La nature est un temple…

Doit-on tant s’étonner du fait que les profils les plus scientifiques puissent être aussi ceux des plus grands peintres, artistes, poètes, littéraires de ce temps, et d’autres ?

Pour la peinture, Léonard de Vinci ou plus récemment Greg Dunn, en littérature (SF ou non) Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, un certain Charles Dogson, Mikhaïl Boulgakov, William Somerset Maugham , Arthur Schnitzler (les quatre derniers étant tous médecins), Irvin D. Yalom (psychiatre), ou plus récemment Andrea H. Japp, Alain Damasio, Martin Winckler (encore un médecin), et aussi quelques plumes de non fiction, mais dont la poésie est manifeste, Hubert Reeves du côté du ciel, Boris Cyrulnik de l’envol des cendres – et, du côté de l’histoire (en marge de la science, mais tellement proche) Fred Vargas ou encore François Bordes.

Hier soir, je regardais la nuit. La noirceur presque sans nuance du ciel, opaque – on aurait presque pu le toucher – les étoiles. Je repensais à la Big History et à ses seuils de complexité, depuis la naissance de l’univers à l’apparition de la vie, et des hommes. A l’un des cours, magnifique, dispensé par David Christian, sur les origines du monde et le Big Bang. La théorie prédominante, à l’heure actuelle, du “il était une fois rien, puis quelque chose”. Une chose à l’échelle du nanomètre – minuscule, plus que minuscule. Et brûlante – des trillions de degrés. Et cette chose s’est amplifiée à une vitesse phénoménale. Dans cette chose au départ pas plus grande qu’un atome était concentré l’univers – la beauté, la nuit, le jour, les auteurs précités, l’encre, les lignes, les espoirs des hommes, leur tombe, leur naissance, le hurlement des loups, les serpents, le désert, les cordes des pianos, les étoiles.

Cortical Columns - J. Dunn

Ce que vous voyez ci-dessus est un tableau – peinture sur toile – d’un neuroscientifique nommé Greg Dunn, tableau projeté, parmi d’autres œuvres, dont les peintures d’un peintre aveugle (“Seeing is not only visual”) par Clifford Saron, directeur de recherche au Center for Mind and Brain, spécialiste de l’autisme, mais aussi de l’étude scientifique de la méditation.

Ce tableau représente des neurones. A la base, leurs terminaisons – là où l’activité électrique, transmise tout le long du “tronc” neuronal (l’axone), arrive et, par une magie que la science nomme une interaction chimique, transformera le courant digital en un courant analogique tandis que divers neurotransmetteurs (sérotonine, glutamate, acétylcholine ou autres diverses potions chimiques) se verront transmises par les synapses. En haut les branches, nommées “dendrites“, par lesquelles l’information entre, véhiculée par d’autres racines “porteuses d’informations”, d’autres formes de branches, d’autres dialogues que le cerveau, “laissant parfois sortir de confuses paroles”, écrivait Baudelaire (qui n’étudiait pas les synapses pour autant que je le sache) ne cesse de former.

En me baladant en forêt, il y a quelques jours, je suis restée émerveillée, en levant la tête, par la hauteur et la beauté des pins, dont les branches et les épines se découpaient, ombres chinoises, sur le ciel gris. Il m’est apparu, tout à coup, que j’étais dans une forêt de neurones : les synapses plantées, au bout des racines, dans la terre, les immenses troncs des axones, les couches de myéline de l’écorce, et tout en haut, les dendrites captant le potentiel d’action du ciel par les bras tendus de leurs épines – les mêmes qu’avaient dessinées, patiemment, un autre scientifique et artiste connu : le visionnaire Ramon y Cajal.

neurons-ramon-y-cajal

Et puis, ce soir, en écoutant Robert Wright rappeler l’étrange cas des patients “split brain”, j’ai repensé à une autre poésie, encore bien plus ancienne : la Genèse.

Les patients dits “split brain” ont été le sujet de maintes études sur ce qu’est la conscience, et pour cause. Il s’agissait de patients en grande majorité épileptiques dont la partie médiane appelée “corpus callusum” reliant les deux moitiés de leur cerveau a été chirurgicalement sectionnée (geste thérapeutique radical, mais empêchant une fois pour toutes  le courant électrique de jouer, d’un hémisphère à l’autre, au ping pong).

Que s’est-il passé pour eux ? Rien d’abord. Sauf que ce que l’on appelle l’hémichamp visuel droit (la vision de chaque œil étant divisée en deux “champs”), dont l’information est  traitée par l’hémisphère gauche du cerveau n’atteint plus désormais l’hémisphère droit lors du traitement de l’information ainsi captée, et que leur hémisphère droit ne partageait plus non plus avec l’autre partie du cerveau les informations reçues de l’hémichamp gauche de la vision (œil gauche comme droit).

La moitié droite de notre cerveau est celle que la littérature vulgarisée appelle “l’artiste”, liée à l’imagination, aux images. Et la partie gauche, plus rationnelle, produit la pensée verbalisée et abriterait la “conscience de soi”. (C’est un peu plus compliqué, en fait… mais l’histoire de ces patients l’est déjà assez pour la compliquer encore plus que ça).

split-brain

Présentez une orange dans l’hémichamp gauche (relié à l’hémisphère droitvous me suivez ?) du patient, et il sera capable, de la main gauche (maladroitement s’il est droitier) de la dessiner – mais la nommer, nommer étant la tâche de la partie gauche de son cerveau, il ne le pourra pas. Ni même la verbaliser. Ni se souvenir d’une façon verbalisée qu’il a vu l’orange – puisqu’aucun mot n’a pu se poser dessus.

Plus curieux, montrez un pictogramme du type : fermer la porte à ce même hémichamp (gauche), et le patient se lèvera pour fermer la porte… mais sera incapable de dire pourquoi. Si on le lui demande, le “cerveau gauche”, qui n’en sait rien, fera tout de même son travail de “cerveau gauche”, et tentera rationnellement de justifier une action qu’il n’analyse pas : “il y avait un courant d’air” ou “je voulais aller me rafraîchir”, dira le patient – de bonne foi.

Notre “moitié” rationnelle, verbalisée, celle qui “pense”, ne ferait-donc parfois qu’analyser nos actions plus que les émettre, les justifiant a posteriori, histoire de recoudre l’idée du “moi” ? (1)

On en a presque cru qu’il y avait en nous deux sortes de consciences – expliquant peut-être notre dualisme… du moins la question s’est posée. (En fait, une fois de plus, c’est un peu plus compliqué que ça… mais la version simple est déjà assez complexe et riche de questions pour en rajouter).

Comment ne pas penser à la Genèse ? A cet “Un” dont la vie fait “Deux” ? A ce qu’on recherche tous dans les autres – comme pour repenser, re-panser peut-être, la division de soi ?

phillip_medhurst

Science. Nature. Nature. Science.

Je pense aux patients tétraplégiques, sourds, aveugles, que les miracles de la science (les progrès dans la nanotechnologie et les inferfaces cerveau-machine, par exemple) autorisent ou autoriseront un jour très proche à voir, entendre, se nourrir de nouveau seuls, remarcher.

Je pense à la solitude abominable, à l’anxiété insoutenable, aux souffrances intolérables (personnellement je ne pense pas, tout être debout et raisonnant que je suis, valoir ce prix-là de souffrance) des êtres attachés, trépanés, drogués, amputés, torturés, électrocutés, que l’on sacrifie sur l’autel de la science – notre religion moderne, peut-être.

Je pense aux frontières qu’on étend. Dans le temps. L’espace. Les conceptions. A la physique quantique. A la méditation, considérée longtemps par la classe pensante occidentale, bien évidemment rationaliste, comme une gentille lubie pour baba-cools (et leurs chèvres au fond du Larzac) tout au plus utile pour se “détendre”, et dont on mesure (2) maintenant l’impact  à l’aide de machines aussi complexes que l’imagerie par résonance magnétique, IRM- à laquelle, aujourd’hui, s’ajoute le f de “fonctionnelle”.

Wearing a 128-channel geodesic sensor net, Buddhist monk Matthieu Ricard sits in a soundproof room and prepares for an electroencephalography (EEG) test at the EEG facility in the Waisman Center at the University of Wisconsin-Madison on June 5, 2008. Ricard is a longtime participant in an ongoing research study led by Richard J. Davidson that monitors a subject's brain waves during various forms of meditation including compassion meditation. Davidson is director of the Waisman Lab for Brain Imaging and Behavior (WLBIB) and the William James and Vilas Professor of Psychology and Psychiatry. ©UW-Madison University Communications 608/262-0067 Photo by: Jeff Miller Date: 06/08 File#: NIKON D3 digital frame 2827

©UW-Madison University Communications 608/262-0067 Photo by: Jeff Miller

Je pense à la beauté.

Celle qu’on crée, celle que l’on découvre, et à la nature dont un jour l’homme mesurera que son prix était sans mesure, et se demandera comment, durant si longtemps, il a pu vouloir se couper d’elle, découpant par sa présomption le corps calleux qui avait relié les dendrites des cortex des hommes – ces cortex dont ils sont si fiers – à ceux des arbres… sa raison, qui s’est si longtemps détachée de son propre imaginaire… à leur beauté.

L’hémisphère gauche de la vie au droit.

(1) (C’est ce que semble accréditer une expérience de l’Institut Max Planck, dont la conclusion est celle-ci : les décisions sont prises (visibles, à l’imagerie, dans le cerveau) environ 7 secondes avant que celui-ci n’en soit conscient… Ce qui signifie qu’au moment où vous désignez le croissant plutôt que la brioche, d’un index encore hésitant, sur l’étal de votre boulanger, le croissant est déjà, mentalement, rangé dans votre sac et payé.)

(2) (en plus de diminuer le stress, en effet, la méditation améliore le rythme cardiaque, la pression sanguine, le tonus vagal, la densité – physique, mesurable – de la matière grise de notre cerveau, l’attention, réduit l’expression de gènes à l’origine de diverses poussées inflammatoires et prévient la diminution de la longueur des télomères – qui protègent une part des chromosomes dans les cellules de votre corps…)

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