100 poèmes – J’ai tant rêvé de toi de Robert Desnos

Jonathan Dayton et Valerie Faris

 

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité…

Je poursuis ma série des 100 avec, cette fois-ci, un poème (et peut-être 99 autres). Un poème d’amour. L’un des plus beaux jamais écrits (il y en aura d’autres).

Sur scène, elle s’appelle…

Yvonne George

Arrivée de Belgique en 1020, elle devient la « Muse de Montparnasse ». Tout le petit monde bohème parisien va graviter autour de l’étoile – pour l’acclamer ou lui cracher dessus.

Lui cracher dessus ? Oui.

Comprenez : Yvonne George, c’était l’Amy Winehouse de l’époque.

Une Amy Winehouse à qui on aurait écrasé le pied d’un buffet sur l’orteil (traduisez : elle avait une voix atroce pour nos petites oreilles contemporaines… ou peut-être que les phonographes d’alors l’ont lâchement trahie, je ne sais pas).

Mais c’était quand même l’Amy Winehouse de son époque.

Sa voix, c’était aussi (dans son contexte) une voix.

Une voix comment ? Une voix… c’est tout. Le genre de tessiture, d’émotion, qui vous prend aux tripes et vous marque. Elle était dedans – dans son texte. Elle le vivait… elle se noyait même dedans.

Et puis comme Amy, elle était camée jusqu’aux sourcils.

Au point qu’elle ne tenait pas toujours debout sur scène. Elle s’accrochait à tout ce qui pouvait stabiliser son chemin.

En coulisses, tout y passait : l’opium, l’alcool, la coke, la morphine…

Elle aurait pu n’être qu’une épave, si elle n’avait eu cette étincelle…

Vous savez : ce feu créatif, cette brûlure intérieure dont elle marquait à jamais les autres – même ceux qui la critiquaient, la raillaient, la méprisaient (ou faisaient semblant).

Comme Amy  Winehouse – Amy raillée, Amy huée, Amy conspuée…

Amy, on pouvait tout dire, tout publier, tout cracher sur elle et à propos d’elle, elle éclipsait tout : tous les on-dit, les trébuchements, les scènes ratées. le mascara baveux, les narines blanches de coke, la maigreur maladive, les retards incessants, le crépuscule autour d’elle… Amy était solaire. Elle flambait. Comme une torche. Ça la consumait de l’intérieur, mais dans toute la nuit – celle des starlettes, des fausses idoles, des étoiles filantes – on ne voyait qu’elle. Naine brune. Géante rouge. Trou noir. Qu’importe. On ne voyait qu’elle.

Et ensuite on ne l’oubliait pas.

Yvonne, ils l’aimaient – du moins, ceux qui ne crachaient pas. Les Cocteau, les Henri Janson, les Vlaminck. Ils constituaient sa cour, l’encensaient, la suivaient, la portaient aux nues.

Comme Amy, Yvonne est morte jeune…

Un peu en retard sur le « club des 27 » (dont Amy devint membre à la suite de Janis Joplin, Jim Morrisson et Kurt Cobain) mais jeune tout de même : emportée par la tuberculose à 34 ans, en 1930.

 

Et Desnos ?

Desnos, ah…

Desnos l’a aimée. Désespérément. Passionnément. Fidèlement. Sans recul ni faille…

Et sans la toucher.

Il n’aimait guère sa cour, mais partout, la suivait. Silencieux et discret, s’éclipsant souvent, dans un coin d’ombre – mais ne la quittant jamais du regard.

D’elle, il écrit:

« Plainte des amoureuses, poésie éternelle de la passion, de la révolte et de l’aventure, Yvonne George les exprime par tous ses gestes, son attitude, son existence même. Ce n’est pas une femme, c’est une flamme, elle est mieux qu’intelligente: sensible, plus que belle: émouvante. La femme moderne, si longtemps calomniée par les sots, trouve en elle sa plus haute expression. » (Nouvelles Hébrides et autres textes, Gallimard, 1978)

 

Et pour elle il écrivit :

 

Desnos - J'ai tant rêvé de toi

 

Il l’aimait.

Robert Desnos

Après Yvonne

Dès les années 30, Robert Desnos s’engagea contre le fascisme, avec les mots, puis devint résistant.

Il aima, aussi, de nouveau – la jolie Youki Fujita.

Il mourut du typhus le 8 juin 1945 dans le camp de concentration de Theresienstadt.

On dit qu’un camarade de camp trouva dans sa poche, griffonné sur un papier, un poème. Peut-être son dernier poème.

C’était une version revisitée, condensée, de J’ai tant rêvé de toi.

Mourant, Desnos écrivait encore.

Mourant, Desnos se souvenait encore.

 

Le souvenir de celle qu’il avait aimée comme une « ombre parmi les ombres » ne le quittait pas.

 

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L’autrice de ce blog

Autrice publiée par des médias traditionnels, blogueuse, anthologiste, j’ai aussi dirigé, 1 an durant, le magazine en ligne Etik Mag.

Aujourd’hui j’écris toujours : de la fiction (noire, principalement) et des articles pour des éditeurs, des revues, des journaux, des magazines, d’autres blogs…

Je mets également ma plume au service de personnalités atypiques et projets hors-norme… car oui, j’aime les parcours (et les personnes) qui sortent des clous, et le revendiquent !