’identité de genre.

Sans être touchée de façon directe par cette thématique précise, elle me touche.

Qui est-on ? Qui nait-on ? Est-on défini par notre corps, notre sexe, notre identité civile ? Notre sexualité l’est-elle – et conditionne-t-elle ce qu’on est et comment on est perçu/e, en retour ? En quoi museler ou assumer ce qu’on est, endosser ou rejeter qui on « naît » influe sur nos choix, notre parcours ?

Nombre d’associations, et aussi de lignes éditoriales, couplent ce questionnement de l’identité de genre (au-delà de l’identité sexuelle) avec celui de l’orientation sexuelle et/ou sentimentale – d’où le sigle « LGBT » – qui regroupe les notions d’homosexualité, de bisexualité et de transgenre, mais aussi, au-delà, de queer, d’asexualité et d’intersexualité (et plus – d’où le signe +, venu s’y ajouter).

Des maisons d’éditions, comme la québécoise Homoromance, toute jeune et fort dynamique, se sont spécialisées dans ces thématiques.

 

recueil LGBT

 

L’idée d’un recueil LGBT(+) me trotte dans la tête…

Pourquoi ? Parce que ce cheminement est celui d’un certain nombre d’amis, d’amies, et de connaissances. Et parce qu’au-delà de la question de genre ou d’orientation, ce thème interroge, plus globalement, notre humanité : qui sommes-nous ?

Pour quand, pour qui, comment et quand ? Là, je ne fixe aucun cadre encore. J’ai en tête d’assembler quelques nouvelles déjà rédigées, d’en écrire peut-être une ou deux complémentaires, de mettre en place un petit recueil et de voir, courant 2018 ou 2019, à quelle collection ou édition je pourrais, en marge de mes projets plus dévoreurs (il y en a un sur le feu) le proposer.

A ce jour, j’ai quelques nouvelles en réserve (dont Ce qui ne te tue pas) sur ces thématiques « LGBT+ », et l’idée serait de les compléter par au moins une nouvelle, donc.

Le thème est là.

Écrire une nouvelle LGBT.

Je pars de ce point précis – et très vague, en même temps.

 

L’idée

Pour l’idée, deux genèses sont possibles :
  1. Une idée s’impose d’elle-même (souvent même avant le cadre d’une thématique).
  2. Je pars à la pêche aux idées, à partir d’une thématique (ou d’une commande précise, ou d’un cadre).

la pêche aux idées - écrire une fiction

Ici, je suis dans la première sorte de genèse.

 

Le travail de recherche est mental. D’autres fonctionnent à l’émotionnel : partant d’un sentiment, d’une émotion qu’ils veulent faire ressentir. Pour ma part, je mets mon cerveau en mode « recherche », comme un logiciel.

Comme un logiciel que l’on interroge sur un mot, ma mémoire feuillette ce qui lui vient : anecdotes, récits, films, images. Cela se fait en quelques secondes, comme un livre dont les pages glisseraient, à une extrême vitesse, entre les doigts.

Si quelque chose surgit, ce n’est pas en mots, mais en images, sous la forme d’une scène précise – qui peut très bien n’avoir qu’un rapport très lointain – voire aucun rapport visible (sauf que mon cerveau en perçoit déjà une) – en rapport avec la thématique.

Par exemple, je peux songer à la scène finale, filtrée de rouge, de Scarlett à Tara, dans Autant en emporte le vent. Et laisser une histoire (rejoignant mon thème ou en partant) se construire à partir de là…

Du type : qu’est-ce qu’une femme à la sexualité ou aux orientations sentimentales différentes, ou dans un « rapport de genre » différent, devrait sacrifier, laisser derrière elle, pour tenir – comme une poignée de terre rouge – l’essence d’elle-même entre ses mains ?

 

autant en emporte le vent - scarlett tara

 

Parfois le rapport est plus évident. Comme une coupure de presse faisant état d’une agression homophobe ou transphobe.

Parfois aussi – et à cette seconde même, c’est le cas – l’image vient d’une sorte d’ailleurs (disons : d’une zone de mon cerveau) que je ne peux situer nulle part.

Aujourd’hui, l’image qui me vient est celle d’un professeur, un homme, âgé, à la veille de sa retraite, devant sa classe. Cet homme n’a jamais été totalement lui-même, devant sa classe. Il y a une sorte de barrière jamais franchie entre le vrai lui et son cadre de travail. Comme s’il abandonnait quelque chose à l’entrée de l’établissement. Cet homme est homosexuel – ou du moins « homo-orienté » – cela est, à travers la scène que je perçois et ses efforts constants pour ne rien laisser paraître de lui-même, évident.

 

comment écrire une fiction - les personnages

 

  • La question est : pourquoi cette scène est-elle spéciale ? pourquoi ce jour de classe l’est-il ?
  • La réponse est aussi évidente : parce qu’aujourd’hui est son dernier cours – sa dernière classe.
  • La question se précise alors : pourquoi est-ce que cela compte, puisqu’il s’est abstrait de sa profession et de son rôle… et qu’on peut supposer qu’il n’a pas noué de liens avec sa classe, puisque qu’il s’est désinvesti de sa carrière ?
  • La réponse jaillit (et tout cela – oui – se fait en un seul jaillissement, une seule image) : Il y a devant lui un ou une élève (l’image est : une élève – peut-être cela m’aide aussi à ôter toute ambiguïté sexuelle potentielle – ou même « romantique » – à ce rapport, le sujet réel n’étant pas là) qui se trouve au bord du même gouffre, lié aussi à son orientation sexuelle – à ses attirances – mais en subissant une pression plus forte.

Il me semble d’emblée (oui, tout ce jaillissement est d’un seul tenant – nous ne sommes qu’au début… à l’idée de départ) que là où la pression autour de l’homme a été lente, profonde, insidieuse et dénaturante, maintenue ensuite sur des décennies, celle qui existe autour de la jeune fille doit être plus violente, plus carrée, plus clairement formulée, plus brutale.

 

genèse d'une histoire

 

La notion de harcèlement s’est donc imposée, de façon logique.

Et qu’aura jusqu’ici, fait le prof ? Rien.

Rien puisqu’il est comme un escargot totalement enfoui dans sa coquille. Entre la réalité des autres et la sienne, il s’est appliqué à mettre un voile.

Il a vu, cependant, parce qu’il sait – il sait de l’intérieur ce que la fille ressent.

Reste à trouver le sel qui le fera se sortir de sa coquille.

Mais à ce moment, l’image est là, claire : le dernier cours, la salle de classe, le prof homosexuel qui cache son homosexualité, et la jeune femme, qui n’a pu (ou pas totalement, ou ne pourra bientôt plus, du fait de la pression autour) faire de même. Et la pression du harcèlement – et le temps compté, entre eux, de ce dernier cours.

Me vient donc, en même temps que l’image (sorte de scène vaguement en mouvement, au format d’une carte postale), le début en mots :

« Bultynek regardait Gražina. »

 

La classe - comment écrire une fiction

 

Le développement

Une idée ne fait pas un récit – elle en est la base, la matière.

Le récit en est le développement : que s’est-il passé avant ? que va-t-il se passer juste après ? et tout cela va mener à quoi ?

 

L’arc

Dans les bibles pour scénaristes, on parle souvent d’arc : arc dramatique, arc narratif, arc psychologique d’un personnage.

L’arc est une tension qui évolue au long de l’histoire, une intrigue qui se tend (puis se dénoue), une évolution, liée au récit, des personnages.

Si le héros est totalement identique au début et à la fin de l’aventure qu’on lui fait vivre, où était l’intérêt de l’histoire ?

Vous me direz : ok dans le contexte d’un roman, où les personnages ont le temps (et les occasions) d’évoluer, mais dans une histoire courte, une nouvelle ?

Dans une nouvelle, tout est possible. L’arc peut être extrême ou imperceptible… mais un arc dont la corde vibre une seule seconde, avec une amplitude d’un seul millimètre, reste un arc.

Je ne crois pas aux nouvelles où rien ne se passe. Si c’est le cas, autant ne rien écrire. Mais je suis très sensible aux nouvelles ou presque rien ne se passe – ou presque rien, à la surface de l’histoire, n’est visible… à condition qu’on devine, dans les tréfonds, un tremblement de terre, ou l’avancée, sous l’eau, d’une tonne de glace.

arc dramatique - comment écrire une fiction

 

Trois sortes de récits

(et, en particulier, de récits courts)

Je ne vais pas parler en théoricienne – je ne le suis pas.

Je vais simplement exposer les trois principales sortes de développement qu’en tant qu’écrivaine j’utilise – et que je repère le plus chez les autres (également en tant que lectrice).

 

  • Le développement « façon estampe » : unité de temps et/ou de lieu, d’action, de focale (de quel personnage on est le plus proche, et par quel angle nous voyons l’histoire), de narrateur (par qui nous est contée l’histoire), un seul arc (un seul personnage évolue – ou pas – et il n’y a qu’un nœud dramatique). Dans ce développement, l’histoire pourrait presque tenir en trois ou quatre phrases – comme dans le haïku japonais. Et, comme dans les estampes, l’action est rarement spectaculaire (mais peut l’être), et l’arc dramatique des personnages est parfois de l’ordre de l’imperceptible (mais il est là).

Exemple : Beaucoup des histoires courtes du recueil de Thomas Gunzig, Le plus petit zoo du monde, sont de cet ordre. Un seul point de vue, un seul angle de subjectivité (ou d’objectivité relative), un seul personnage principal, un seul drame à la base de tout (ou une suite linéaire et logique à partir du drame initial). Les récits sont courts, le ton souvent distancié, l’implication émotionnelle (la plupart du temps) minimale.

le plus petit zoo du monde thomas gunzig

  • Le développement « duel » : non, il ne s’agit pas de cape et d’épée, mais juste de deux thèmes, deux idées, ou deux points de vue (ou autres éléments) qui s’entrechoquent. Pas plus de deux idées. Pas plus de deux thèmes. Pas plus de deux angles sous lesquels on peut lire l’histoire (deux points de vue, par deux protagonistes, par exemple). Pas plus de deux intrigues qui se mêlent. Le chiffre deux donne du relief à l’histoire. Le lecteur, lui, peut vivre une sorte de déchirement, du fait de ces visions très différentes, de ces personnages en désaccord (ou en disharmonie), d’un malentendu plombant une relation entre les deux héros, ou de ces deux intrigues qui ne peuvent qu’entrer en conflit, etc.

Exemple : Dans Léviathan – La Chute, de Lionel Davoust, le lecteur vit un véritable déchirement de points de vues entre deux personnages pourtant proches (un mari et une femme) et cheminant ensemble, mais vivant dans deux univers – qu’un simple fil, fragile, ténu, relie. Une part de l’intrigue tient à ce fil – à cette couche de glace : de quel côté des deux protagonistes principaux craquera-t-elle ?

leviathan la chute lionel davoust

  • Le développement pluriel (ou complexe). Évidemment, plus le récit sera long, plus il se prêtera à cette complexité.

Exemple : Dans L’Homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura, nous avons trois points de vue distincts, et trois récits (dont deux s’entremêlent) : celui du narrateur, utilisant le « je », dans le Cuba des années 2000 (remontant le temps jusqu’aux années 70), celui de Trotski, et celui de l’assassin de Trotski (chacun se déplaçant à travers le monde pour vivre le climax de leurs deux histoires – l’un sa mort et l’autre son crime – à Mexico, en 1940). Le livre est d’une épaisseur peu commune (700 pages en caractères serrés), et l’écheveau de l’intrigue (multiplicités d’époques, de lieux, d’intrigues, de personnages, de motivations, de jeux de mensonges et de vérités, de lectures et de relectures des mêmes évènements, relus sous plusieurs prismes, souvent contradictoires) complexe.

L'homme qui aimait les chiens leonardo padura

 

Logiquement, mon récit pourrait se développer selon les lois (qui n’en sont nullement) de l’intrigue « duelle ». Néanmoins, le personnage principal, dans mon esprit, est nettement le professeur (Bultynek). Il est donc fort possible que je m’en tienne aux règles (qui ne sont pas des règles) de l’estampe.

Pour en savoir plus, une seule possibilité : prendre la plume ou le clavier, et laisser l’intrigue (à ce stade, non narrée) prendre forme…

 

Le Synopsis

Tentons de voir ce qui vient (à ce stade).

« Bultynek regardait Gražina. »

Dans une classe de seconde d’un lycée de province, c’est le dernier cours d’un vieux professeur homosexuel, un homme dont le patronyme, pourtant français, sonne étranger.

Depuis toujours, il a pris l’habitude d’être discret, de ne pas se faire remarquer, de passer, gris, comme une ombre, dans les établissements scolaires qu’il a fréquentés en tant qu’élève, puis qu’enseignant.

Il est totalement gris, Bultynek. Il a grandi, enfant unique, entre deux parents, l’un contremaître dans une usine (qui s’était effacé durant la seule grève et avait lâché ses collègues, en bon chien de ses maîtres), et l’autre mère au foyer qui faisait un peu de repassage.

Ils vivaient dans un quartier populaire, mais un peu en marge, sur une ligne séparant le quartier en question du centre-ville. Ils logeaient tous trois dans une petite maison mitoyenne qu’ils avaient achetée à crédit et devaient rembourser sur plus de vingt ans.

Bultynek s’appelait Lucien, comme son grand-père maternel – inconnu, mort et dont, au fond, il ne savait rien. Il avait un beau jouet par an, qu’il ne devait, ensuite, pas abîmer, parce qu’on les repassait par la suite à des cousins dans le Nord, dont le père, frère du père, était au chômage.

Quand Bultynek a compris qu’il était attiré par les garçons de son âge et non par les filles, il a mis longtemps à en parler à ses parents.

Ils ont fini par admettre ce penchant (comme disait son père), parce qu’au fond, malgré leur pingrerie et leur lâcheté, c’étaient de braves gens – mais à condition qu’on n’en parle pas : pas aux cousins, pas à l’oncle, pas aux vieux pépé et mémé Bultynek (qui eux-mêmes ne mentionnaient jamais l’arriération mentale de leur fille, la tante Fanfan, qu’ils gardaient chez eux et soumettaient à un travail rude pour l’occuper et que son handicap ne se voie pas – ni leur passé de commerçants s’adonnant à la collaboration et au marché noir).

Bultynek, adulte, a connu des aventures d’ordre souvent uniquement sexuel, pour faire taire en lui ce qui le tenaillait, mais sans s’impliquer émotionnellement – ni même l’oser ni le concevoir. N’assouvissant que de façon glauque ce qu’il considérait comme une sorte de mal – puisqu’il ne fallait pas le montrer.

Le temps passant, il a rêvé, de plus en plus, d’une fusion sentimentale, plus profonde, et a fini, sur le tard, très tard (à presque cinquante ans et seulement après la mort de son père) à chercher une rencontre « sérieuse » sur un site de rencontres, et à se mettre en couple, avec Jean-Charles, un clerc de notaire introverti, maniaque de l’ordre, et à se pacser.

Ensemble, ils vivent une vie discrète, aussi grise que la vie des Bultynek était grise – cela, faute d’avoir rêvé grand. Chacun semble avoir pris la compagnie de l’autre par défaut – Lucien, en particulier. De même qu’il a vécu sa vie par défaut.

Au final, il s’est résigné. A ne pas aimer, ou pas vraiment. A être juste content d’être en couple alors qu’il aurait pu « finir » seul. A œuvrer à une vie à la fois tranquille et confortable – et discrète… discrète, oui, surtout.

Il est tellement gris, Bultynek, qu’il n’a pas voulu trop entendre le harcèlement constant dont une de ses élèves, immigrée d’origine lituanienne, et supposément lesbienne, est la cible.

Mais aujourd’hui, c’est son dernier cours.

Aujourd’hui, le regard traqué, devenu presque vide, de l’élève – Gražina – ne lui échappe pas.

Plus sur Gražina : arrivée il y a 5 ans avec une mère célibataire et une petite sœur. La mère, diplômée en Lituanie, travaille à la caisse d’un Lidl – mais malgré tout, arrive à s’en sortir mieux que dans son pays d’origine. Elle n’a guère le temps de s’occuper de son aînée, et s’en préoccupe d’autant moins que Gražina est une élève discrète et brillante.

 

Et la fin ?

 

Comme vous le constatez, en premier jet, le synopsis n’est pas forcément complet, et peut s’interrompre pour laisser la place à des notes (par exemple : « plus sur Gražina »).

Je l’ai laissé reposer. Le temps de relier quelques fils ensemble.

Et aussi de me poser les bonnes questions, à partir de là :

  • Comment va agir (ou ne pas agir) Bultynek ?
  • Parlera-t-il à Gražina (et si oui, que lui dira-t-il) ?
  • S’exprimera-t-il devant elle seule, ou devant la classe ?
  • Et au fait, qu’enseigne Bultynek ?

 

Si Bultynek n’agit pas, la nouvelle n’a pas d’intérêt – ou il faut très bien manier « l’estampe ».

Parlera-t-il à Gražina ? J’y crois peu. Ce n’est pas logique. Bultynek a évité quasiment toute forme de relations avec ses semblables – il est de plus particulièrement incommodé dans ses relations avec les femmes, vu sa vie sociale très réduite, et le fait qu’il n’a qu’un seul compagnon – une seule personne partageant son intimité.

Je sais (pour l’avoir perçu et vécu) à quel point la parole se rouille, quand on se déshabitue, de gré ou de force, de toute vie sociale. Ce qu’il pourrait dire à Gražina passerait sûrement à côté des choses : de ce qu’il veut dire, de ce qu’il faut dire, de ce qu’elle veut entendre, de ce qui pourrait avoir un écho.

 

Un héros anti-héros du type de Burtynek parlera de façon indirecte – et donc devant la classe.

De là à s’exprimer avec le même talent que le prof de lettres du Cercle des poètes disparus, je ne pense pas… ce serait aussi incongru que faire sortir une boîte à prouts des poches d’un président du Medef… on n’y croit pas.

Bultynek affrontera la situation avec les armes dont il dispose, c’est-à-dire presque rien en dehors de sa timidité, de sa maladresse, de son effacement. S’il peut dominer quelque chose, outre sa peur maladive de toute forme d’incongruité, c’est le silence.

Bultynek parlera.

Il parlera mal, il parlera maladroitement, il parlera hors-sujet peut-être, il parlera à côté de ses pompes, il parlera sans un regard pour personne, et en s’enfuyant vraisemblablement ensuite (ou non, c’est à voir) mais il parlera.

 

Que dira-t-il ?

La question rejoint ce que Bultynek enseigne. Pour voir s’il peut ou non infuser quelque chose, indirectement.

L’idée me vient, un instant, d’en faire un prof de littérature, qui pourrait faire passer un message… mais non. Bultynek déteste les mots, parce qu’il les craint – enseigner les lettres ne collerait pas. Et puis, il est trop maladroit, trop peu alerte, pour faire passer un quelconque message.

 

Si un message passe – un message indirect – alors ce sera malgré lui.

Ce qu’il dira (de façon réfléchie) en revanche, sera maladroit, mais direct.

Bultynek sera prof de physique.

Pour donner une profondeur à l’histoire « de surface », il parlera d’une théorie qui rejoindra la thématique de l’histoire : la dualité, pas comme lutte interne, mais comme réalité double d’une vie, d’un être, de son existence.

Il ne le fera pas de façon subtile, pensée, réfléchie, mais juste parce qu’il l’avait prévu dans son dernier cours, au programme : il s’agira de la dualité onde-corpuscule (on peut être – du moins dans la micro-réalité – une chose et une autre, à la fois, selon les témoins qui vous observent).

Il prendra la parole après un silence fait de gêne. Il dira qu’il ne s’est pas présenté parce que sa vie n’avait pas à interférer avec son travail dans le lycée. Il dira, simplement, qu’il est né à xxx, a grandi à xxx, va acheter une maison pour sa retraite, en Bretagne, parce que la Bretagne l’a toujours fait rêver, et aussi qu’il vit, en couple, avec un homme.

Il s’arrêtera là, comme essoufflé – étant allé au bout de son élan, de son (maigre et gris) souffle mental.

Il l’a fait, néanmoins. Et pour Gražina, surprise, cela suffit.

Parce qu’il l’a fait. Parce qu’elle n’est pas seule. Parce que les regards et les remarques qu’elle essuie malgré elle, il les a, en conscience, attirés sur lui.

A sa façon, Bultynek se sera conduit en chevalier – en déviant les attaques vers lui-même.

C’était le dernier jour. Il n’y aura plus de harcèlement – du moins de façon provisoire. Il devait juste éviter le dernier mot, le dernier regard, le débordement des dernières minutes qui pouvaient conduire la jeune fille à commettre l’irréparable – ou à faire comme il a fait : s’enfermer dans le silence, et souffrir, et peut-être renoncer.

Le silence : il l’a sauvée du silence.

Il aura vaincu son propre silence pour faire ça.

 

Plus…

 

Resteront à déterminer:
  • la longueur du récit – qui peut aller de la nouvelle courte au roman court (plus de l’ordre de la novella)
  • le point de vue narratif (qui racontera l’histoire : Bultynek ? Gražina  ? un élève lambda qui aura assisté à la scène ? ou un narrateur non impliqué – celui qu’on aime à dire « objectif » ? ») ; vu la grisaille qui fait comme un nuage autour de Bultynek et la difficulté à le « percer » – et je ne pense pas qu’il faille le faire – je pense opter pour la « troisième personne »… mais de base, tout est possible)
  • le ton (dans la logique de ce que je viens de dire, idem, un ton détaché – comme la voix qui narre l’histoire de Vincent, François, Paul et les autres… de façon objective, sans affect)

 

Conclusion (s’il y en a une) :

 

Quand j’écris une histoire, j’aime que :

  • Les cordons qu’on tisse se rejoignent.
  • Une logique interne porte l’histoire.
  • Que tout élément ait une importance (par exemple, cela me frustre en tant que lectrice qu’une question soit ouverte sur un personnage secondaire, et laissée en plan par la suite – à ce moment-là, autant ne pas évoquer la question – voire même le personnage secondaire).
  • Que les personnages évoluent (même de façon à peine perceptible).
  • Qu’une tension dramatique hausse (ne serait-ce qu’a minima) le voltage de l’histoire.

 

Je pense qu’une des trappes (pas glop) qui s’ouvrent le plus sous la plume de l’auteur débutant est le manque de tension dans un récit – et la tentation de faire simplement se dérouler une suite de scènes, avec des personnages qui font beaucoup de choses (ou peu de choses) mais ne les vivent pas (le lecteur non plus).

Par exemple : Un père fait faire une heure de conduite accompagnée à son fils. Ce n’est pas palpitant en soi. L’auteur débutant se dira : oui, mais c’est pour « situer » mes personnages. Les mettre dans un cadre. Leur donner vie. Sauf que ça va sur 30 secondes de film, mais pas sur 3 pages (ou 30) d’une suite de lignes.

Contre exemple : Si ce père, atteint d’une maladie à évolution rapide, incurable, sait que ce sera sa dernière heure de conduite accompagnée avec son fils (et que le fils le sait aussi… ou ne le sait pas, les deux options peuvent être jouables), la scène prend tout de suite de l’intensité. Idem si (plus classique) une bombe est placée sous la voiture (Hitchcock parlait de « bombe sous la table »).

 

Ah. Une dernière chose. Noam Chomsky a dit :

Toute l’histoire du contrôle sur le peuple se résume à cela : isoler les gens les uns des autres, parce que si on peut les maintenir isolés assez longtemps, on peut leur faire croire n’importe quoi.

Je pense qu’une bonne histoire, une fiction réussie, rapproche les gens, leur permet d’approcher le cœur, l’esprit, les peurs, les lâchetés, les fulgurances, les beautés, les espoirs et les vides des autres. Leur permet de grandir ensemble – oui, je pense que l’histoire peut faire ça.

Et c’est grand.

Même si l’écrivain est tout petit, qu’est-ce que c’est grand.

 

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Photos :

Ryan McGuire, Myriams

Mikes Photo,

et divers (Pixabay)

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L’autrice de ce blog

Autrice publiée par des médias traditionnels, blogueuse, anthologiste, j’ai aussi dirigé, 1 an durant, le magazine en ligne Etik Mag.

Aujourd’hui j’écris toujours : de la fiction (noire, principalement) et des articles pour des éditeurs, des revues, des journaux, des magazines, d’autres blogs…

Je mets également ma plume au service de personnalités atypiques et projets hors-norme… car oui, j’aime les parcours (et les personnes) qui sortent des clous, et le revendiquent !