Biographie

Merde à la « biographie ». Mon récit (pas ma vie… mon récit)  je l’appellerais « ParKour ».

Yael Assia

 

Le parkour (PK) est une discipline sportive qui consiste à franchir successivement divers obstacles urbains ou naturels, par des mouvements agiles et rapides et sans l’aide de matériel, par exemple par la course, des sauts, des gestes d’escalade, des déplacement en équilibre, etc. Le pratiquant est dénommé « traceur ».

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Tout a longtemps été gris – gris et terriblement sauvage, en même temps.

 

De la violence, des cris, des trajets forcés en voiture, le martèlement de la pluie sur les vitres, des petits doigts qui repoussaient en vain, cognaient en vain – les divorces, parfois, ressemblent à ça. Pas seulement le divorce : la vie entière. Le sang seul en ressort rouge – le reste n’est que grisaille.

 

Pour voir le rouge, faire naître la couleur, ressentir la vie, je me tailladais les bras et les jambes. Puis, à onze ans, j’ai commencé à monter sur des rampes de ponts et les parcourir comme un fil, à jouer au funambule, à la roulette russe : tomberai, tomberai pas. Les deux possibilités m’étaient égales.

 

C’était ma grisaille quotidienne : des ponts, des voitures, des lames de rasoir noircies, le béton d’un collège, un immeuble miteux, des cauchemars.

 

Enfant, j’étais sortie du silence pour regarder les tambours des machines à laver. J’aimais leur régularité et le dessin multicolore que, derrière le hublot, le linge faisait. Il changeait sans cesse. Assise en grenouille devant ce kaléidoscope embué, j’acceptais qu’on me touche et qu’on me parle.

 

Ado, toute couleur fut délavée dans un quotidien de grisaille et dans la folie ordinaire. Et cette folie même, savamment dissimulée, devenait grisaille.

 

Une grisaille ogresse.

 

Jusqu’au premier livre qui me dit :

« Le manoir des Tarassévitch apparaissait au milieu des bois, dans la forêt de Fénétrange, en Lorraine, au bord d’un étang sans vie nommé Lac-aux-Brouillards, en raison des vapeurs que les matins et les soirs de fraîche enroulaient sur les eaux mal aimées du vent. L’horizon fermé semblait alors dérober quelque mer lugubre où, ramant avec des faux, maraudaient silencieux les damnés. Le vent soufflait ailleurs, il contournait l’étang, se hâtait vers les Vosges, à l’est, dont les lointains arrondis viraient au plomb les veilles de neige et s’endeuillaient les jours de dégel. On l’entendait balayer les dimes et courir le grand ciel étoilé d’hiver qui faisait la roue par-dessus les bois. Les Tarassévitch redoutaient l’hiver ; c’était pour Vladimir le temps du schnaps et du regret. »

 

Oui. Tout a commencé par ces lignes. J’avais 15 ans. « La Femme sous l’horizon », quatrième roman de Yann Queffélec, venait de paraître.

J’ai découvert qu’il y avait un monde qui avait le goût de la folie cachée et des lames de rasoir. Un monde rouge qui pouvait surgir au-delà d’une série de lignes noires.

 

J’ai compris la valeur de ce que je cachais – de cette douleur au fond de mes entrailles. Cette blessure du rejet par les hublots. Les hublots avaient leur routine. Les hublots coloraient leur monde. Les hublots géraient leurs secousses. Les hublots s’appliquaient à de méticuleux lavages.

 

J’étais le t-shirt tombé de la machine. Le t-shirt bègue. Le t-shirt à binocles. Le t-shirt troué, devenu guenille.

J’étais l’enfant cognée sous le t-shirt. J’étais l’enfance brisée sous le t-shirt. J’étais la fuite constante et la peur. Et l’indicible.

J’étais l’enfant dont des mois entiers avaient disparu de la mémoire.

 

J’avais lu Rahan, que mes cousins laissaient derrière eux. J’avais lu les BD Marvel. J’avais feuilleté des bouquins de pirates. Je trouvais des échappées dans les petits bouquins de Jean Eiffel. J’avais lu Pascal, à 8 ans.

 

Yann Queffélec me fit l’effet d’une balle de passion tirée par un sniper de la plume. Je la reçus en plein cœur – et non juste dans le crâne.

 

Suivirent l’Antigone d’Anouilh, Thérèse Raquin, L’Assommoir, Simenon, James Ellroy… J’appris aussi à m’attacher au récit de conteurs comme Isaac Bashevis Singer ou Neil Gaiman. Puis vinrent, plus tard dans ma vie – et ma vie de lectrice – d’autres snipers : Lidia Yuknavitch, J.T. Leroy, Hyvernaud et Robert Goolrick.

 

Écoutez ça:

« Quand vous craquez une allumette, la première nanoseconde elle s’enflamme avec une puissance qu’elle ne retrouvera jamais. Un éclat insensé, fulgurant. L’incandescence originelle.

En 1980, j’ai été l’allumette et je me suis embrasé pour n’être plus qu’une flamme aveuglante. Cette année-là, j’étais un missile pointé droit sur vos tripes – dégage de mon chemin ou je t’abats. Je n’en suis pas fier. En fait, j’en rougis de honte rien que d’y penser. Mais c’était comme ça. »

 

Ces mots sont les premiers de La Chute des princes, de Goolrick

Et pour moi, c’est ça, la littérature – cette incandescence.

Ça ou rien.

 

C’est la mission de l’auteur, de l’autrice, de faire flamber la grisaille.

De refaire vivre le feu où il n’était plus.

De faire surgir le sens dans l’absurde.

De donner et se donner.

D’ouvrir, en un seppuku, ses entrailles.

 

Sinon, rien ne vaut les arbres morts.

 

Donner et se donner.

 

Oui. Rien que ça.

 

Le Parkour est ta vie, tu ne vis pas pour le Parkour, tu vis littéralement le Parkour.

Un traceur.

 

 

“Go into yourself. Find out the reason that commands you to write; see whether it has spread its roots into the very depths of your heart; confess to yourself whether you would have to die if you were forbidden to write.

This most of all: ask yourself in the most silent hour of your night: must I write? Dig into yourself for a deep answer. And if this answer rings out in assent, if you meet this solemn question with a strong, simple “I must,” then build your life in accordance with this necessity; your whole life, even into its humblest and most indifferent hour, must become a sign and witness to this impulse. Then come close to Nature. Then, as if no one had ever tried before, try to say what you see and feel and love and lose…”

Rainer Maria Rilke

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