Plaidoyer pour les mouches

Mes collègues s’étonnent de me voir défendre les mouches.

Pour eux, elles, ce sont des taches noires dans l’air, sans personnalité propre, agaçantes, stupides, nuisibles même.

Quand j’étais petite, je parlais aux mouches. Vous savez, les petites mouches noires. Les plus communes dans nos maisons. Je les trouvais gracieuses et jolies, j’aimais le ballet de leurs petites pattes. Leur doux bourdonnement lors de leur vol. Riche de modulations infimes.

… Qu’il faut écouter pour percevoir.

Mais qui écoute les mouches, réellement ? Qui les observe, en dehors des entomologistes ? Qui les regarde ? Qui s’intéresse à ces petits insectes, qu’ils soient verts métalliques, bleus ou noir mat ?

Savez-vous que leurs yeux comportent 400 facettes ? Que leur corps minuscule parcourt plus de 2 mètres par seconde ? Que durant ce même laps de temps, leur petite paire d’ailes bat 300 fois ? Qu’une mouche est un petit miracle d’ingénierie résultant de 300 millions d’années d’évolution ?

Et… Que la mouche adulte ne vit que 12 jours ?

Je suis toujours étonnée de voir comme l’homme est prompt à détruire tout ce qui l’entoure, le visite, l’environne. Mon ami David m’a prêté un livre dont le titre est parlant “Homo Disparitus“, d’Alan Weisman, chez Flammarion. Un essai documenté, sombre, décapant, plutôt enquête que fiction, mais mêlant un peu l’une et l’autre. Démographie, économie, écologie, évolution des espèces et des écosystèmes… passionnant.

homodisparituscouverture

Et quel rapport, donc, avec la mouche ?

Celui du geste de détruire. Si rapide. Si peu réfléchi. Si ancré en l’homme.

Tapez “rat” sur google, et vous ne trouverez que pièges et poisons. Tapez “mouche”, et l’on vous proposera d’emblée papier tue-mouche, phéromones attrape-mouche, raquettes à mouches, etc.

Alors même que la mouche contribue à la pollinisation, tout comme l’abeille, participe au recyclage de la matière, évite, en “nettoyeur” utile, sans doute plus de virus qu’elle n’en propage, et participe, comme tout être vivant, à la biodiversité de notre planète – étant notamment l’une des sources de nourriture des oiseaux, poissons, etc… mais qui, en se plaignant de leur présence, de leur bourdonnement, s’en fait la remarque ?

A peine quelque chose nous agace et d’un geste, nous nous rendons sourds. Non pas en couvrant de nos mains nos oreilles, mais en détruisant le son – et sa source.

J’aimerais vous soumettre une question :

Avez-vous déjà, une ou plusieurs fois dans vos vies, réalisé que vous grandissiez d’expériences non agréables ?

Allons plus loin. Avez-vous remarqué à quel point ce qui nous importune, nous dérange, est ce qui creuse en nous le plus loin ? Avec quelle habileté l’humain, si doué à transformer la nature et l’environnement, tient tout ce qui serait susceptible de le transformer, lui, à distance ?

Il est plus facile de faire le tour de la terre qu’une retraite de deux jours dans le silence… Parce qu’on gagne une destination, alors qu’on se laisse gagner par le silence. La transformation suppose un levain : se laisser prendre, surprendre, fermenter, par des idées, mots, émotions, rencontres, dialogues, musiques, images… comme la farine avec le levain.

Quel rapport, encore, avec la mouche ?

La vie nous envoie sans cesse des mouches. Des situations. Des musiques. Des paysages. Dites-vous : “ce paysage m’a frappé” ? Comme si la gifle était le paysage ? Ce n’est pas le paysage, qui vous gifle. C’est votre regard qui gifle votre pensée.

Tout est vecteur. Tout est message. Tout est levier prêt à nous faire grandir. Levain prêt à nous ensemencer.

Chaque fois que le geste vous vient de tuer une mouche, demandez-vous ce que vous fuyez.

Ce qu’en vous-même vous voulez détruire.

Ce que vous tentez de réduire au silence.

Ce que vous craignez de voir fermenter.

En premier lieu, ce que vous tuez par le geste même : la compassion, l’émerveillement, la curiosité, l’ouverture, l’amour de la vie et des êtres. Le messager avec le message. Le murmure brisé des ailes de l’ange (*).

(c) The Brass Glass

(*)  Ange en hébreu = mala’kh – ange, messager, ambassadeur, mais aussi, étymologiquement, “travail”, travail au sens de transformation, artisanat… le travail de levain (**) des ailes de l’ange.

(**) levain / je viens de rectifier, alors que j’écrivais le début du mot, mon erreur de frappe : leava… qui était parlante… leave, quitter en anglais, laisser derrière soi, lev, le coeur, en hébreu, et leava, en hébreu, la flamme… vecteur aussi de transformation. De travail intérieur. De mystère. De la présence, en nous, de ce mystère. D’élévation. De don, d’offrande. De transformation radicale…

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9 comments

  1. Angélique says:

    Magnifique article ! Tu as une très belle plume Yael 🙂
    Eh oui, l’homme détruit tout ce qui l’entoure, et ce depuis la nuit des temps. L’homme aurait à gagner en sagesse s’il était un peu plus à l’écoute de la nature et des autres êtres vivants qui peuplent la Terre, mais encore faudrait-il qu’il redescende de son piédestal…

  2. Affectueusement Votre says:

    Très joli texte ! Je ne fais jamais de mal aux mouches. Elles ne me dérangent pas.
    Contrairement à mon copain qui ne supporte pas qu’elles se posent sur lui.
    Perso, je les laisse faire leur vie (sauf si elles se posent sur ma nourriture haha).
    On ne parle pas souvent de ces insectes, on dirait qu’ils sont insignifiants et pourtant si importants pour notre éco-système comme tu le rappelles…

    • Yael says:

      Merci ! Ah mais moi non plus je ne suis pas enthousiasmée par les mouches qui picorent ce que je mange Pour les plats, il suffit d’une cloche en plastique ou en verre, et pour l’assiette, la main qui chasse… et qui fait de l’air en même temps, coup double !

  3. Nadia says:

    Très intéressant ! Je fais partie de celles et ceux que ça agace j’avoue…(mais je ne les tue pas)
    Ton article a déjà le mérite d’avoir implanté le questionnement pour la prochaine fois, merci 😉

    • Yael says:

      Je pense que ce qui importe n’est pas ce qu’on ressent, mais ce que l’on fait de nos ressentis. Et comment on se laisse questionner par eux et par les situations qui sont sources de ces ressentis 🙂 Chasser les mouches est une chose, éloigner les rongeurs de sa cuisine aussi… tuer systématiquement et sans s’interroger est une attitude autre, tellement typique de notre époque, et de notre humanité, au-delà.

  4. Héloïse Caillard says:

    Les insectes et moi, c’est l’enfer malheureusement. Mais je ne touche pas aux mouches! Pour le coup, ton article me fait réfléchir sur les peurs qui me poussent à tuer les autres insectes qui me terrorisent (les araignées, les fourmis) ou qui m’agacent simplement (les cloportes). J’essaierais d’y penser la prochaine fois!

    • Yael says:

      Je suis contente, si ça te fait réfléchir… nous avons tant de gestes “habituels” qui méritent qu’on les décompose et qu’on prenne le temps de se demander leurs causes, leurs conséquences, leur sens profond, leur écho en nous, etc.

  5. Lily HG Wells says:

    C’est un très beau texte qui donne à réfléchir. Je viens d’une ville où tout se vit à 100%. On est entouré de mystère, de Présence et d’élévation. Et le travail intérieur, se fait à chaque instant, car on sait à quel point, demain, tout peut s’arrêter.

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