100 films : Vincent, François, Paul et les autres

100 films - Vincent, François, Paul et les autres

 

Sautet, Montand, Michel et les autres

Claude Sautet. Un auteur. Une œuvre. Une patte.

Max et les ferrailleurs, César et Rosalie, Mado, Une histoire simple, Garçon !, Un cœur en hiver, Nelly et Monsieur Arnaud.

Et mon préféré :

Quelques jours avec moi.

Et puis la bande de potes fumeurs et buveurs et bouffeurs à la vie pluvieuse, grise, aléatoire, jamais satisfaite, que ne réchauffent que la présence en pointillés de femmes plus solides que ne le sont les hommes, et le soleil constant de l’amitié, celle de

Vincent, François, Paul et les autres

J’ai aimé Sautet. Je l’aime toujours.

Voir (ou revoir) un film de Sautet, c’est se (re)plonger dans un travail d’équipe – la même au long des ans, fidèle. Qui apporte cette ambiance particulière, cette espèce de Sautet Touch (mais n’y cherchez ni glam ni paillettes – plus souvent de la grisaille) unique.

Dabadie au scénario. Musiques de Sarde. Montages de Jacqueline Thiédot. Images (souvent) de Jean Boffety (Jean-François Robin pour Quelques jours avec moi).

Et, tournoyant au fil des ans, comme au son d’une valse, sur une piste fantôme, les mêmes acteurs et actrices – certains disparaissant, d’autres apparaissant, beaucoup venant, s’éclipsant le temps d’un ou deux films et revenant.

La bande à Sautet, c’est Michel Piccoli (Les Choses de la vie, Max et les ferrailleurs, Vincent, François, Paul et les autres, Mado), Romy Schneider (Les Choses de la vie, Max et les ferrailleurs, César et Rosalie, Mado, Une histoire simple), Yves Montand (César et Rosalie, Vincent, François, Paul et les autres, Garçon !), et puis, plus tard, Daniel Auteuil (Quelques jours avec moi, Un cœur en hiver), qui passera outre le point de rupture qu’avait de film en film frôlé Montand et Emmanuelle Béart (Un cœur en hiver et Nelly et Monsieur Arnaud).

Sans compter tous les seconds rôles, tous creusés, travaillés, inoubliables (comme les inénarrables Fonfrain de Quelques jours avec moi… ou la mère d’Auteuil, filou comme pas deux).

Sautet est aussi scénariste (sur ses propres films et d’autres films, comme, par exemple, Borsalino).

Sur sa tombe (qu’il partage avec son épouse – ils se sont suivis à deux ans près aussi bien pour naître que pour mourir) est écrit :

Garder le calme devant la dissonance.

 

Vincent, François, Paul… et les autres

On peut raconter le film (ou la trame du film) de mille manières – c’est l’une de ses richesses (le film paraît sans prétention, mais vaut son pesant d’humain et de drame – et de suspense, l’air de rien : on a même quelques ramifications à la Rocky).

Je dirais, tout d’abord, que c’est un film de pluie, d’eau et d’orages.

D’intempéries qui se succèdent – l’une chassant l’autre.

Et de clope – et de fumée –, aussi.

Tout le long du film – dès l’ouverture – l’eau est présente. D’abord, dès le premier plan, sous forme de brume. Puis c’est une fenêtre qu’on ferme, à cause du vent. Et un incendie qu’il faut éteindre. Et la fumée. C’est ensuite les averses, régulières. Les cols relevés, les imperméables, les parapluies et les trajets en (vieilles) voitures sous la flotte et le gris (une constante), phares éblouissants, essuie-glaces battant (et sans ceinture). La scène de douche (Depardieu à poil).

C’est aussi un film sur la solitude

Celui qui l’incarne d’emblée : Vincent.

Vincent est le vrai héros du film. Celui dont on suit les moindres pas et dont on voit la vie se fissurer (et ne cesser de révéler ses anciennes failles).

Il y a une image, dès la cinquième minute du film (si on exclut son générique), qui annonce l’angle que va choisir Sautet : privilégier le point de vue de Vincent… sans nous montrer « l’intérieur » de lui – en gardant tout au long la même distance. Une chose saute cependant aux yeux, de par la construction même de l’image (et dans le jeu de Montand, tout au long du film) : son décalage – avec les autres, et sa propre vie : il est là, mais il n’est pas là.

Dans cette scène (courte), on voit Vincent au téléphone. On le « voit », mais à travers une fenêtre. On l’entend, mais de façon étouffée, sa voix vite noyée par les cris des autres, et on ne sait pas à qui il parle. Seul indice : quelques mots, génériques, et monosyllabes.

Les silhouettes et voix des autres passent, mais comme simple reflet sur cette fenêtre, et son d’arrière plan – quelques bribes, coupées.

Au fil des scènes, c’est la profonde solitude – malgré l’amitié, bien réelle – non seulement de Vincent, mais de ses amis, qui apparaîtra.

  • Celle de Piccoli (François), dont la femme s’éloigne.
  • Celle de la femme de Piccoli, qui tente de l’oublier dans les bras d’hommes (également de passage… jusqu’au jour où).
  • Celle de leur amour, lardé de piques, recousu de jalousie, déchiré de violence.
  • La solitude de Jean (Depardieu) devant le ring et un adversaire jugé imbattable.
  • Celle des ouvriers, dans la scène de la revente de l’entreprise – un vrai abandon, on se croirait dans un conte de Grimm, avec des enfants laissés au soin d’un ogre.
  • Celle de Vincent, réduit à quémander quasiment les deux tiers du film, et se battant – pour survivre un temps, menton hors de l’eau – et perdre, au final : son entreprise (qui, comme l’eau, coule), les deux femmes de sa vie (l’une plus que l’autre), et la santé.

A cet homme qui ne cesse de courir, tout semble échapper.

Il y a un côté Sisyphe, chez Vincent : il roule sa bosse à travers l’orage, mais le constat de sa vie, c’est la noyade.

Malgré ses moulinets de mains et son déni.

François, lui, fonce dans ce constat, et l’anticipe : il ne fait plus rien rouler, il écrase.

 

Le bal des ratés

Un écrivain qui n’écrit plus, un boxeur qui a peur de boxer, un chef d’entreprise au bord de la faillite, un cardiologue qui offre une clope à son patient, des colères qui retombent, une maison jamais terminée, un ponton qui rompt, des gosses qui foutent le feu…

 

 

Il y a un petit côté Little Miss Sunshine, dans ce film, mais en moins solaire.

Ici le bal des ratés se danse principalement entre hommes, dans la sueur, la pluie, la clope et des paysages de ville grise et de campagne morne.

 

La force des femmes

Au final, les personnages les plus forts du film, les plus équilibrés (même si parfois malmenés) ce sont les femmes.

Une Catherine (Stéphane Audran) jouant, presque sans mot, la fée sauveuse.

Une Catherine Allégret (petite amie de Jean) solide d’un bout du film à l’autre.

Ici, les vrais chevaliers, les vrais bras armés des hommes, ce sont les femmes.

 

Terriblement humain

Vincent, François, Paul et les autres, comme chaque film de Sautet, est un film humain.

La lâcheté, la colère, les non-dits, le stress, la honte, la faiblesse…

Et puis l’amour, aussi, qui se manifeste de façon discrète.

Et les drames. Les orages.

Les repas.

Les rires.

Les disputes.

Les pertes.

L’amitié.

Et cette petite musique (toujours différente et toujours semblable) en arrière plan d’un temps qu’on ne cesse de perdre (dès le début du film, une montre se trouve noyée).

 

Sautet manifeste pour ses personnages ce que souvent ils ressentent les uns pour les autres et manifestent  : des hésitations, le refus de (se) définir, une réelle empathie, de la pudeur. L’émotion, forte, est sans cesse présente. Et une sensation de « bord du gouffre », constante chez Sautet, et de fragilité.

Laisser un commentaire

Recevoir l’Alouette

abonnement mail alouette

A propos

Autrice publiée par des médias traditionnels, blogueuse, anthologiste, j’ai aussi dirigé, un an durant, le magazine en ligne Etik Mag.

Aujourd’hui j’écris toujours : de la fiction (noire, principalement) et des articles pour des éditeurs, des revues, des journaux, des magazines, d’autres blogs…

Fin 2018, je crée mon propre média en ligne : Incisive.

Ce petit magazine totalement personnel me permet de publier les recherches que je mène en marge de l’écriture de mes livres, et aussi d’exprimer plus librement mes engagements et mes opinions, avec le ton et l’esprit qui sont les miens.

Je m’émancipe 🙂