Voici un petit texte, très simple, écrit en à peine une heure. La voix de l'enfant - le choix de l'enfant - appelait cette simplicité. Et qui aurait, mieux qu'un enfant, fait éclore ces mots en si peu de lignes ?

La Maison - yael assia - charlotte bousquet - texte court - SDF - pauvreté - Droit au logement

 

Papa a renoncé à la maison.

Elle était belle comme un rêve, cette maison : de grandes baies vitrées… même de nuit on imaginait le jour, des flots de jour partout, une grande salle, quatre chambres pleines de recoins, d’étagères déjà montées avec du papier peint dessus, une cuisine refaite à neuf, équipée, lave-vaisselle et tout, du parquet vitrifié, un garage avec toit ouvrant, des volets roulants pour se cacher, une baignoire de deux mètres limite piscine avec un truc à bulles pour maman et des miroirs en pied partout, à croire que c’était exprès pour Katia (« C’est l’âge, arrête de te moquer de ta sœur, me dit m’man, les filles à quatorze ans sont comme ça ! »… mais bon je peux pas m’empêcher, parce que son âge nunuche, Katia, ça fait un moment qu’elle l’étrenne !), et puis, comme chez mon copain Farid, une grande cave. C’est pratique, les grandes caves, c’est comme ça que je rentre chez Farid et que je peux monter dans sa chambre, le regarder jouer à la console sans même que ses parents s’aperçoivent. Et même un grenier « aménageable », c’est ce qu’a dit la dame de la visite en cherchant ses clés dans ses poches : « Le grenier est aménageable… Pour les enfants c’est pratique. »

Bref, c’était le pied.

De la vraie bombe, quoi.

On s’y voyait tous : papa dans son garage, maman dans sa baignoire à bulles, Katia devant ses trente-six miroirs, le chien dans le jardin et moi… oh, moi, partout… dérapant sur le parquet de la salle ou allant explorer la cave ou jouant à hanter le grenier. Faisant des conneries, comme tous les gosses. M’éclatant bien plus que chez nous – c’est barbant les habitations collectives, même s’il y a plein de monde et beaucoup d’enfants, faut pas croire.

Moi, j’en étais dingue, de cette maison : c’était la nôtre, c’était chez nous, dès qu’on l’a vue depuis la route, haute, blanche, si belle, dans la nuit de vingt heures, presque noire. Elle était la nôtre à la seconde où sur le porche, la dame qui de loin nous faisait signe s’est reculée en disant « faudra changer l’ampoule, au-dessus de la porte » et que dans ma tête j’ai répété : « oui, faudra qu’on change l’ampoule » (qu’on la change nous, nous et pas elle)… A l’instant où elle s’est reculée et a dit : « Allez-y, je vous suis ! », comme si c’était nous les propriétaires, et où j’ai vu les traces marron et les petites rayures sur le parquet pâle, et me suis dit : « Je marche… C’est mon sol ». Quand que le chien, content, s’est ébroué. Quand le salon, qu’on venait d’éclairer, s’est imprégné de notre odeur à tous, de terre et de flotte, et de longue marche. Et de chaussures crottées, semelles pleines de boue. Quand je me suis dit : « Finie la misère, de broyer le noir… On va revivre, tous ! » Oui, jusqu’à ce que je me dise ça, c’était chez nous. Ça l’était jusqu’à ce que la dame hurle. Qu’elle hurle comme les autres propriétaires, les poseurs d’annonces et de rêves faux, en nous voyant dans son petit chez elle, hors de la nuit bienveillante et douce. Tous souriants, intimidés, tous émerveillés… presque trop sages. Comme si on n’osait pas croire.

Les gens qui louent des maisons chères n’aiment pas les bouseux, dit toujours p’pa. Les bouseux, pour papa, ça veut pas dire les paysans. Les bouseux, c’est les gens comme nous : qui ont tout perdu, argent, toit, hygiène. Tout sauf l’espoir. Et l’entêtement, aussi. Des gens bornés, un peu cinglés, crades. Des gens qui ont le culot de traîner sous le toit des autres leurs rêves sales.

Elle nous a regardés, la dame, sous le plafonnier géant de sa belle salle, éclairés aussi par la barre grésillante de l’entrée qui faisait comme un lit d’hôpital. La bouche ouverte elle a fixé nos visages rongés, nos peaux gangrenées, les orbites vides du chien et nos poches grouillantes de cloportes et de petits scarabées noirs et, malgré nos sourires (maman dit qu’il faut toujours sourire), elle a hurlé.

Alors on a tous compris, même le chien, que notre rêve ne prendrait pas forme – que la négociation venait d’échouer. Papa a haussé les épaules et malgré les piaillements de Katia,  il a dit : « On laisse tomber. C’est encore fichu. »

Et c’est vrai que c’était fichu.

Alors on a mangé la dame. Et son joli tailleur et ses clés. Et le dossier posé sur la table, où était écrit : « Candidature ». Candidature… pour qui, à quoi ?

Et puis on est repartis dans la nuit, rejoindre notre HLM, notre habitation à lumière modérée, comme dit p’pa, sous les dalles de béton, de pierre et de marbre, dans l’espace étriqué (si petit que c’est à en crever) qu’on nous a dévolu au cimetière.

Et maman a regardé l’aube, d’en bas, par le rai qu’on laisse toujours ouvert, et elle m’a dit, avec un sourire :

— La prochaine fois, Pierre… La prochaine fois.

Et je me suis dit que oui, après tout, peut-être.

Un jour, peut-être.

Et je me suis blotti dans ses bras.

 

(c) Yael Assia

Première publication dans Frontières de Charlotte Bousquet,

éditions CDS, 05/2011, collection Pueblos

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