100 livres : Miroirs et fumée de Neil Gaiman

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Miroirs et fumée sur île déserte

Si je devais emporter seulement 10 livres (vous savez, le fameux postulat de l’île déserte) dans une valise, Miroirs et fumée – version 2001 au Diable Vauvert – serait de ceux-là.

J’aime tout, ou quasiment tout, déjà physiquement, dans ce livre : la photo noir et blanc de Neil, la couverture souple, le design, la mise en page, le papier jauni.

J’aime tout, absolument tout, dans le recueil en tant qu’œuvre : les textes éclectiques, leur tonalité (sorte de pont de l’un à l’autre), la voix de Gaiman, reconnaissable entre mille, le choix des nouvelles, l’intro comme une causerie – virant à la nouvelle, comme si l’auteur ne pouvait s’empêcher.

Et la traduction de Patrick Marcel, fidèle à l’original, et fluide.

Tout, oui.

Et puis…

 

Le Diable

Allez, que je me fende d’un aveu : j’ai longtemps rêvé d’être publiée chez le Diable. Ça avait de la gueule, une gueule magnifique.

J’aime leurs collections, leurs curieuses couvertures, leur graphisme moderne, les textes qu’ils publient – ceux, du moins, que j’ai lus, à une exception (je vais y revenir).

J’aime beaucoup de leurs auteurs, dont certains ont débuté (ou ont fulguré) avec le Diable.

Le Diable m’a permis de croiser un temps la route de Jayrôme Robinet (qui était, à cette époque, Céline). Le Diable m’a fait découvrir Le plus petit zoo du monde de Thomas Gunzig – un coup de cœur. C’est avec le Diable que pour la première fois j’ai lu Poppy Z. Brite et Neil Gaiman. C’est comme découvrir les Beatles, pour un écrivain – c’est de cet ordre. C’est grâce au Diable que j’ai lu Ayerdhal. Et, entre deux Atalante, suivi Pierre Bordage (et j’aime beaucoup Pierre Bordage, et littérairement, et humainement – j’ai au la chance d’échanger avec lui pour La Guerre – c’est un géant à l’humilité rare).

J’aime aussi le concept de leur collection « A vingt ans ».

Bref. Il m’a bien fait de l’œil, le Diable.

Mais…

Mais.

 

La Fourche

Si d’une part rien ne dit que ma plume et leur œil se seraient (ou auraient pu, un jour) s’accorder, il y a entre nous un fossé autre, plus durablement infranchissable : leur collé-serré avec la corrida.

On ne parle pas d’un sport. Ni d’un goût quelconque. Ni d’une opinion.

On parle d’un engagement total : littéraire, spirituel, matériel, financier.

Qu’ils assument et mettent en avant.

Le Diable est cousu de fils tauromachiques – au point que si on tente de l’en défaire (et il n’en manifeste nullement l’intention) il craque.

Son catalogue, sa newsletter, son prix (remis dans une arène), ses invitations, sont ponctués d’hommages aux tortures-tueries. Qu’on les pare de jolis mots, voire même de textes brillants (j’en ai lus, chez eux, y compris dans ce type de collections) ne change rien au fait qu’on promeut la mise à mort – et le long supplice, précédé de tortures – d’un animal.

On me dira : oui mais la boucherie, oui mais le cuir, oui mais le lait, etc.

Eh bien. Justement.

J’ai refusé la viande. J’ai banni le cuir. J’ai réduit le lait (de chèvre et de brebis) à un pointillé tendant à la dispense totale. Je ne vais pas au zoo. Je ne vais pas au cirque (avec animaux). Je ne monte (plus) à cheval. Je n’achète pas mes amis (comme disait une pub de la SPA). Je n’achète que des cosmétiques et produits ménagers non testés – ceux avec le lapin en label.

Je participe aussi peu que possible à tout circuit (sans distinction) impliquant une quelconque exploitation animale (et humaine, idem, autant que possible – je pratique la décroissance, aidée en cela par un budget conçu pour ascète, amen et merci).

Si je fais tout cela, ce n’est pas pour soutenir ni participer ni profiter (ni même copiner, et bon sang, vu la qualité des textes que j’ai pu lire et l’originalité de l’esprit, c’est dommage) avec un Diable qui lui-même pique ostensiblement le dos des toros par le biais de sa plume, et échange de goulus baisers d’argent avec les organisateurs-financeurs des lieux et structures qui se repaissent, en pleine ère moderne, de leur massacre.

J’aurais aimé voir le Diable participer à l’invention d’une corrida à l’esprit SF – où robots, lectures, animatronix et incarnations du rôle de la bête par des acteurs fous, auraient fait battre le cœur des arènes, plutôt que l’agonie d’un être brisé dès les coulisses, pris au piège et cassé, longuement – toujours au prix de sa propre vie, et parfois au prix du sang d’un cheval, si ce n’est d’un type en justaucorps (et non, ça non plus, je ne m’en réjouis pas – ma nausée n’en est que plus forte).

Donc voilà. Non. Je n’aime pas les banderilles du Diable.

Leur prix Hemingway me séduit autant que des tripes posées sur une table.

J’ai détesté (oui, parce que j’ai lu) l’autopromotion suppurante de Casas.

Et depuis, exception faite des bouquins que je possède (ou de ceux que je récupère d’occase), je boycotte le Diable.

(Yep).

Je le boycotte au même titre que la viande, que le lait, que le cuir, que les zoos, que le Marineland, et que n’importe quelle transaction impliquant la souffrance animale consciente (du moins lorsqu’elle est évitable… l’agriculture, même bio, tue des mulots et rétrécit les espaces vitaux de diverses espèces – je sais, on n’est pas dans le monde de Oui-Oui).

(Oui.)

Mais oui – oh que oui – j’aime ce bouquin, dans cette version, cette collection, cette édition – de Gaiman.

 

Start with why

L’intro du bouquin (par Gaiman lui-même) est géniale.

Il raconte – avant de les conter – ses nouvelles.

Comment l’une, l’autre, a vu le jour. Les circonstances. Les difficultés. Le contexte.

L’autrice que je suis rejoint l’avis de la lectrice que je suis (et de la fan de Gaiman) : on adore – toutes.

Je me reporte à l’intro par petites touches, chaque fois que je relis le livre (avant ou après chaque nouvelle).

Il y a aussi la « nouvelle dans l’intro », une histoire de feuillet magique – de récit magique – à la Dorian Gray, et de mariage.

Au début, je me souviens, ça m’avait déplu – un peu comme si on m’avait balancé une écorce de citron dans mon potage : qu’est-ce que cette histoire fout dans l’intro ? Et puis, de relecture en relecture, j’ai saisi le sens : on n’ouvre pas un livre comme un sweat à zippette. On ne tient pas le même genre d’objet entre les doigts.

La lecture à des conséquences.

On pourrait apposer aux livres un avertissement du genre : Caution, l’exercice continu auquel tu vas appliquer ta rétine et ton cortex visuel est susceptible de stimuler ton intelligence, secouer tes tripes, avoir des effets secondaires comme des émotions, de la réflexion, de l’inspiration (avec potentielle stimulation de ta créativité et kif bien meilleur qu’une snifette) ou l’accroissement exponentiel de cet étrange mal nommé empathie, voire de ta pensée critique (va savoir). Au dernier stade, tu pourrais même développer des excroissances inquiétantes de culture – gahh.

La lecture change l’être, nourrit l’âme.

Elle peut même changer des vies entières. Ou aider à vivre ces mêmes vies – même au bord des gouffres les plus noirs. Ou teinter, également, de mélancolie des instants de bonheur (oui, le prodige est possible dans les deux sens).

 

Mes coups de cœur

Ah. C’est comme ôter d’un plat délicieux les meilleures parties qui le composent.

J’éprouve un amour non mélangé pour Le Troll sous le pont. Je ne sais pourquoi cette nouvelle m’étreint. Chaque fois que je la lis, j’y découvre autre chose, une nuance nouvelle, un sens jusqu’alors à peine entrevu. Il s’y mêle, de façon dépouillée, et cependant poétique, tout ce qui rend la vie à la fois belle et triste, intense et grisâtre : le changement de tout et de tous (et d’abord en soi-même), la terreur du temps qui passe (et mange tout), la solitude (même dans un couple), la corruption des choses, jusqu’à l’âme, l’innocence qu’à chaque pas nouveau, on piétine, la lucidité presque glaçante que certains instants (parfois les plus doux instants, parfois les plus cruels) vous procurent… Elle est un condensé de Gaiman.

J’aime énormément Le prix (qui plaira, comme Gaiman le signale avec humour, aux amateurs d’anges et de chats), Ne demandez rien au diable, Chevalerie (la nouvelle la plus délicieusement fleur bleue du recueil, que je lis chaque fois avec le même plaisir, en souriant), la très étrange (et très envoûtante) Spéciale de Shoggoths (bien que – bouh, oui je sais – je ne sois pas friande de Lovecraft), la cruelle Route Blanche et Une fin du monde de plus – aussi réussie que dérangeante.

Ceci étant, mon grand coup de cœur – jamais détrôné – est sans doute Le Bassin aux poissons et autres contes, qui s’inspire d’une expérience réelle vécue par Gaiman en tant que scénariste : elle dit (avec humour, avec tendresse, avec mordant, souvent, aussi) le miroir à illusions d’Hollywood, ses grands brasseurs d’air, ses petites gens (les plus attachants et les plus sincères), la difficulté d’écrire, ses processus étranges (faits d’errements, d’images entrevues, de livres qu’on lit, de recherches enfiévrées, de coïncidences… et de travail), les promesses non tenues et – une fois de plus – le temps qui passe.

Un temps perceptible dans le corps au départ sans âge d’un vieil homme qui, de page en page, vieillit. Ou dans les équipes qui se relayent et changent. Dans un Hollywood mythique, déjà mort, aussi muet que les actrices oubliées de son premier âge d’or, et que les carpes. Dans le livre qui, bon gré mal gré, prend une consistance. Dans ce baiser dont la trace même n’aura plus de sens – et deviendra simple tache, sur le dos éternel d’un poisson dont le nom disparaîtra aussi.

 

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A propos

Autrice publiée par des médias traditionnels, blogueuse, anthologiste, j’ai aussi dirigé, un an durant, le magazine en ligne Etik Mag.

Aujourd’hui j’écris toujours : de la fiction (noire, principalement) et des articles pour des éditeurs, des revues, des journaux, des magazines, d’autres blogs…

Fin 2018, je crée mon propre média en ligne : Incisive.

Ce petit magazine totalement personnel me permet de publier les recherches que je mène en marge de l’écriture de mes livres, et aussi d’exprimer plus librement mes engagements et mes opinions, avec le ton et l’esprit qui sont les miens.

Je m’émancipe 🙂