Trick or treat - et d'avalon à camelot - lucie chenu - yael assia - lire en ligne

Extrait :

"Mon premier nom était Gwion Bach. Je l’ai appris alors que j’étais gosse, je ne sais plus, vers neuf ou dix ans – et ça, je le dois à ma mère : à ses cris, ses colères, ses marques. Ma mère aimait me cracher dessus et me frapper en ouvrant les portes. Elle ne le faisait pas méchamment, non : c’était une habitude, presque un devoir. Elle me répétait en soupirant : ah, que veux-tu, tu l’as cherché ! Le fait est que je me conduisais mal : j’étais maladroit, empoté, les assiettes me tombaient des mains, les balais valsaient dans les tables, même mes pieds refusaient de marcher droit… Un jour, en manipulant une poêle chaude, je m’étais brûlé la main droite (aujourd’hui encore je tiens cette main – toute rétrécie et toute rosâtre – recroquevillée comme un fœtus mort) et ma mère s’était écrié : qu’as-tu fait, qu’as-tu fait encore ? et elle m’avait lancé le fond d’huile – grésillante, puante – en pleine face. J’avais hurlé : j’ai mal ! j’ai mal ! tandis que de l’huile glissait le long de ma tempe ; elle y a dessiné un diadème, plus rouge qu’une crête de coq et luisant. Mon grand-père, qui se trouvait là (et perdait la boule joyeusement), s’est esclaffé, tandis que je criais : excellent, ce petit est à point !

Et à cet instant je me suis tu, parce que je n’en pouvais plus d’avoir mal. Et quand, à la maison, trois, quatre ou peut-être huit jours plus tard, une dame est venue m’interroger, je me suis cramponné à la table en pensant – fort, le plus fort possible : je ne suis que de la viande… de la viande… Et, en une heure, je n’ai rien dit. Et je me suis senti très puissant, pour la première fois de mon enfance, de me découvrir ce pouvoir de magie : se dire que tout va bien, tout va bien… Et faire, oui, en sorte que tout aille. Je me suis dit : je dois être magicien.

C’est ce jour-là, de joie et de souffrance, que j’ai commencé à dévorer tous les livres qui traitaient des bardes, et d’autres encore sur les sorcières, les légendes et les contes de fées.

Et parce qu’en lisant, j’ai compris, les livres m’ont sauvé ; je peux dire ça.

*

Avant, je prenais de travers la violence. La haine de ma mère, ses crachats. Je recevais des pluies de coups de ceinture, je passais des nuits entières debout, les bras écartés, comme en croix, je dissimulais mes bleus à l’école, je masquais mes cernes sous du talc. J’escamotais aussi mes larmes. Je me demandais : « Pourquoi ai-je si mal ? » Je me croyais le frère de tous les souffrants : les noyés, les enterrés vifs, les battus à mort, les malades… jusqu’à ces grandes bêtes aux yeux tristes dont les petits cirques prétendent qu’elles dansent – guillerettes malgré les aiguillons et les dards qu’on cache sous leurs pattes. Je me forçais à les regarder tous : à sentir, près d’eux, leur souffrance. Je me disais – sans doute à tort : ils ne seront pas seuls, si moi je souffre. Mais je ne savais pas, alors, le Glissement : l’ivresse dangereuse qui fait se perdre ; l’appel d’autres peaux qui grise et happe."

 

(c) Yael Assia

Première publication dans Et d’Avalon et Camelot de Lucie Chenu,

éditions Terre de Brume, 06/2012

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