100 films : Mon Roi, de Maïwenn

Une claque, ce film. Les affres de la perversion narcissique, vécues de l’intérieur (ou presque). Magistral.

 

Difficile de parler de « Mon Roi ».

Il y a quelque chose de terrible, dans ce film : ses accents de vérité, peut-être.

 

Impro et point de vue.

Maïwenn est connue pour pousser ses acteurs dans l’impro – ce qui peut donner le pire comme le meilleur.

Bien préparée, avec une scène dont le sens, le « où on va » est ciselé, l’impro peut être une tuerie totale. Et Maïwenn sait le faire, visiblement : donner le sens, dire « où on va », bien préparer. Elle sait aussi choisir ses acteurs : les acteurs qui « vont ».

Ici, le couple : Vincent Cassel, flamboyant, charismatique, monstrueux,  égocentrique, manipulateur, touchant, drôle, tour à tour amoureux et froid – et à certains moments du film, effrayant – et Emmanuelle Bercot, attachante, humaine, vulnérable, forte, déterminée, passionnée, authentique.

Le début de leur histoire ressemble à un conte de fées… la suite, peu à peu (un peu à peu à la fois surprenant et parfaitement dosé, donc crédible) à un cauchemar.

Maïwenn dit qu’à la base, elle voyait son histoire (et jusqu’à sa mise en scène) sans parti pris.

Ce n’était pas, à l’écouter, l’histoire d’un pervers monstrueux et de l’emprise exercée sur sa victime – mais l’histoire passionnelle d’un couple, simplement, depuis l’étincelle jusqu’aux cendres, en passant par les flammes et l’incendie.

Elle explique simplement (ce qui est connu en scénario, et dans l’écriture en général) qu’à un moment, il a fallu choisir un point de vue : prendre « parti ».

Ce qu’elle a fait, en privilégiant, au montage (dernier stade essentiel de la « construction » d’un film) le regard et le ressenti de la femme, Tony (Emmanuelle Bercot).

 

 

L’histoire :

A la suite d’une chute en skiant, Tony (Emmanuelle Bercot) rééduque son genou blessé dans un centre, auprès d’autres patients, la plupart d’entre eux étant de jeunes sportifs : ils ont 20, 25 ans, elle en a 40.

Ce séjour, qui la « bloque », la force à réfléchir à sa récente vie tumultueuse, et notamment à son histoire d’amour tumultueuse avec son ex-mari le flamboyant et instable Georgio (Vincent Cassel).

Eux aussi ont foncé ensemble le long d’une pente en descente « raide ». Eux aussi ont chuté ensemble. Une histoire de « je-nous », peut-être…

Le film nous raconte cette histoire, depuis la rencontre et le coup de foudre jusqu’aux jours suivant la rupture, en passant par les infidélités de Georgio, l’incrustation dans leur vie de couple de l’ex amoureuse de celui-ci, la maison vidée par l’huissier, la naissance d’un enfant : leur fils Simbad, et la guerre impitoyable pour sa garde.

 

Esquisse de caractères :

 

D’abord, une petite parenthèse sur les seconds rôles : parfaitement interprétés et crédibles.

On retrouve notamment, en frère inquiet de Tony, Louis Garrel : seul élément de recul sain, d’un bout à l’autre de ce grand huit émotionnel, et de semblant de stabilité.

C’est ce même frère attentif qui garde assez les pieds sur terre pour noter que le charismatique Georgio pue des pieds.

Étrangement, le frère a pour nom Solal : le héros littéraire d’Albert Cohen qui, dans « Solal » puis « Belle du Seigneur », plonge également dans une passion semi-destructrice avec les femmes qui l’aiment et qu’il aime.

 

Tony participe à sa chute. Comme dans tous les films, les signaux d’alarme s’accumulent… et elle reste. Elle se rebelle, le couple se déchire, elle hurle, se débat, pleure, se sent à bout, à bout d’amour, à bout de souffle, à bout d’équilibre… mais elle accepte.

La déchirure du couple est comme une danse : le grand Georgio, tout doué qu’il est pour obtenir ce qu’il veut, ne pourrait danser seul. Il emmène la danse, mais Tony le suit.

Peu à peu, un pas répond à un autre pas. Tony endosse le rôle victimaire, Georgio le rôle du bourreau, chacun se présentant tour à tour, de courts instants, en sauveur de l’autre : le triangle de Karpmann parfait.

 

Au fond, est-ce tant celui que les médias aiment aujourd’hui à identifier comme « PN » (pervers narcissique), qui est en lui-même un être toxique, ou cette relation, ce pas de deux douloureux – mais au fond consenti, qui détruit l’un comme l’autre, les forçant à révéler le pire de chacun des deux êtres : elle, a priori équilibrée, positive, stable et drôle, plongeant dans la dépression et les crises de nerfs, et lui, léger, badin, fantaisiste, passionné, révélant sa face la plus noire ?

 

Il est pathétique, au fond, le Georgio. Il se décrit, au fond de ses propres gouffres, comme une « merde » – et le mot étant dit, il se comporte comme ça.

 

Parfois, ce sont les mots qui sont le spoiler de la suite : de la suite d’une histoire, de nos suites intérieures.

« Je suis une merde » : bien, je me trace donc la route pour pouvoir me comporter comme une merde.

« Tu me rends folle » : bien, je projette donc en toi le miroir de ma propre folie.

 

Fin, suite…

 

Au-delà de ces deux personnages, un enfant : et ma foi, au-delà de leurs montagnes russes d’amour-haine, les deux personnages se débrouillent.

 

Chacun avec ses failles.

 

D’eux deux est né un troisième être : Simbad, héros de mille aventures, dont la vie pleine de délices, peut sembler injuste, mais qui pour la vivre, est passé par mille dangers surmontés et mille peines et qui mérite, au fond, d’être heureux – et de partager sa richesse.

 

Rien de cela, sur Sinbad – simple petit bébé, puis petit garçon – n’est dit dans le film, mais c’est peut-être son élément le plus plein d’espoir : un deux unifié, au-delà des déchirures du couple, et dont l’avenir, qu’on lui souhaite serein, reste ouvert.

 

C’est ce que peut évoquer la dernière scène « ouverte » du film – une scène « courant d’air », mais plus apaisée, et où l’on sent renaître la tendresse, malgré la lucidité, chez l’héroïne : Tony a aimé celui qui dans un café lui dit qu’il a fait, avec ce qu’il est, ce qu’il « a pu »… tout comme elle.

 

Les failles

On reproche à Maïwenn un côté « brut » : de faire des compilations d’impros mises bout à bout, ou encore de trop pousser personnages et scènes vers l’extrême.

Cela insupporte certains critiques que Tony, à tout bout de champ, hurle et pète, scène après scène, câble sur câble.

Mais c’est la vie, aussi, ces extrêmes.

C’est la vie que certains êtres poussent d’autres, dans certaines relations, vers leurs limites.

C’est la vie que les êtres s’explorent.

C’est la vie que toutes les vies et que tous les êtres ne ressemblent pas à des plaines beauceronnes.

Il y a des instants de vie et des êtres qui ressemblent à l’Himalaya, au Niagara, au Nil en crue, au désert implacable.

Certains êtres ont besoin de faire le tour de leurs extrêmes, et certaines histoires aussi.

Il y a les marcheurs de la caméra, et les explorateurs de l’extrême : Maïwenn explore.

D’ici cinq, dix ou quinze films, peut-être, elle marchera à rythme plus lent… et l’ensemble des critiques pourront la suivre.

Pour le moment, elle pose des bombes dans de la roche pour voir comment les montagnes s’effondrent, par quelles failles, par quelles brisures pré-existantes, sur lesquelles elle frappe et refrappe.

Un jour, ses mains caresseront peut-être plus en douceur ses personnages et elle prendra plus le temps de faire le tour de leurs aspects positifs.

Pour le moment, que Tony hurle, et que Georgio agace, et que les critiques s’insurgent : tout passe

 

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