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On ne s’évade pas de Soledad. On y entre un jour ; on n’en sort pas. « No exit » : c’est marqué partout, sur les portes des 800 dortoirs et les grilles des 200 quartiers. Chaque quartier comprend quatre dortoirs. Les dortoirs donnent sur des dortoirs, et les quartiers sur des quartiers. Les portes s’ouvrent sur de longs couloirs, chaque long couloir mène à une porte, et les portes donnent à l’infini sur des dortoirs toujours nouveaux : s’ouvrent sur l’un des 800 dortoirs qu’on n’a pas encore traversés (ou dont on ne se souvient simplement pas : les dortoirs ressemblent aux dortoirs, et les quartiers ressemblent aux quartiers.)

Dans notre dortoir, le Dortoir F3, il n’y a que dix douches et quatre toilettes pour 366 détenus. Le sol est loin d’être propre, et la vie ici n’est pas gaie — mais l’était-elle à l’extérieur ? En fait, beaucoup ne le savent même plus… et d’autres préfèrent l’oublier. Ici, rien de ce qui se rapporte au passé ne subsiste. Soledad a sa propre vie : ses propres règles, ses propres lois. Les détenus se fabriquent des armes en limant sur le sol les manches de leur brosse à dents, des morceaux de bois, des dalles cassées — toutes sortes de matériaux que le détecteur de métaux ne décèle pas.

Les gangs de l’extérieur se reforment ou se refondent à Soledad. Des alliances se défont, d’autres se nouent. Les clans se reconnaissent aux signes distinctifs qu’ils arborent : piercings, scars, tatouages. Nombre de chefs de clans finissent par être incarcérés à vie dans les quartiers « de sécurité » ; d’autres, plus forts qu’eux, les remplacent. Toute la merde de l’univers a été déposée ici : Soledad est un peu le water closed du monde — le WC de toutes les ethnies, de toutes les nations, de toutes les factions, de toutes les mafias. Les violeurs, les voleurs, les tueurs, les trafiquants, les pervers, les sadiques, les proxénètes se retrouvent tôt ou tard dans le bagne de Soledad, condamnés à perpète — et la perpète, autant vous dire qu’entre ces murs ça ressemble à l’éternité.

Soledad - Yael Assia - Mythe du minotaure

Je suis venu ici à cause de mon père. Bien avant ma naissance il m’avait déjà condamné. C’est lui le directeur de Soledad. J’en viens à le haïr ; lui, il m’a toujours détesté. Il dit que je suis un « monstre », un « enfant du malheur », peut-être du Malin pourquoi pas — né d’une union contre-nature et, de toute façon, non désiré. Il ne voulait même pas me donner de nom. Ma mère l’avait trompé, trahi ; il en devenait fou, ne voyait que ça. Était-ce la vérité ? Sans doute. Ma mère pouvait avoir eu un amant. Avait pu, mais était-ce le cas ? Elle prétendait que non, lui que oui. Quoi qu’il en soit, ils m’ont rejeté l’un et l’autre, l’un avec l’autre, pour revivre ensemble une autre vie. Ils ont eu d’autres enfants : mes frères ou demi-frères, sœurs ou demi-sœurs, je ne sais pas. Je sais seulement qu’ils sont cinq et qu’ils ont l’air heureux — moi pas. Heureux, je ne l’ai jamais été.

J’ai passé de famille en famille, de maison de redressement en foyer, puis la DDASS et de nouveau les familles : tellement de familles que je ne me souviens ni du nom ni du regard de mes divers “accueillants” ; ni non plus qu’aucun m’ait aimé. Je ne me suis pas attaché à eux, je n’ai fait confiance à personne : je me suis juste appliqué à vivre puisque j’étais le seul à le désirer. Oui, je voulais vivre. Même les « monstres » veulent vivre, c’est comme ça. La question est comment, et le souci majeur est pourquoi — mais le réflexe même de survie est quant à lui déjà ancré. J’ai appris à me battre, à mordre et à cogner. À me défendre contre tout. À fuir, mentir, feindre, biaiser. Plus tard, dès que j’ai eu le fric, j’ai fait percer mon nez, mes arcades sourcilières, tailler mes dents, pointes acérées, tatouer mes bras. Je voulais me construire, ou plutôt me réapproprier. Réintégrer mon corps, ma peau ; jusqu’à l’os, du moins à la chair : ressembler à ce que je voulais être. Jusqu’au jour où, quelques années plus tard, j’ai compris que je ressemblais en fait à ce qu’on avait toujours voulu que je sois. On, et en premier lieu mon père. « Un monstre » : j’étais bien — enfin — devenu ça.

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Les prisonniers ne sont pas des tendres et pourtant, tous autant qu’ils sont, ils me craignent, reculent dès que j’approche, se planquent quand je passe, baissent les yeux. Même les chefs des gangs tremblent devant moi. Ils savent que j’ai tué — que je peux tuer. Mais eux aussi ont tué, peuvent tuer : le cas échéant n’hésiteraient pas. Qu’ont-ils à perdre ? Plus rien. Sinon une chose : leur vie. Elle est ici le seul bien que chacun préserve et défend, comme si nous avions tous à cœur de prolonger notre perpétuité. Les chefs des gangs ont peur que je leur retire ce droit. Pourquoi le ferais-je, pourtant ? Je n’en ai pas envie ; je ne veux pas.

Ici j’ai vu le visage de mon père pour la première fois de ma vie — puisque les yeux des bébés ne voient pas. Dans le hall d’entrée de Soledad, sa photo se trouvait exposée. On ne se ressemble évidemment pas, et si jamais on s’est ressemblé, j’ai subi trop de mutations pour que cette ressemblance ne s’en ressente pas. J’aime abuser du maquillage : abuser, non user ; ce qui suffit aux autres ne me va pas. Alors j’abuse. Sans limite je me marque, je me peins, je m’obscurcis : khôl, charbon, suie, poussière, terre, qu’importe la matière si c’est noir. Je n’aime que le noir, rien que le noir. Et aussi le rouge du sang. Je m’érafle, je m’égratigne, je m’excorie. C’est ma façon de fuir : je m’arrache. Ma peau repousse et je ne suis plus moi — plus qu’à demi, et puis peu à peu plus du tout. Je deviens de plus en plus ce que j’étais d’emblée, depuis ma naissance, depuis toujours : ça, le monstre. L’enfant du malheur, du Malin. La créature indésirable que seul un autre monstre comme Soledad peut abriter, nourrir, recueillir sans hurler en son sein. Au fond, en prison, je me sens chez moi. En fusion, corps et âme, si ce n’est en sécurité. Je sens bien dans leur regard que les autres n’aspireraient qu’à me tuer si cela était concevable. Plusieurs ont déjà essayé, avec des pointes taillées dans le bois ou leurs brosses à dents en plastique ¾ et même un cutter de contrebande, une fois. Cependant aucun n’y est parvenu : je ne dors pas, je ne ferme pas les yeux. Me sentant menacé, je me refuse à toute somnolence ; mes sens sont en alerte perpétuelle — je me coupe, je me mords, je me pince dès que mon attention se relâche. Je refuse qu’on me tue ; rien ne m’atteindra.

Il suffit qu’on me laisse vivre. Ici, je me sens en paix, je ne provoque pas les autres. Je ne demande qu’à regarder le soleil se lever à travers les barreaux, sentir l’odeur de la soupe, rêvasser. Pas à me battre. Pas ici. Je ne sais pas ce qu’ils ont tous ; ce qu’ils cherchent, ce qu’ils attendent. Le pire pour moi est qu’ils sont de plus en plus nombreux : tous les cinquante jours ils sont deux à entrer — un homme et une femme, chacun dans son quartier. Les femmes aussi se méfient de moi, se défient de moi. L’une d’elles a franchi la haute grille qui sépare femmes et hommes pour s’approcher de moi et tenter, comme les hommes, de me tuer. Je l’ai mordue, griffée ; j’ai cogné sa tête sur le mur et plaqué son corps sur le sol. Elle hurlait, se débattait. Je ne voulais pas mourir, seulement moi je n’ai pas d’arme : j’ai arraché sa peau avec mes dents pointues et, pour qu’elle ne puisse plus me nuire, je lui ai dévoré l’estomac, le foie, le cœur et les entrailles. C’est ce que je faisais dehors aussi : bien avant Soledad — et c’est pour cela que j’y suis entré. Mais que j’entrerais à Soledad, ça mon père l’avait toujours dit. Je l’ai su par mon oncle et ma tante, et par les lettres de ma mère : ne viens pas à Soledad, ton père t’y enfermerait à vie, comme tous les autres, sans pitié.

Tous les autres. Pourquoi donc viennent-ils aussi régulièrement ? Pourquoi sont-ils si nombreux, et ne meurent pas ? Moi, j’ai 513 ans et je ne meurs pas non plus : à vrai dire je ne vieillis même pas. Certains des prisonniers racontent que nous sommes maudits, que Soledad est l’enfer — et que l’enfer doit cesser. Qu’un jour, quand viendra l’heure, pour chacun de nous, il cessera. Chacun de nous sauf un, s’empressent-ils de préciser. Qui est ce « un » ? Quand viendra l’heure ? Nous l’attendons tous : eux pour cesser de trembler, moi pour dormir enfin — fermer les yeux une heure sans me sentir toujours menacé. Nous attendons mais l’heure ne vient pas. Et nous sommes si nombreux que nous pouvons à peine respirer.

 

Je ne comprends pas. C’est si injuste ! Voilà trois semaines qu’ils ne me nourrissent pas. Ma ration quotidienne est distribuée aux autres, évidemment sur ordre de mon père. Je manque d’espace et de tranquillité. Mon ventre crie famine. Ma langue saigne parce que, pour tromper la faim peut-être, je ne cesse de la mordre malgré moi. Et c’est pire parce que le sang me donne soif et faim.

Soledad me rend fou. Je ne demandais que la paix mais la paix je ne l’ai pas : on me l’a peu à peu retirée, et maintenant je ne sens plus que l’odeur de la peur autour de moi. De la peur, de la sueur et de l’agressivité. Quand viendra donc cette heure, quel que soit le prix à payer ?

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C’est trois jours après l’heure. Ceux qui ont survécu disent que l’enfer les a dévorés : que je suis le Satan, le Démon, la gueule béante qui met fin à toute vie après le passage, à Soledad, par les affres de l’éternité.

C’est faux. Je ne suis pas le Démon. Un monstre peut-être : je ne sais pas. Je voulais juste regarder le soleil à travers les barreaux, me promener dans la cour, vivre comme tout le monde l’estomac plein, me reposer la nuit et penser.

Ils ne sont plus que vingt à Soledad : vingt prisonniers. Je n’ai pas ôté la vie à ceux qui se tenaient le plus loin de moi. Ils me laissent en paix ; je ne les poursuis pas. Pour me nourrir, je me contente des quatorze jeunes gens, hommes et femmes, que mon père incarcère chaque année. On dit qu’ils viennent d’Athènes, et que mon père Minos est, dans notre pays de ténèbres, devenu roi.

 

(c) Yael Assia

Première publication : Elegy n°21

Photos : Hans Eiskonen et Carles Rabada (Unsplash)

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