le singe - yael assia - lire en ligne

 

Le petit singe s’accroche à l’épaule de Banxja. Banxja le repousse, le petit singe le gêne. Banxja veut fumer son poison. Les petits singes sont nombreux, ici. Ils sont presque plus nombreux que les hommes.

 

Les chasseurs en ramènent chaque jour ; ils reviennent au village en chantant avec sous un bras des mères mortes et sous l’autre des bébés qui hurlent. Les mères singes finissent dans des casseroles et les petits servent de jouets aux enfants. Pendant des mois, les enfants les secouent, les tirent par la queue, les malmènent. Mais les petits singes ne bronchent pas, ils n’ont pas d’autres repères que les hommes. Où iraient-ils dans la forêt ? Ils ne savent ni chasser ni se nourrir. Quelles plantes manger ? Comment se défendre ? On n’apprend pas ça hors d'un clan. Le bébé singe meurt, seul, sans sa mère.

Alors les petits singes restent au village, ils s’agrippent aux pagnes des enfants, mangent les miettes qui tombent de leur bouche et les bouillies que les femmes préparent. Ils sucent aussi le fond des plats dans lesquels ont cuit leurs parents. Ils ne manquent de rien, au fond, c’est une bonne vie, meilleure même que la vie de leurs congénères dans les arbres : les petits singes que la tribu adopte ont le sommeil profond et le ventre plein, ils n’ont pas à se méfier des hommes ni à redouter leur curare… Ils regardent, paupières mi-closes, s’entasser les nouveaux cadavres : les rares que les hommes consomment et les trop nombreux qu’ils revendent – parce que les hommes ne vivent plus de viande mais de revente : de morceaux de papier, et de cadavres. De corps qui deviennent raides et pourrissent parce que personne, ici, ne les consomme. Les petits singes contemplent la peau qu’on retire aux corps sans vie de leurs congénères, la tête grimaçante qu’on leur ôte, se penchent de loin pour observer les doigts si semblables à leurs doigts.

En les voyant intimidés, les enfants s’amusent et disent « Goûte ! » en leur tendant un morceau de foie. C’est très bon, le foie de singe. Comme le cœur, il donne le sang, dont il est gorgé, et la force, et guérit les jeunes gens malades. Les vieux, édentés, en raffolent. Mais les bébés singes n’en veulent pas, ils préfèrent le tatou et le manioc. Alors les enfants se moquent des singes et les forcent à mordre leurs propres doigts – et les singes, bien sûr, crient très fort et les femmes s’énervent : « C’est fini, oui ? »

Elles s’énervent… mais juste pour la forme. Pour dire qu’il se passe quelque chose et, quand ce n’est pas le cas, faire comme si. Tout le monde bâille tout le jour et somnole. La seule distraction, ici au bord du Monde, est la chasse : tuer les grands singes, ramener les petits. La cuisine, elle, n’occupe que les femmes, et les jeux n’intéressent que les enfants. C’est peut-être pour cette raison que les hommes meurent ; l’air lui-même, humide, sue l’ennui. En-dehors du Monde ne reste que le poison : celui dont on imprègne les flèches, celui dont on inhale la fumée, celui qu’on avale pour l’envol.

Le poison seul rattache au Monde ceux qui vivent ici, au village. Les hommes du Monde se sont arrachés à la protection de la forêt pour suivre les Blancs au bord des rives. Le pouls des Blancs est incapable de pulser dans le cœur de la nature. Alors les Blancs restent au bord : au bord des forêts, au bord des rivières, au bord des mers – juste entre les terres et les rives. Ils emmènent avec eux leurs vêtements, leurs croix et leurs églises. Ils veulent que nous lisions dans leurs livres mais eux ne lisent pas dans les nôtres : ils ne voient rien dans la terre, ni dans les arbres, ni dans la pluie. Ils aplanissent, coupent et traversent. Et depuis que nous enfilons leurs vêtements, depuis que nous prions dans leurs églises, nous coupons, piétinons, tuons les singes sans remercier leurs âmes, achetons avec l’argent des Blancs, et devenons aveugles nous aussi.

L’infusion seule nous rend la vue. Le sang jaune que les Blancs appellent « poison ».

 

Autrefois les chamanes le buvaient en silence pour s’élever vers les cieux où le peuple des serpents jumeaux ondule en bourdonnant et fait chanter la vie.

Mais les Blancs ont tué les chamanes. Le mélange des plantes, broyées, pilées, n’est plus un secret. La liane des esprits est devenue un serpent au ventre plat : elle n’emmène plus au ciel mais étire un pont entre deux rives ; l’une inconsciente et l’autre morte. Chaque homme qui regrette sa vie d’avant l’ingère pour remonter le fil de sa propre mémoire ; les serpents ne chantent plus, ils sombrent et s’enfouissent dans la terre. Ils annoncent qu’il n’y aura pas de retour. Ils disent que la forêt mourra. Que notre Monde, comme tant d’autres, s’étouffe.

Leur sifflement nous prévient qu’il ne sert à rien de faire demi-tour. Que lorsque la terre meurt, les ponts s’effondrent.

Que ceux qui vivent dans le village des Blancs sont comme les petits singes sans famille, orphelins de leurs pères et de leurs mères : leur peuple, lentement, agonise. L’arrogance des Blancs est une flèche : elle perce leur cœur et leur mémoire, comme un sang invisible, s’écoule.

Nous ne savons plus qui nous sommes. Nous vendons nos singes et nos terres. Nous ne savons plus lire dans les arbres. Même l’esprit des lianes nous repousse ; les serpents ne parlaient qu’aux chamanes.

Il ne reste que le poison qu’on fume. Il grise et ouvre les cœurs, mais à quoi cela sert d’ouvrir le vide ? Les petits singes rient-ils, hors de leurs arbres ? Est-ce qu’on rit de la mort de son propre monde ?

Le curare seul accepte de reconduire vers leurs rives les hommes orphelins. Il les tue lentement, comme l’ennui, mais lui seul leur dit deux mots magiques : il leur parle de « retour » et leur dit « viens ».

Et l’homme, qui ne connaît plus sa route, suit.

 

(c) Yael Assia

Première publication dans « Le nouveau fantastique français, volume 2 »,

éditions du Boisgeloup, décembre 2011

Texte corrigé (2018)  - Photo originale : Elizaveta Korabelnikova
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