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Pour qu'il y ait fiction, disent les manuels, il faut qu'il y ait conflit.

 

Le noeud dramatique - au sens scénaristique - de mon histoire est d'avoir depuis toujours aspiré à de grandes choses sans jamais parvenir à les réaliser.

 

Le conflit, dans mon cas, est peut-être la déception qui en résulte. La déchirure qui tire sans cesse entre "je voudrais tellement" mais "je ne peux pas". Pas l'énergie, pas le temps, pas l'argent, mauvais chemin, pas le bon marchepied.

 

Dès que j'entends "les wagons-lits", "el alem" ou "supervizor", cela me revient, et la plaie se ravive.

 

Quand j'étais gosse, ma mère a été hospitalisée. J'étais seule à la maison. Une collègue de ma mère m'a invitée. Elle écoutait "Ne me quitte pas" de Brel, me tendait sa cuillère en bois pour que je goûte ses plats à même la cocotte et me parlait comme à une grande ado - alors que j'avais à peine dix ans, je crois. Elle m'a aussi présenté ses filles. J'étais perdue, anxieuse, distante, et je n'ai pas fait d'effort pour aller vers elles plus que ça. Mais je me souviens d'elles trois, et de leurs parents.

 

Une petite quinzaine d'années plus tard, j'étais à Troô avec un ami. C'était la fête de la musique. On montait sans cesse des escaliers et on arpentait des chemins étroits quand des voix, une musique m'ont happée. Littéralement. J'étais hypnotisée. C'était les Nestorisbianca. On s'est assis, on a écouté. Une des chansons - une histoire de désert - m'a inspiré une nouvelle qui devait être éditée, plus tard. A la fin du concert, l'ami avec qui j'avais écouté le concert m'a présenté la jeune fille aux cheveux très courts qui, au sein du groupe, tenait la basse. Marie-Céline.

 

L'une des trois petites filles avec qui, il y a quinze ans, j'avais écouté Brel et mangé.

 

 

J'ai retrouvé Marie, peu de temps après, à un carrefour. Un concours de textes sur les vampires. J'étais jeune. Le sujet m'inspirait. J'ai commencé une histoire. A vrai dire - non que je sois très tendre avec moi-même, mais c'était un fait, car les fictions ont leur vie propre, presque indépendante de leur auteur - une très bonne histoire.

 

Le challenge : il fallait mêler un groupe de rock à l'histoire de vampires. Et, bien sûr, j'ai de suite pensé aux Nestor. Ma mère était restée en contact avec les parents de Marie, et notamment avec son papa. J'ai demandé le téléphone de Marie-Céline. On a parlé longuement. Elle aimait Barjavel. Le courant a passé. Ce projet d'une fiction où elle serait, avec les Nestor, un personnage mi-réel, mi réinventé, avait déclenché, à ma grande surprise (je ne m'y attendais pas) une réaction enthousiaste. Il était question d'une interview réelle intégrée dans ma propre fiction. Une interview et la rencontre - fictive, bien sûr - avec le vampire. Elle souhaitait un accord de confiance, avec relecture finale. C'était normal. J'ai dit oui et je me suis lancée.

 

La nouvelle promettait d'être bonne. Non : très bonne. En revanche, elle m'a semblé nettement moins originale lorsque j'ai raconté mon début à une passionnée de fantastique. On croirait le début de Lestat, m'a-t-elle dit. Lestat ? Connaissais pas. Alors j'ai lu. Découvert Ann Rice. Et c'était ça. Totalement ça. Le renoncement avait encore une fois - ce n'était pas la première - triomphé.

 

Je n'ai même pas cherché à me battre. A tracer ma propre route. A mettre l'accent - car c'était la solution - sur ma propre originalité. J'avais vraiment des choses à dire, non ? Oui, réellement. Mais je ne les ai pas dites. J'avais aussi de bons personnages, mais je n'ai pas cherché à les creuser. J'ai fait comme toujours : juste abdiqué.

 

Et je n'ai pas eu le courage de le dire à Marie. Ou à peine. Peut-être un mot, à la volée : j'avais délaissé le concours. Et le vampire. Et donc, par voie de conséquence, l'interview.

 

Deux ans plus tard, les Nestor traçaient leur chemin et moi j'étais enfin éditée. Je suis allée à l'un de leur concert. Le papa des filles était là. Il m'a suggéré de proposer des paroles pour le groupe, puisque j'écrivais. Je suis allée voir Marie-Céline, et elle m'a dit "pourquoi pas ?". Elle ne me tenait pas rigueur de l'interview laissée en plan. J'adorais toujours ce qu'ils faisaient. Leur musique était comme l'empreinte de quelque chose que nous vivions tous - en tout cas, de ce que je ressentais. Une sorte de creux que j'avais en pleine poitrine, de voix bloquée au niveau de mon sternum. D'un cri ravalé dans l'estomac. De rêve resté en suspens. D'un paradis mort, peut-être, aussi.

 

J'ai écrit. Enchantée par l'idée mais incapable, au fond, de trouver quelque chose. Quelque chose qui "colle". Qui hypnotise. Qui happe - comme je m'étais trouvée happée, moi. J'ai envoyé ce que j'avais écrit. Je n'ai jamais eu de réponse. Et en fait, je n'étais pas étonnée. C'était leur groupe. A eux. Leurs mots, leurs silences, leurs rythmes, leurs phrases. J'aurais pu questionner, chercher, écrire de nouveau. Essayer. Je ne l'ai pas fait. J'abdiquais encore. Le temps a passé.

 

Mon premier nom d'écrivain était le surnom du Lestat d'Ann Rice : Lélio. Lélio le vampire. Un clin d'œil à mon premier échec. Et à l'élan qui m'avait portée, quoiqu'avec un temps de retard, à relever le défi, et recommencer. J'ai repris le début de ma nouvelle.  La naissance de ma créature, son surgissement, en plein désert, d'une tempête de sable. J'ai mis en boucle El Alem dans le lecteur CD de mon ordi. Et "Là-bas", publié dans le numéro 11 de la défunte revue Emblèmes, est né.

 

C'était une époque de tournages. On louait des tronçonneuses et on découpait en pleine nuit - moteur, action - des sacs transparents remplis de déchets d'abattoir (je ne mangeais déjà plus de viande, mais je n’en étais pas encore à interroger, à l’époque, ce qu’étaient les « déchets » d’abattoir). Des jeunes filles hurlaient - on la refait. Des actrices en nuisette, pied nus, marchaient par moins trois degrés sur l'herbe glaciale en faisant semblant de ne pas avoir froid parce que c'était l'été, dans le film. J'avais rendez-vous presque chaque jour avec des mamans poules inquiètes et des figurants de tous âges. Je briefais tout mon monde sur la bonne façon d'avancer. Un pas, un pas, un autre, stop. On était chargé aussi, à mi-temps, d'une présélection pour un festival. On s'enfermait à six ou sept, et on visionnait, de midi à minuit, cent, deux cents, trois cents courts métrages. Les images se fondaient les unes dans les autres. On fumait des joints et on buvait. On rigolait bêtement de tout. On s'émerveillait de tout. On s'enthousiasmait pour de jeunes réas. J'avais un amant soixantenaire. Un Russe espagnol. J'étais amoureuse, en secret, d'un prêtre. Je venais d'apprendre que j'étais juive. Enfin, demi juive, si ça se mesure. Mon meilleur ami était plus jeune que moi. Il s'était découvert, lui, de lointaines ascendances arabes. Il aimait me chatouiller les côtes. Je lui piquais la fin de toutes ses clopes. Il avait de longs cheveux bouclés, un sourire lumineux, le visage parfaitement symétrique. Je le prenais pour un ange vêtu de noir. Je passais mes nuits à écrire. J'étais obsédée par un scénario. Il me tournait en boucle dans la tête. "La Zone Bleue", je ne me souviens que du titre. Je traînais partout les feuilles avec moi. Le président du festival me l'a piqué. Il m'a dit que ça lui évoquait une ambiance à la Enki Bilal. Je ne connaissais pas Enki Bilal. Je ne connaissais rien. Le café dansait. Je n'avais pas assez dormi, et trop bu. On formait un groupe d'artistes en herbe, on rêvait caméra en main, on écoutait ensemble les Nestor, le monde semblait ouvert, clair et vaste.

 

J'ai décidé de tourner la "Zone Bleue". J'avais trouvé mes deux acteurs. Il fallait les payer. Payer les machinos, payer le technicien lumière - celui pour qui j'avais plaqué le pianiste russe. Payer la location de matos. L'électricité. La table de montage. Benoît, un pote de l'époque, avait monté sa boîte de prod et était partant pour me suivre. Tout semblait à la fois trop facile et insurmontable. La vieille peur - mon ennemie de toujours - est revenue se tapir dans mon ventre. L'envie irrépressible de tout plaquer, et foutre le camp. Ce film que je mûrissais depuis des mois n'avait, d'un coup, plus d'importance. J'étais comme l'acteur derrière le rideau : les coups retentissent, la nausée monte, et les mots de la pièce s'envolent dans la tête comme des corbeaux, dans un fracas effrayant d'ailes noires.

 

Je me suis plongée dans l'écriture. J'ai vendu une trentaine de textes, j'en ai publié une dizaine d'autres. J'ai joué au nègre pour un type qui faisait une faute par mot au minimum et se comparait à Flaubert - rien que ça. On me commandait des récits, j'écrivais. On me tendait des récits, je les corrigeais. Je les réécrivais. Je les réanimais comme l'aurait fait un urgentiste. C'était presque aussi physique que cela.

 

J'entendais, dans mes tympans, le battement des mots. Je m'asseyais n'importe où, au milieu de n'importe quel boucan, j'assemblais deux idées ensemble et le récit, de lui-même, se mettait en place. Il suffisait, en guise de pincée d'âme, d'ouvrir une plaie et de laisser ce qu'il en ressortait s'incorporer lentement à la pâte. Un peu de levain - mémoire, souvenirs - et ça montait. J'avais l'impression, très - trop - souvent, d'être un enfant qui joue aux cubes. Un rythme, une musique, une émotion, des fragments de lectures, d'informations chopées au vol, des lamelles de souvenirs. Etait-ce vraiment écrire que touiller en riant - malgré les blessures ravivées - tout cela ? Les critiques étaient élogieuses. Rares, pour dire vrai, mais élogieuses.

 

Je souffrais de ce qu'on appelle le "complexe de l'imposteur" - ou le "syndrome", comme on voudra. Plus les critiques étaient complaisantes et plus le sentiment devenait pesant. J'en suis arrivée à un point où le moindre compliment me rendait malade.

 

Au moment où le Ministère de la Culture m'a accordé une bourse pour l'écriture d'un roman dont j'avais soumis le premier chapitre, j'ai su que je ne le terminerais pas. J'ai fait semblant mais je n'ai rien écrit... Ou plutôt si : j'ai noirci des pages. Que je relisais, puis jetais. Il me semblait que ce n'était pas mes pages.

 

Dans mes cauchemars je voyais des trains qui crachaient d'épaisses fumées sombres et dont les mécanismes s'emballaient sans jamais les emmener nulle part. Avant l'édition de mon premier texte, je n'avais jamais fait ce genre de cauchemar.

 

Ou du moins je ne m’en souvenais plus.

 

L'écriture me poussait vers quelque chose que, semble-t-il, je ne voulais pas voir. Une plaie plus profonde que les autres. Un bac à mémoire dans lequel le jeu de cubes tournerait, si je le creusais, au jeu de massacre.

 

J'ai donc plus ou moins cessé d'écrire. Seulement, de ci, de là, gratté quelques pages. Des histoires très courtes. Le genre d'oiseau qui tourne et ne se pose pas. Ces oiseaux, les gouffres ne les happent pas. Et moi, pendant ce temps, je me suis terrée. Il me semblait que toute mon énergie se catalysait autour d'une seule tâche : me fondre dans le décor. Ou juste y survivre, allez savoir. J'ai jeté mes robes dans des bacs Croix Rouge. Mes chaussures à talons, mes bottes. Mes bijoux, aussi - même les breloques. Je me suis appliquée à prendre des kilos - brique par brique. Prendre des fesses. Laisser fondre mes muscles. Cacher, sous une frange de plus en plus longue, mon regard. Je suis devenue grise. J'aspirais à ça. Ou disons que j'aurais voulu être autre chose - juste moi-même, peut-être - mais je ne pouvais tout simplement pas.

 

Où était le fantôme qui, quelque part, me fichait la trouille ? Ma vie en était tellement peuplée que j'aurais presque pu m'ouvrir en deux, me clouer sur le front une pancarte "Château hanté" et devenir milliardaire en trois soirs, rien qu'en faisant payer les entrées.

 

 

Je savais ce qui me rendait mal : des choses trop longtemps tues, et puis par la suite, trop rabâchées. Les blessures de l'enfance sont comme des chewing-gums : à force d'être remâchées, elles perdent goût. Et les autres le savent.

 

Comme un jouet mécanique, une fois le ressort remonté, on répète et répète, on dévide sans fin les mêmes syllabes, et les gens autour se lassent et fuient. Aucun ne trouve le geste qu’il faut : s’asseoir et attendre que le ressort lâche.

 

J’avais vu ma mère se faire rouer de coups. J’avais été rouée de coups. J’avais été abusée, gosse. Ado, je jouais avec les cutters. Je dormais un couteau sous l’oreiller. Je rêvais d’être mec, j’aimais la lutte, je mordais, je cognais. Cela n’avait pas empêché ni l’autodestruction, ni d’autres formes de violence, ni l’errance, ni de me retrouver un jour plaquée dos contre un mur, paralysée par la peur, avec deux mains prêtes à m’étrangler. Ou foutue dehors, en pleine nuit, par un « logeur » soi-disant « trop gentil », à qui j’avais refusé le pelotage.

 

Tout cela, oui, était mon château. Ma forteresse. Le fossé qui me servait à mettre les autres – l’amour y compris – à distance. Je ne faisais plus confiance. J’étais emmurée. Inaccessible. Sauvage.

 

Et quand au hasard d’une rencontre quelqu’un parvenait à me faire parler puis, effrayé, me faisait taire de force – ou même d’un soupir – je dégueulais. Je buvais, je pleurais, je dégueulais. C’était plus simple qu’aller chez un psy, qu’entreprendre activement une démarche. Que faire quelque chose de sensé et de réfléchi. Il fallait que ça sorte, et ça sortait – chaud, comme la lave. Par séries de hoquets. En brûlant tout et en faisant table rase… jusqu’au prochain sursaut sous terre.

 

Tu es un volcan, me disait-on. Imprévisible. Immobile. Brûlante. Instable. Malade. Fiévreuse. Agitée. Furieuse. Explosive. Assoupie. Chtonienne. Muette. Fissurée. Boueuse.

 

Vulnérable.

 

J’ai écrit et cessé d’écrire. Préparé, six heures par jour devant mon piano, le concours d'entrée au Conservatoire de Musique de Paris et renoncé. Répété La Fontaine et L’Alouette pour le tour d’admissibilité du concours Florent et renoncé. Entrepris diverses sortes d’études et renoncé.

 

J’ai été serveuse dans un bar pour goths dirigé par un Roumain des Carpates qui se faisait appeler « Monsieur Dracula ». Je suis devenue la grande sœur de petits vampires. Et à l’occasion l’amante de Vlad. Le cuisinier, mon meilleur copain, me préparait des assiettes à l’israélienne, des kilos de crudités, de pain frais, de sucreries et de toutes sortes de fromages. Je mangeais de bon appétit. Je vivais ma vie au crépuscule. Vlad m’escortait en discothèque. Les portes de la nuit s’ouvraient devant nous. L’alcool était gratuit. Les concerts étaient gratuits. La danse était gratuite. J’étais contente. Heureuse, même. Jusqu’au jour où je suis partie, parce que Vlad m’avait abandonnée, sans se retourner, au milieu d’un squat.

 

J’aurais pu terminer ma vie en usine, si tant est que les usines soient restées ouvertes, ou à vendre des aspirateurs sans sacs par téléphone, si la chance ne m’avait pas souri.

 

Ou si je n’avais dû renoncer une fois de plus. Il s’agissait de manger, cette fois. Les médecins m’avaient interdit le sucre. Toute forme de sucre – sauf le sucre dit « lent ». Adieu chocolat à la noix de coco, adieu halva, adieu nougat au miel, meringues craquantes, adieu confitures, adieu éclairs au caramel, profiteroles, muffins, millefeuilles, japonais chocolat-orange, macarons de toutes les couleurs… Toutes ces douceurs auxquelles je songeais rarement au temps où je pouvais me les offrir et qui m’obsédaient presque depuis que le toubib m’en avait privée.

 

Ce n’était pas tant le goût, en fait. Plutôt les couleurs, les formes, la douceur, le nappage, la consistance. Alors je me suis mise à les dessiner. Simplement, aux crayons de couleur. Puis à les peindre. Des religieuses, des tartelettes, des verrines, des mousses, des choux, des roses en pâte d’amande, d’immenses cônes de glace, des entremets… Et j’ai gagné des centaines, puis des milliers d’euros, avec ces sucreries que je ne goûterais plus et auxquelles – comme au reste – j’avais, l’une après l’autre, renoncé, en les vendant sous forme de posters, de petits tableaux et de cartes postales.

 

Je ne suis pas riche, mais la vie est devenue confortable… avec comme un petit goût de manque. De frustration non définie. D’inachevé.

 

Je pourrais, maintenant encore, tourner ce film qui a roulé en moi si longtemps. Une zone bleue devenue adulte – plus lente, plus profonde, dans l'aura de laquelle des fantômes, parvenus à maturité, danseraient comme au ralenti, calmement.

 

Je pourrais me racheter un piano.

 

Ou reprendre des cours avec l'Actor Studio : à trente mois de la quarantaine, il n'est pas trop tard.

 

Ou me payer le luxe d'une psychanalyse et me donner dix ou quinze ans pour éplucher, dans le silence feutré d'un cabinet, mes cauchemars.

 

Les trains, dans le huit sans fin de mon imagination, roulent toujours. Ils crachent en râlant des fumées grises et leurs roues de métal crissent comme des craies sur les rails.

 

J'ai lu des livres sur l'antisémitisme. Les clichés sur les juifs avides d'argent, de réussite, leur nez qui racle le sol à la recherche de piécettes, leur soi-disant soif de pouvoir, les complots, les confréries secrètes, et j'ai écouté en boucle Johnny Cash :

 

You can run on for a long time

run on for a long time

run on for a long time

sooner or later God'll cut you down

sooner or later God'll cut you down

 

Go and tell that long tongue liar

go and tell that midnight rider

tell the rambler,

the gambler, the

back biter

Tell'em that God's gonna cut'em down

Tell'em that God's gonna cut'em down

 

Les deux - la chanson, les lectures - ont fait, en se heurtant, comme le son de deux objets qui entrent l'un dans l'autre, se fendillent de partout et fusionnent. Je pouvais courir. Je pouvais courir depuis tout temps. Je pouvais tenter, depuis l'enfance, d'échapper à l'image des trains, aux fumées, aux crissements des rails, c'était peine perdue : ils tourneraient sans cesse, hurleraient sans cesse, crisseraient sans cesse, et la nuit, tout autour, résonnerait de leurs gémissements. Et moi je pourrais me couper à moi-même les jambes sans cesse, m'obliger à ne pas réussir, saboter mes propres sentiers, m'habiller de brouillard, me couvrir de cendres, m'éloigner de tout ce qui brille - je ne parviendrais jamais à les stopper non plus. C'était une course d'emblée faussée.

 

La seule chose concrète que j'ai pu, un jour, mener à bien, c'est m'acheter un billet pour Cracovie, puis un billet de bus pour Oswiecim, et de faire face à l'entrée d'Auschwitz I et de son glaçant "Arbeit macht frei".

 

Là, un pan tout entier de ma mémoire - ma mémoire inconsciente, familiale, "génétique" diront certains - avait brûlé. Toute la partie juive de ma famille, à l’exception de mon père et d’une branche éloignée, exilée en Amérique, avait été balayée par la haine. Par la jalousie. Les préjugés. Les clichés gluants. Et les trains gris, les trains de mort, de destruction, tournaient sans cesse autour de ce vide, de cet espace atomisé, de cette grisaille. J'étais là, j'étais là depuis toujours. Au pied de mon arbre généalogique coupé ras. J'étais ces rails, j'étais ces trains, j'étais ces cris, ce brouillard glacial, ces cheveux emmêlés au sol, ces monticules de souliers, ces cheminées mortes, ces photos de corps squelettiques, ces vies à jamais balayées.

 

Tout cela à cause de fantasmes poisseux, d'idées erronées et de mensonges. Les Juifs, les Roms, les Sintis. Tous ces peuples dont les racines sont un vaste réseau de sentiers, une toile invisible de traversées, de bagages, d'adieux, de ruptures, de langues mêlées. Les Juifs et l'argent. Le commerce. L'ambition. La richesse. Le pouvoir. L'avidité. Tous ces mots collés comme des masques : tout aussi faux, superficiels... mais la haine colle les masques pire qu'une glue sur les visages de ceux qu'elle s'obstine à déshumaniser.

 

Seule descendante d’une lignée brisée, mon père étant décédé aussi, je portais à mon tour ce masque-là. Et, aussi longtemps que dans un temps en dehors du temps, des enfants, des femmes et des hommes continueraient à griffer les murs de salles pulvérisées de Zyklon B, je continuerais à le porter. A le porter et à me débattre. A lutter, comme Jacob. A refuser tous les mots de la mort. Tous les maux de la mort. A rejeter toute idée de richesse, toute notion de commerce, toute aspiration à « réussir ». Toute idée de pouvoir, de « leadership ». Et même toute possibilité de briller.

 

Elles brillent si fort, les étoiles. Elles sont tellement inaccessibles. Si belles. On les accroche au ciel et on les coud sur les manteaux. Et puis on les gaze, les étoiles. On les étouffe, on les fusille, on les affame.

 

Un rabbin m’a dit un jour : « Et cela ne t’est jamais venu à l’esprit que ce que voulaient tuer les nazis, c’était justement la lumière ? »

 

Pas les clichés. Pas la richesse. Pas le commerce. Pas la réussite.

 

Non : la lumière.

 

« Tu pourras être pauvre, tu pourras marcher la tête basse, tu pourras tenter d’être grise, tu pourras t’infliger toutes sortes de tortures et de tourments, empêcheras-tu les trains d’aller, depuis le passé, vers Auschwitz ? Empêcheras-tu ceux que tu n’as pas connus de souffrir ? Empêcheras-tu l’humanité de s’empoisonner elle-même, de s’enivrer de haine, de devenir folle ? Empêcheras-tu les antisémites de te mépriser ? De rêver d’anéantir Israël ? De haïr les Juifs ? Et empêcheras-tu le ciel de briller ? »

 

Avant-hier j’ai pris l’avion pour Tel-Aviv. Et hier, le bus pour Jérusalem. Je me suis arrêtée au Quartier Ouest pour rendre visite à d’anciens amis. Ils avaient divorcé. L’appartement avait changé. Le plus jeune des enfants avait grandi. Tout semble immuable et puis on revient après, quelques mois après, trois ans après, dix ans après, et tout a changé. On croit les couples indéfectibles, on n’imagine pas prononcer Ariel sans Ada, Shaoul sans Dina, Gavriel sans Delia, et puis… Ariel va sa route et Ada reste, Dina va sa route et Shaoul reste, Gravriel se remarie avec Ofra, et Delia avec le cousin d’Ofra, Hanan. Qu’empêcherait-on, là aussi ? Les chemins vont, viennent et se croisent.

 

Je suis passée au Mur. Je suis restée immobile à une vingtaine de mètres en arrière. Deux soldats bavardaient. L’un d’eux, qui ressemblait à un jeune homme que j’avais aimé, ici même, à Jérusalem, m’a souri. Treize ans avaient passé. Je me sentais tellement plus âgée. Le petit soldat, lui, me semblait un gosse. Avais-je passé treize années grises ? J’ai regardé les pierres du Mur. Les petits papiers insérés dedans. Il y a treize ans, j’avais glissé moi aussi mes prières entre deux pierres, dans un interstice. J’avais appris plus tard – des mois plus tard – que la municipalité les balayait régulièrement, les regroupait dans des sacs, et les incinérait ensuite. Même les prières, en ce monde, partaient vers le ciel sous forme de fumées grises.

 

Ce matin le taxi m’a emmenée vers Yad Vashem – le mémorial de la Shoah. Lieu musée, et de pèlerinage. Le ciel était d’un bleu insoutenable. J’ai parcouru les allées, les couloirs, sans regarder vraiment les photos, sans réellement lire les textes, sans prêter non plus attention aux personnes debout autour de moi.  Je connaissais le lieu que je voulais rejoindre. M’attarder ailleurs ne m’aiderait pas.

 

J’ai pénétré sous la petite voûte. Ici il fait frais, éternellement frais et noir. Une voix déroule sans fin le nom de tous les enfants morts de la Shoah. La première fois que j’y suis venue, la voix a prononcé le nom de ma tante. Mais aujourd’hui je ne me laisse pas happer par la voix. Je lève la tête, simplement. Dans le noir de la salle scintillent des milliers de petites lumières. Des millions de lueurs, d’âmes d’enfants.

 

Je m’étais, toutes ces années, cognée aux murs. Détruite. Noyée dans les éblouissements, l’obscurité humide de squats, des départs, des voyages, des fugues, des amours laissés en plan, des projets jamais aboutis, des envies destructrices, des ciels noirs, des  brouillards gris… et les petites étoiles étaient là, toujours. Elles scintillaient là depuis tout temps. Depuis bien avant la Shoah. Au-delà des migrations, des haines, des dispersions, de l’aliyah, du temps des pogroms et des temples détruits. Elles scintillaient non parce que mortes, mais parce que là, dans le ciel, était leur place.

 

Elles n’avaient rien de petits cailloux de deuil. Elles étaient espérance, et vie.

 

La litanie des morts les effleurait, les caressait, les berçait, mais ne les touchait pas.

 

Elles étaient au-delà de notre espace.

 

Quelque chose se dénoue dans mon ventre. Comme un nœud qu’on défait, un corset étroit qu’on desserre, et l’oxygène vous pénètre entier, épouse votre souffle, parcours vos veines, bat dans votre pouls, et l’évidence est là : vous vivez.

 

Les étoiles murmurent : tu es vivante.

 

Rien, personne n’a tué la lumière.

 

Je suis la lumière, rav. Vous avez raison : je porte la lumière, toutes les promesses de l’aube sont en moi.

 

Quand je sortirai de cette salle, je sais que le ciel ne m’éblouira plus. Que le soleil m’accueillera. Que l’air chaud m’enveloppera.

 

Qu’aucun mot, aucun mal, aucune haine ne me brisera plus.

 

Que les cendres dont je me suis couverte brillent. Que je suis la lumière des cendres – cette lumière douce, cette lumière claire, cette lumière pure qu’aucune volonté humaine ne tue.

 

Je sais que ma tête sera haute, mon dos droit, mon sourire tranquille, mes mains calmes.

 

Et que si un jour, cela n’est plus, ça n’aura pas non plus d’importance.

 

Parce que les étoiles scintilleront toujours. Même éteintes, même mortes. Elles scintilleront dans le temps hors du temps, dans l’espace au-delà de l’espace. Et je sais, maintenant, je sais, que je suis une avec cet espace, avec ce temps hors temps, avec ce scintillement et cette vie au-delà de toute vie. Et que c’est cette lumière au-delà de toute lumière qui m’a été donnée en héritage.

 

* * *

 

Quelques mois plus tard…

 

Un atelier, quelque part en région parisienne. Atelier et appartement. Un peu les deux. Tout s’imbrique ici, tout se mêle : des livres, la musique, des croquis, un livre sur le jeu d’acteur, des toiles.

 

Un CD des Nestorisbianca.

 

Au-dessus du piano – un Yamaha – est posé un petit abat jour. Quand il fait jour, on ne remarque rien. Mais quand il fait nuit et qu’on l’allume, on voit des dizaines de petites étoiles luire.

 

Des dizaines, et peut-être bien plus.

 

Leurs reflets dansent sur le mur.

 

Dansent sans fin.

 

Plus belles que jamais en pleine nuit.

 

 

(c) Yael Assia

Tous droits réservés

Photo originale d'Albert Laurence

 

 

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