Viens - Yael Assia - Photo Leonardo Yip

 

“Viens”

 

J’avais entendu ton appel bien que ce mot, ce seul mot : « viens », tu ne l’aies jamais prononcé… Viens. Un souffle — juste ça, un souffle — sifflé plus qu’articulé ou même dit ; un chuintement de prédateur en chasse tournant sur lui-même, prisonnier… une plainte sourde, contenue, de loup en cage. Viens. La concierge t’appelait « le fou », « l’excentrique », et mon mari simplement « le voisin du 24 ». De l’immeuble en face du nôtre. La même vue que dans « Fenêtre sur cour ». Tu vivais en célibataire dans une suite trop grande pour toi : presque toute la longueur de l’étage. Tu t’entourais pour passer le temps de grands chiens maigres au pelage long, qu’un homme en noir passait t’enlever entre cinq et huit heures par jour (sans doute le temps qu’ils se défoulent dehors), de tableaux de maîtres et de belles femmes. Des passantes d’un jour ou d’une nuit. Repartaient-elles lasses ? Les congédiais-tu ? Elles venaient et disparaissaient. Toi, en revanche, tu ne sortais pas. Je t’observais à travers l’une des baies vitrées aller et venir dans ton salon. Tu regardais des films en boucle, toujours les mêmes — La Passion de Jeanne d’Arc, M. le Maudit, Nosferatu — fumais des havanes à cape pourpre dont à distance, par moment, je croyais sentir l’odeur âcre et buvais lentement, dans de petits verres ronds, des liquides ambrés et opaques. Tu t’arrêtais parfois de boire et de marcher et t’immobilisais, debout derrière ta vitre — et ton regard alors me fixait. Devant ton visage impassible dansaient les fantômes blancs de songes morts et des volutes d’argent broyé. Je fumais moi aussi, depuis peu de temps : des Marlboro light. La nicotine me grisait vite. J’espérais imperceptible cependant le tremblement léger de ma main. Pouvais-je te mentir ? Je te regardais et tu me regardais… Viens…

Mes parents s’inquiétaient pour moi. J’étais une excentrique chanceuse, pourtant : une de celles qui traversent sans se déglinguer la marge. Actrice depuis six ans, je m’épanouissais dans mon métier. J’étais mariée, nous avions un fils, brun comme son père, avec les yeux clairs de sa maman. Je ne me droguais pas, je ne buvais que rarement, j’étais appréciée, on gagnait bien nos vies, aucun de nous trois ne manquait de rien… et pourtant il y avait un manque. Une sorte de creux, vague, pas douloureux mais qui sinuait, lent, dans mes tripes et dont l’ondulation soulevait, avec le sable lourd de ma raison, des bulles teintées de je ne sais quelle aspiration, de je ne sais quel rêve, de je ne sais quelle soif, de je ne sais quel soupçon de mélancolie. Elles étaient presque transparentes, ces bulles, silencieuses et ténues. Le plus souvent discrètes. On les aurait percées d’un souffle. Mais par moment elles brillaient si fort que le réel perdait tout éclat. Je regardais mon mari, mon fils, mon petit bout de cinq ans, adorable, et mon bel appartement rangé, propre, et ma bouche esquissait un sourire, et mon regard reflétait mon bonheur, ce réel qui était mon bonheur… mais les petites bulles, dans un coin de ma tête, me demandaient à quoi d’autre j’aspirais, à quoi d’autre je rêvais, quel chemin pourrait conduire mes pas, et mon cœur, comme un verre d’eau plate dans lequel un comprimé effervescent se dissout, se brouillait et semblait bouillir, et je ressentais plus fort que jamais, noyé dans cette tornade de bulles, le manque en moi.

Le manque de quoi ? De quel ailleurs ? De quel lendemain ?

De qui ?

 

Le soir — presque chaque soir, du moins quand je n’étais pas sur un tournage — je t’observais. L’air de rien, en traversant dans un sens ou l’autre, mon immense salle au parquet ciré. Je respirais l’odeur de miel artificiel de la cire, l’odeur de crème Nivéa, à la fois douce, apaisante, et un peu écœurante, de mon fils, l’odeur d’after-shave de mon mari, et l’odeur de neuf que dégageaient encore la plupart de nos meubles — et en même temps, aux mêmes instants, je regardais ton appartement sombre, qui ne s’éclairait que vers vingt heures le soir, voire minuit.

 

La fenêtre

 

Elles étaient belles, tes invitées. Elles arrivaient comme des flocons, légères, fraîches, riantes, et s’amoncelaient devant chez toi : une seule d’abord, puis deux, puis dix, tourbillonnantes… Tu ouvrais grand ta porte et j’assistais depuis la fenêtre, à peine dissimulée par l’épaisseur du rideau ocre, à vos jeux par la baie vitrée. Des jeux étranges, un peu irréels, qui me faisaient frémir et m’hypnotisaient à la fois.

« Viens », murmuraient les femmes — je regardais le mot naître et mourir. Mordu par leurs blanches incisives, envolé entre leurs lèvres rouges. Elles composaient d’un même mouvement — un étirement — sur le cuir noir de ton divan un bouquet obscène : entrelacs de bras minces, de jambes rondes, de mains ivoirines, de tignasses rousses, de fins cheveux blonds, de ventres laiteux, de cuisses mates, oblongues ou charnues. Tu te penchais sur cet être hybride comme un médecin, une infirmière, sur le corps torturé d’un malade, et mâchais, picorais, lapais — plus du tout médecin mais renard, loup, corbeau têtu — chaque recoin de ce corps multiple, depuis le cou jusqu’au pli de l’aine et à la saignée offerte des bras nus.

Parfois l’être, chatouillé, riait. De ses bouches pulpeuses et de tout son corps — d’infimes tressautements de volupté. Tu relevais la tête, surpris, et ton visage dans la lumière m’apparaissait soudainement lisse, dépossédé, et l’univers soudainement froid. « Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par crainte du feu ! » s’écriait, muette, la Jeanne d’Arc de Dreyer sur l’écran gris de ton écran plasma. Les femmes de ton divan ouvraient grand leurs bouches plurielles. Si grand qu’on devinait le fond de leur gorge. Sur l’écran, les juges quittaient Jeanne et deux moines entraient dans sa cellule. « Jeanne, disaient l’un d’eux, je viens te préparer à la mort. » Lorsque les bouches se scellaient, que les femmes s’assoupissaient ou s’éclipsaient dans une pièce attenante, ou disparaissaient — pour aller où ? — tu t’approchais de la fenêtre, éteignais ton plafonnier, et dans l’ombre, tu me regardais ; qu’attendais-tu ?

Viens… Ce grondement d’impatience — presque de rage.

Dans le scintillement indifférent de l’écran, Jeanne brûlait.

Ton regard — fixe. Viens.

« Viens… »

 

 

Frôlement d’aile

 

Je suis venue.

Alors que ma maison dormait, que ma raison dormait, je suis venue.

J’ai traversé le trottoir, la route, le second trottoir. L’interphone a émis un bourdonnement laconique, comme pour m’indiquer d’entrer, sans même que je sonne. J’ai passé les escaliers sans prêter attention aux marches. Je ne les ai pas comptées, je ne sais pas combien d’étages j’ai gravis, ni même s’il y avait une quelconque source de lumière dans le hall ou sur les paliers. Je ne savais rien. Je ne pensais plus. J’ai franchi le seuil de ta porte, grande ouverte, sans même m’en rendre compte.

Tu as reculé — en fait cela faisait comme un glissement, un chuintement de tout le corps — dans un coin d’ombre. Je ne voyais que le feu de tes yeux. J’entendais ton souffle, court tout d’abord, puis, comme s’il se dénouait, comme s’il prenait son envol, comme s’il ne faisait que caresser l’air, de plus en plus sûr de lui et profond.

Ta voix, tour à tour rauque et douce, a dit ces mots un peu étranges :

— Elles étaient suaves comme un Centaure des Pléiades.

— Un Centaure ?

— Un cigare vert. Sucré. Trop.

— De qui parles-tu ?

Je t'avais dit tu.

—Des femmes, avant.

— Avant quoi ?

— Avant toi. Douces, légères, parfois piquantes. Mais fades.

— Et moi ? Pourquoi ?

— Toi ?

Tu m’as enveloppée de tes bras.

Viens

Ton corps pesait lourd contre moi — plus lourd que la réalité du monde, que son silence heurté par des cris, pleurs, crissements de pneus, chuchotements lointains, plaintes, soupirs —  et que la fragrance, sur ma chemise, de l’Eau bleue d’Issey Miyake qu’avait déposée, en quelques secondes d’étreinte, de trop chaste étreinte, tendre, un peu tiède, le baiser de mon homme. Le bonsoir d’un frère à sa sœur. Dors bien, chérie.

Mon corps, en cet instant, cette éternité, crépitait. Il y avait ça, cette magie, cette alchimie presque violente, cette électrocution à la limite de l’insoutenable du corps entier, ce heurt de chaque atome, chaque particule, cette fusion bien au-delà de la peau contre la peau qu’aucun enlacement, dans le passé, ne m’avait fait connaître.

En quoi étais-je si différente ?

Je me sentais présente, infiniment présente, à mon corps, à ton corps, à la nuit, et légère. L’illusion de devenir étincelle, ou peut-être ange.

De l’obscurité, autour de nous, a jailli la lumière lorsque tes dents ont percé mon cou.

 

Pourquoi moi et pourquoi pas elles ?

Elles les Centaures. Douces, légères.

— Parce que je te connais, m’as-tu dit. Dans un souffle. Presque un rire. Une caresse. Nous nous connaissons de longue date.

 

J’ai pensé un instant — une simple fulgurance — à mon mari, à mon fils, et aussi à mon père : ce tableau inquiétant, chez mon père. Ce château haut perché, le Castelul Bran. Cet univers de guingois au milieu duquel avait poussé, chiendent, mon enfance. Ce monde hors du monde. Ces langues multiples qui faisaient une cacophonie dans le silence. Ces meubles hors d’âge. Cette vie comme figée, scellée, posée hors de la vie, à part de tous, à part de tout temps. Ce temps hors temps. Jusqu’à ce que, éprise de normalité, je m’en échappe.

 

Toi. Cet écho étrange, à ma fenêtre. Étrange et pourtant semblable — singulier.

 

Cette proximité fascinante, au-delà des carreaux de nos fenêtres.

Au-delà du détachement apparent de nos existences.

Au-delà de mon réel, et de tes nuits.

Du ballet de tes invitées.

De ma vie heureuse.

Cette vie voulue.

Cette vie normale.

Normée.

Satisfaisante.

 

— Et moi ? Pourquoi moi ? m’as-tu demandé. Le sais-tu maintenant ?

 

Oui, je savais.

Je l’ai toujours su.

 

 

L’obscurité

 

Dépêchez-vous, le soleil va bientôt disparaître.

Nosferatu.

 

Je suis là, toujours, dix ans plus tard.

Ou douze, ou cent.

Je ne t’ai pas quitté.

 

Chaque jour je suis mère, je suis femme. Je joue des rôles ordinaires devant des dizaines de caméra. Moteur, action.

 

Le silence pèse toujours du même poids mais les bulles ne scintillent plus. Le manque n’est plus. L’attente est sereine. Mon corps est devenu plus léger.

 

Le tien aussi.

 

Chaque nuit tu bois le temps qui passe, la réalité qui fuit, à mon cou. Le matin, tu sors. Tu ris. Tu marches. Tu deviens de plus en plus vivant. De plus en plus homme. De plus en plus fort, assuré, et paradoxalement vulnérable. Des failles en toi se sont ouvertes pour que tu puisses, à travers leur jour, t’abreuver. Tu te construis une réalité qui devrait, en s’étayant, t’éloigner un peu plus de la mienne. Te permettre de bâtir ton propre château fort : tes chiens, que tu sors désormais toi-même, tes ballades, tes sorties, les livres que tu lis, tes amantes, ta vie… ton épouse, qui sait, pourquoi pas.

 

Cela pourrait être, mais n’est pas.

Nous devenons, chaque nuit, de plus en plus proches.

Tu me nourris comme je te nourris.

Ta présence s’imbrique chaque soir comme une pièce de puzzle en moi : elle trouve sa place naturellement, je m’abandonne sans retenue à ce que je suis. Je sais que tu me comprends. Comprendre comme contenir. Tu sais, toi, par-delà toute vitre, que je suis le souffle, l’eau, la chaleur qui font que tu deviens homme, de plus en plus, et que tu es, en même temps, de plus en plus toi, un avec ton être le plus profond.

 

Tu es ange. Homme. Loup que j’abreuve. Je suis ange. Femme. Louve qui t’enserre.

 

Nous n’avons pas besoin de scinder ça.

 

Ma mère me recommandait de fuir la malédiction familiale. Celle de l’ascendance de mon père. De ses ancêtres. De nos ancêtres.

 

Mais il n’y a pas besoin de la fuir. Il suffit de la soigner. Il suffit de l’apaiser.

 

Il suffit d’être.

 

 

Dissolution

 

I shall be glad as long as I live even in that moment of final dissolution,  there was in the face a look of peace, such as I never could have imagined might have rested here.

 

Je suis là mon amour... je suis là.

 

(c) Yael Assia

Tous droits réservés

Crédit Photo : Leonardo Yip

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