Ça, c’est pour moi le plus beau et le plus triste paysage du monde.

Le Petit Prince

là-bas - désert - essuf - yael assia

Extrait

"L’immobilité nue, dépouillée. La lumière, nue elle aussi. Le ciel est blanc argent, et l’air à ras de sol, torréfié. Une chaleur écrasante s’abat tandis que du sol incandescent monte une vapeur sèche, surchauffée. Autour, au-delà, partout, la même uniformité blanche : seules quelques courbes lointaines, tremblantes, que l’œil ne peut délimiter et, plus bas, de grandes nappes creuses, les sebka taries dont le reflet seul fait illusion, encore, dans les vastes étendues brûlées.

Sous le corps mort d’un serpent, le brasillement du sable, silencieux, et dedans le fourmillement scintillant de dizaines de pattes affairées. Plus loin un caméléon jaune fait de l’équilibre sur deux pieds, les deux autres levés haut ; il déglutit lentement, entrouvre sa bouche, et puis change, attend sur ses deux autres pieds.

Pas le moindre point d’eau à moins de vingt kilomètres d’ici. La zone est désertique, et totalement désertée. Les derniers croissants d’ombre ont fondu depuis l’aube, jusqu’à ce midi, centimètre par centimètre, insidieusement, comme les mirages, puis, ensuite, implacablement. La brûlure de la lumière s’abat, dure, à la verticale.

Tout à coup, le sable bouge. Le flanc bas d’une dune semble, entier, soulevé par le vent. Un tourbillon l’anime ; une spirale qui s’enroule, grosse columelle creuse percée par les deux bouts, aspire l’air, crache le sable, par sa bouche noire qui grossit, ronde, énorme, démesurée… Le caméléon s’est enfui. Le cadavre du serpent s’est, quant à lui, trouvé projeté et ensemble, avec lui, le patchwork rayonnant des écussons moirés qui lui nettoyaient les entrailles.

Le trou noir gronde, le tunnel se convulse, sa gueule ouverte émet une série de feulements et de chuintements, et puis… tout s’arrête aussi brutalement que la tempête de sable était née. Le trou rétrécit, le tunnel s’effondre, la gueule se tord et le trou l’avale. Et autour le sable retombe en pluie de plus en plus fine et claire, éparse. Un nuage de particules flotte encore à un mètre du sol, masquant la vue, dansant dans le reflet des rayons captifs que leur éparpillement libère peu à peu, perdus, hagards, déboussolés. Au-dessus d’eux émerge un voile noir. Un monticule de tissu sombre. Une nuque, des épaules, un corps accroupi, replié. Et plus loin le sable, qui continue de se poser doucement, dessine la forme d’un dromadaire couché, comme jeté là par le vent, en lieu et place de la carcasse du serpent gris : une belle bête, haute, vigoureuse, bien qu’immobile, les muscles avachis ¾ assommée. Quand l’homme se lève, lentement, elle s’ébroue et regarde autour d’elle, étonnée. Elle est sombre, comme l’homme, et de ses flancs osseux tombent deux longues ailes bleu nuit…

C’est comme ça que les Kel-Midbar naissent.

Et c’est ainsi qu’Owen devint fou.

*

Fou, oui, et chaque fois que…

Hé, qu’y a-t-il, voyageur ? Est-ce mon histoire qui te déplaît ou bien mon haleine que tu fuis ? Le breuvage rouge qu’on distille sur Gones n’est pas aussi bon, loin s’en faut, que l’était le vin des vignes sur la Terre, mais on se saoule comme on peut. Cependant, je vais te dire… Hé, une seconde, reviens… Laisse-moi terminer … Regarde-moi. Oui,  dans les yeux… Voilà, comme ça. Alors, que vois-tu ? Moi, je m’en vais te le dire : du bon sens. Parfaitement. Plus de bon sens que vous tous ici. Crois-tu que je ne sais pas ce que vous attendez, l’air de rien, toi et tes deux petits camarades ? Et les autres… hein ? Vous attendez un truc qui n’a pas d’existence… Parfaitement, oui ! Ce que j’en sais ? Hé, me crois-tu bête ou aveugle ? Vos mines anxieuses, vos doigts tordus, vos ongles rongés… Vous attendez le « Passeur », n’est-ce pas ? Le Passeur… tu parles… S’il existe ? C’est à moi que tu le demandes ? Les divagations de l’ivrogne t’intéresseraient donc, finalement ? Allons, ne fais pas cette tête… Je te répondrai, ne t’en fais pas ! Le vieux Marco a vécu… et il sait bien des choses… Amène tes amis, la tournée est pour moi…

Alors, môme, que veux-tu que je raconte ? Les Sables, bien sûr… Ça vous démange, hein… c’est pour ça que vous êtes venu… Comment je sais ? Mon pauvre garçon, regarde-toi donc – regardez-vous, tous : comme si ça ne se devinait pas. Je les rencontre toujours ici : les gens comme vous, ceux dont le rêve d’autre chose scintille, humide, brûlant, au fond du regard… C’est une maladie contagieuse et, pour ne rien arranger, grave. Comment, le gosse ? Oui, j’ai bien dit « maladie »… et que devrais-je dire, au lieu de ça ? Tu es capable, toi, le petit blond, de nommer le mal dont tu souffres ? Tu ne souffres pas ? Tu ne souffres pas… Mais si, tu souffres. On souffre d’autant qu’on ne le sait pas."

(c) Yael Assia

Photo originale : Rubén Bagüés

Première publication : Emblèmes n°7, l'Oxymore


Le début de la nouvelle (la naissance des Kel Essuf  - ici nommés Kel-Midbar - dans les sables) a été écrit sur El Alem, des Nestorisbianca - le 7ème titre de l'album éponyme.

On retrouve aussi le groupe (et ce même album) dans une autre de mes nouvelles, Les Wagons-Lits.


Vous pouvez écouter l'ensemble des (trop rares) albums des Nestorisbianca sur BandCamp.

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