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Je les imaginais jolies, vêtues d’une robe diaphane et tenant entre leurs doigts une baguette magique.

« Pas chez nous, m’a dit Wuan. A Fowga, les fées sont des requins. Des ‘filles-requins’. Ou, en fowgani, des farawas. »

C’est la machine à raconter des histoires, martèle De Meyer dans les baffles. Les fuseaux de lumière blanche tracent des cercles épileptiques dans le noir. Soirée spéciale electro-dark.  Cobalt60. C’est la machine à raconter des bobards. Wuan danse.

En le regardant je me souviens de la voyante fowganienne, de ses yeux blancs d’aveugle et de son visage sans âge criblé de nœuds et de cratères comme le tronc d’un peuplier noir. « A vingt-trois ans vous rencontrerez un homme de mon peuple. Un exilé. Son cœur ne sera qu’amertume et haine. Vous lui direz de rentrer. Vous l’aimerez, il vous détestera. Et un jour, vous le détesterez, à votre tour, de tout votre être. Mais, grâce à vous, il rentrera. »

Rentrer, c’était le souhait que j’émettais à dix-huit ans avant chaque trip – tout ce que je prenais « pour le fun » à l’époque, avant de devenir illustratrice de jeux de rôles et, à l’occasion, critique d’art… Rentrer. Éviter le genre de montée qui part en live et va trop loin. Dont on revient mort ou démoli. Ou, peut-être, dont on ne revient pas. A vingt-deux ans, déjà, rentrer ne m’importait plus, ni partir, ni rester. Je voulais juste passer le plus de nuits possible hors de chez moi. J’avais besoin d’un port dans un autre horizon, d’un fanal…

Elle ment, elle ment, rabâche De Meyer. Elle ment, elle ment, qui donc le sait ?

Je venais d’avoir vingt-trois ans lorsqu’on me présenta Wuan. C’était lui qu’on fêtait, « le jeune peintre plein d’avenir », mais il ne parlait à personne. Il se tenait devant ses croûtes, immobile et blasé. Avec son visage en triangle, sa peau de bronze, ses yeux légèrement bridés, la coulée lisse de ses cheveux noirs, son long corps musculeux tout enferré d’implants, il était, lui seul, l’œuvre d’art. « Wuan est notre jeune prodige. Il nous vient tout droit de l’île de Fowga. » On me demanda ce que je pensais des croûtes. J’hésitai à être franche. Sans attendre ma réponse, le jeune prodige se détourna. Le mouvement de ses épaules, impatient, dédaigneux, fut comme une flèche plantée en moi. Je tins pour une certitude que le temps ne me l’arracherait pas. J’étais touchée.

*

C’est la machine à raconter des bobards…

— Pourquoi es-tu malheureux, Wuan ?

— Malheureux ?

Le soir même de notre rencontre, je l’avais retrouvé – ou l’inverse. Peintres et journalistes semblaient, autour de minuit, fréquenter les mêmes recoins de caves. Pas surprenant : le milieu goth, après tout, est moins un labyrinthe commercial vendeur de courants divergents qu’une crique d’ombre liquide, souterraine, où les âmes perdues ne cessent d’errer.

Je reconnus Wuan à sa chemise sans manches, blanche, presque stricte, et à la soie noire de ses cheveux. Un loup, me dis-je. Il ne doit être bien nulle part, nulle part… Les dissonances peuvent être sublimes mais les transcendances, souvent, blessent. Au moment où je vis Wuan, lui m’avait déjà repérée et de loin, méthodiquement, explorait ma peau nue sous ma carapace de vegan leather noir – de ce regard de convoitise et de couteau de celui qui veut et prend, mais ne se donne pas.

*

— Je suis venu seul, me dit Wuan. Et vous ?

— Je n’aime pas parler, dis-je.

— Tu veux boire ?

— Un curaçao.

— Deux, alors… C’est quoi, déjà ton nom ?

— Alba.

— Alba ? Joli. Tu viens dehors ?

Je frémis.

— T’as rien à craindre. On ne parlera pas.

Nous sortîmes. Wuan me fit l’amour comme un prédateur chasse. Avec faim, rage – les yeux ouverts. Je gardai le plus possible sa langue prisonnière de ma bouche alors que ses hanches, déjà, se décollaient, légères, de mon bassin.

— Je dois y aller.

— Où ?

— Chez moi ou ailleurs. Juste me barrer…

— Pourquoi es-tu malheureux, Wuan ?

Wuan se rassit près de moi sur le parking désert.

— Je croyais que t’aimais pas la parlote ?

— C’est ton corps… Il a le goût des larmes.

Wuan rit :

— Et qu’est-ce qui me rendrait heureux ? Baiser ? Je déteste ce pays, je n’aime pas peindre, je n’aime pas mes toiles…

Je l’interrompis – blessée, peut-être :

— Moi non plus, dis-je.

— Vraiment ?

— Vraiment.

— Tant mieux, parce que je n’aime pas qu’on m’aime. Tu me suis ?

— Où ça ?

Chez lui. Le soir même.

Mes valises se posèrent contre ses toiles, je pendis mes vêtements près des siens. Nous nous couchions ensemble, nous nous levions ensemble et nous partagions nos repas. Je me fixais. Moi – me fixer !

Cela dura deux ans, même plus. C’est beaucoup, disent certains. Idiots. Wuan était toujours malheureux. Et distant… de plus en plus distant.

— Ça ne te ferait pas plaisir d’y retourner ?

— Où ?

— A Fowga. Je t’accompagnerai si tu veux.

— Et nous aurons beaucoup d’enfants, peut-être ? Qu’es-ce que tu sais, toi, de Fowga ?

— Je sais que…

— Tais-toi.

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Plus tard il me demanda : « Est-ce que connais-tu nos légendes ? »

Comment donc les aurais-je connues ? Baiser n’apprend rien sur les êtres.

— A Fowga, les fées sont des requins. Des ‘filles-requins’. Des farawas. Quand un homme désire formuler un vœu – je veux dire, le désire vraiment –, il se construit une pirogue, gagne la mer par les bras du fleuve et immobilise sa pirogue. Et puis il appelle et appelle en frappant deux coques sous les eaux et, à un moment que lui seul choisit – car il est roi –, le requin vient ; un petit requin bleu, une femelle. L’homme lui confie son vœu, et le requin s’éloigne. Et le vœu se réalise. C’est aussi simple que ça. Mais parfois…

— Parfois quoi ?

— Parfois le requin n’est pas une fée : il n’a pas d’âme.

— Parce que c’est un mâle ?

— Les mâles ne viennent jamais.

— Alors ?

— Les farawas ne deviennent fées qu’après avoir mangé une âme.

— Une âme humaine ?

— Celle d’un homme, oui. Seuls les hommes s’aventurent hors de l’île. Eux seuls brisent le cercle. Eux seuls doivent payer, peut-être… je ne sais pas. Sans âme les requins sont des êtres vides et, lorsqu’un homme croit les appeler, ce sont les requins, en fait, qui l’appellent… eux qui lui soufflent son désir… C’est d’une tuerie que naissent les farawas.

— Pourquoi me racontes-tu cela ?

— Pour que tu comprennes le danger… l’urgence. Chez moi quand un homme désire quelque chose, il doit jeter sa pirogue à l’eau et attendre seul, dans le silence…. Et ça, sans savoir s’il reviendra comblé ou sera dévoré vivant. Une chance sur deux… Sur l’île, c’est pareil. Soit tu nais riche, soit tu nais pauvre ; soit tu réussis soit tu crèves. Et moi… c’est simple : j’étais né pauvre. Et je ne voulais pas crever. Je ne voulais pas.

— Alors tu as bien fait de partir, Wuan.

— Non... L’île m’appelle.

— Elle se taira… Je t’aiderai à rester.

— Je refuse qu’on m’aide… je ne veux pas être aimé.

— Être aimé, ça ne se choisit pas, Wuan.

*

Oh mais si.

Dans la cave sombre, les corps s’effleurent, virevoltent, crépitent.

Elle ment, elle ment… martèle De Meyer.

Quelqu’un me bouscule.

— Un petit voyage ?

Le mec qui demande ça a les cheveux teints en blond platine et porte des lentilles blanches fendues d’un minuscule croissant de lune noire. Wuan danse. Danse comme on s’immole – comme on se tue. Je regarde ses hanches, je regarde ses mains, étincelles blanches, je regarde son front balayé par l’oscillation lente, hypnotique, de ses cheveux noirs.

— Oui, dis-je au mec.

— Une fée bleue ?

Le mec me tend un buvard sombre. Il est découpé en pastilles ; chaque pastille représente une fée. Bleue. Le mec hurle pour se faire entendre :

— J’ai aussi Marilyn Manson, Fétide Addams et Dracula. Mais la fée, c’est la plus puissante.

— Va pour la fée. Combien pour trois ?

— Trois ?

Trois. Wuan me tourne le dos, enlevé à sa transe par le déhanché suggestif d’un jeune couple en quête de piment ; leurs mains l’effleurent, l’accrochent, l’invitent. Wuan, m’ignorant, se joint à eux, à leurs caresses. Ils se cherchent, se regardent. S’appellent. La fille arbore un sourire pâle, fluorescent – un sourire de sang végétal. Dans une approche calculée, elle enlace Wuan et, lèvres entrouvertes, se colle à lui. Il l’enserre, l’entraîne et me fait face à nouveau ; sa langue creuse la bouche chlorotique et le coin de sa bouche me sourit à la dérobée – il me nargue.

Je sais, je sais… quoi ? Le second membre du couple, un androgyne au visage de craie barbouillé de nuit, se soude à la fille à travers le rideau de chair qu’est devenu Wuan. Par-delà son corps, leurs doigts se retrouvent, leurs mains s’agrippent, leurs corps se rapprochent et s’écartent. Le mouvement de scansion de leurs hanches dessine le tracé d’une résonance dont Wuan, au centre, serait l’harmonique.

Je commande une pression. Le sol se dérobe. L’univers glisse. Le serveur – sosie de Brandon Lee dans The Crow – recueille la bière brune dans le bock incliné vers moi. Son visage est un masque triste. Sa main baguée de crânes pose d’un geste sec ma Kro moussante sur le comptoir. Je paye – tout se paye. Le sosie de Brandon Lee s’efface. Wuan presse le ventre de la fille entre ses reins.

Elle ment, elle ment…

La chaleur étouffante, la mousse, le goût de l’amertume, une gorgée fraîche… Première pastille d’acide... Acide.

Et mon premier vœu sera : que tu souffres comme je souffre, Wuan. Que le poignard te déchire toi aussi.

J’avale encore. La mousse, un cri étouffé et ma bile. Le mec aux cheveux blancs ne me quitte pas des yeux. La mousse est douce. Second orbe de ciel vide. Au centre, dans ma bouche, la silhouette de cyanose d’une créature étrange : mutante de Clochette « Disney » au visage aigu de carnassier.

Mon second vœu, « fée bleue », c’est à toi, personnellement, que je l’adresse… parce qu’on se comprend mieux, hein, entre femmes ? Rends-moi dure comme le roc, impassible. Et, tiens, comme lui : animale. Magnétique et indifférente. Que je ne souffre plus… plus jamais.

Le mec aux cheveux blancs cligne ses yeux de lune noire et me tourne le dos.

Elle ment, elle ment… J’ai la nausée. Le plafond de la cave se déroule sans fin – se tire et s’étire – mes veines se dilatent. Je vois battre, grand comme le monde, le cœur rouge de la musique. The first light in the dawn, de Love is colder than death. Le mec aux cheveux blancs a disparu. Trois filles entrent – fantômes longilignes. Dans le tournoiement des halos, je ne distingue d’elles que leurs silhouettes hautes, leurs robes longues, près du corps et… leurs crânes rasés.

« Give me time, to do that well because I have…» Sur ma gauche, une jeune blonde s’affale. Dans le vacarme, la chute de son corps n’est qu’une plongée au ralenti – et le choc au sol, que silence. Des bras la hissent au-dessus des têtes et, lentement, vague après vague, la foule l’emporte. « C’est à cause de l’ecsta ! » crie une fille. J’acquiesce, indifférente.

« We celebrate… all this… joy… »

La blonde se trouve engloutie par la marée humaine. La cave tangue. Je commande une Belzébuth. Puis une seconde. Le barman, impassible, me sert.

Mon dernier vœu, enchanteresse bleue, est celui-ci : pour la vie et à tout jamais, réunis-nous, Wuan et moi. Qu’il soit...

Pas besoin de mots. A quoi bon, quand l’acide se dissout dans ma chair et quand l’alcool se distille en moi ? La fée bleue s’écoule dans mes veines et le plafond frémit, tourbillonne… alors, que sont les mots ?

Les trois filles – je les vois, maintenant – s’approchent. L’une d’elle m’aborde – Tu veux danser ? (A-t-elle parlé ?) – froide, le visage lisse. La peau de son crâne luit, tour à tour bleutée, blanche et grise, pâle. Son bras m’effleure, et le mien brûle. Effet de l’acide ? Je passe ma paume sur mon coude : il saigne. Saigne… Ma paume est rouge. Bleue, grise, puis rouge. La fille me sourit : d’un rictus de fauve. Ses yeux deviennent blancs. J’oublie mes vœux et les trois doses de L.S.D. J’ai peur, seulement ; une peur primale. Et puis, tout à coup, je comprends : ces filles-fauves ne sont pas humaines : mes vœux ont appelé les farawas.

Me tueront-elles ? Qu’ai-je à perdre ? Je m’en tape. Je danse sur ma peur, et malgré elle… Avec les fées. Wuan délaisse le couple et nous regarde.

Oui, très bien, mon cœur, regarde-moi. Regarde ma terreur que je piétine et le sang qui s’écoule de mon bras. Regarde mon rire qui, comme le tien, hurle. Regarde ce que tu m’as fait, et regarde les filles-requins danser et tourner autour de moi. Elles me déchireront si elles ne m’exaucent. Comme tu m’as déchirée, toi.  Avec ton indifférence, avec tes griffes, avec le goût de ta peau… âcre comme le sperme, salé comme les larmes. Avec ta putain d’indifférence : « je refuse qu’on m’aime… »  Mais tu me reviendras…

Lorsque je me tourne vers elles, les trois filles d’un même pas s’avancent. Elles vont me tuer, je l’accepte – lentement elles s’enroulent autour de moi. Leur peau scarifiée, percée de barrettes, de boucles et de spirales, érafle la mienne. Wuan regarde et tremble, je crois qu’il a peur d’elles… et peur de moi ?

Viens, mon chéri qui n’aime personne… Cette danse à mort, c’est aussi la tienne. C’est notre combat final, notre duel… Alors que je pense cela, les filles s’écartent. Suis-je exaucée ? J’avance et Wuan ne bouge pas. Je me sens étrangement forte… et légère. Présente au monde, pleinement présente, consciente des basses, de leur répercussion lente sous le plafond mouvant de la cave, de la moiteur tiède des corps, des effluves de sueur, de shit et de tabac, de l’enivrement des pouls et de l’incohérence des pensées – consciente de la couleur de l’air et du moindre mouvement dérivé… et, en même temps, sourde au sens de la musique et aveugle à l’agitation des têtes, des chevelures polymorphes et des bras… étrangère à ce monde, à cette cave et à cette soirée. Je ne vois que toi, mon amour… Que toi. Je ne sens plus que ta peur, la panique de ton corps… et ma haine. Parce que je te hais, Wuan. D’une haine dépossédée, dépouillée, plus évanescente qu’une ombre à fleur d’eau… Animale.

Je sais maintenant que les trois filles-requins – aspirées par le courant ou parties en quête de proies – n’étaient pas venues pour me tuer. Les femelles-requins ne tuent pas les femmes, pas plus qu’elles ne tueraient une fée. L’île de Fowga est un cercle d’hommes ; l’océan, le royaume des farawas. Je suis devenue brisure, cri, appel… Est-ce ce que sont aussi les fées ?

*

Près de l’île de Fowga dansent des requins. La nuit, surtout. Des pointes blanches, des makos, des petits requins-citrons, parfois un requin-tigre ou un vieux grand blanc solitaire… et des requins bleus, des femelles au regard voilé – presque fées ou déjà farawas – que, sur les eaux, des hommes appellent.

Avez-vous vu des requins danser ? Je les vois, maintenant… je les vois.

Dans l’eau noire des récifs troublée par le reflet de la lune – une lune pleine, blanche – ils forment une ronde, un mandala. Le cercle des vies. En leur centre, un banc de poissons. Autour d’eux, des méduses, des gorgones. Des hippocampes fantômes. Des nudibranches blanchâtres. Tous irréels, tous improbables. Tous là, vivants. Et, au-delà, la ceinture de coraux. Un battement lointain, sourd. Un requin se détache du carrousel : un peau bleu, une femelle : moi.

*

Tu m’as appelée, Wuan. D’un cri qui me déchire et m’enchaîne. Mon corps s’étire, s’affine – se transforme. Je deviens récepteur – réceptacle. J’entends… je sens… Je te sens, Wuan. Le sel de ta sueur, le goût de ton sang, l’odeur de ton âme… Ma peau est une corde tendue, et l’air forme un arc elliptique dont je perçois et absorbe la moindre vibration. Je suis ça : l’attente – le vide et la vie. Je suis devenue mon vœu, son prix, et ton appel… Je ne te hais plus, chéri, ne me crains pas – j’ai faim, seulement. Faim de chair, faim d’âme. D’âme, surtout… impérieusement. Viens, mon amour…

Je te ramène, Wuan.

*

On a vu, au Black Cave, une femme dévorer son amant. Est-ce véridique, possible ? Il faut le croire. En revanche… pourquoi personne n’est intervenu ? Comment les choses se sont-elles passées ? …  Les témoins de la scène affirment que, dans la marée humaine, sur cette piste de danse survoltée, la menace fut indécelable, l’attaque imprévisible, le carnage « fulgurant ». A peine, en s’écartant, eut-on le temps d’apercevoir une forme sombre fendre l’air et un bras coupé ras fuser dans un geyser de sang. Après cela : rien – le vide, le silence… et quelques traces rouges flottant, fantomatiques, dans l’air lourd redevenu tout à coup sec, « glacial ».

*

Près de l’île de Fowga, la même nuit, une fée vint au monde…

Une fée requin.

Dans une mer calme.

(c) Yael Assia

Première parution dans le magazine Elegy n°48, juin-juillet 2007

Photo du requin : George Desipris

Merci à Sire Cédric pour sa relecture

et, pour la photo, à Chad Madden

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