Extrait :

all the accidents - yael assia

 

"Le paquet m’informe : « Fumer tue ».

Le buraliste dit : « Quatre euros quinze. » C’est ça que vaut une vie ?

Je reprends ma monnaie. Le petit garçon me regarde. Il me regarde toujours. Je demande aussi une barre de Bounty.

Et des chewing-gums.

− Merci, Fernand (c’est le buraliste).

− Au revoir, docteur.

 

Quand je rentre enfin à la maison, le petit garçon est déjà là. Je devrais y être habituée, maintenant, mais chaque jour je sursaute, c’est plus fort que moi – je n’admets encore pas qu’il est chez lui.

 −Hein, c’est ça le message ? je lui demande. Que tu fais comme ça te chante, que tu es chez toi ?

J’hésite un peu, mais il faut que ça sorte :

− Ou m’entendre dire que je m’excuse, c’est ça ?

Le petit garçon ne dit rien.

− Je m’excuse, je dis.

Sans conviction.

− Je m’excuse, je regrette, là, voilà.

 

Sans Hugues, la maison me semble terne, morte. Télé éteinte, canapé vide. Pas de soupir, pas de toussotement las – pas de dialogue creux : Ca va ? Ouais, bof. Et toi ? Crevée… Ben ça. Quoi ? Mmh. Pas de mélopée agonisante.

Les couples malades ne parlent plus, ils chantent à deux, l’un par-dessus l’autre ; chantent comme les enfants se rassurent, juste pour faire taire le face à face. L’amour ne ronronne plus, il bavarde. Son tissage du vide fait parfois comme des pièges à rêve dans le silence. Je glisse dans la chaîne un CD de Björk.

I feel emotional landscapes…

 

Quand j’étais petite, j’aimais le silence. Pas le silence vide – le silence de l’espace, vibrant et plein : le silence de l’air, de la terre, de la pluie. Le silence bruissant des feuilles mortes. Le silence cotonneux des nuages – plus chargé lorsqu’ils devenaient plus lourds. Le silence crissant du gravier. Le silence émietté du sable fin.

Les îles ont cela de fascinant que même rongées, mangées, elles survivent. A la mer, aux assauts des vagues, aux tempêtes, aux hommes, au pétrole, aux constructions laides qui les hérissent, aux poubelles versées sur leurs plages.

J’aimais la Bretagne comme une enfant. Les enfants n’aiment pas les lignes droites. Leur géométrie n’est faite que de courbes : de dunes, d’horizons, d’arbres immenses… Il n’y a que les grands pour craindre l’infini. Pour redouter les chutes verticales. J’aimais nager loin, jusqu’à perdre le souffle, et me suspendre devant le gouffre des falaises : l’île résistait bien… je ne tomberais pas. Même emmenée loin, je reviendrais toujours.

Même adulte – me disais-je – je ne me perdrais pas.

Je me disais cela alors même qu’on me lestait de carcans et de poids. J’étais une De La Haye. Anne, tiens-toi bien, n’ouvre pas la bouche, coudes sur la table, ne caresse pas le chien, dis bonjour madame, ne crie pas. Non, ne crie pas, même pas de bonheur. Ne sautille pas, ne piétine pas, ne pose pas de questions, ne tire pas sur les manches, ne te vautre pas dans la boue, attention ta jupe, s’il vous plaît, merci,  j’ai honte de toi. Les De La Haye étaient l’écorce de la France : pas le cœur mais tout de même une part de l’arbre. Mes parents nous voulaient rugueux, forts non de nos poings mais de notre nom, il fallait être fiers : Anne, ton dos, droit !

 

J’ai la nausée – le dégoût qui remonte. Le dos droit, le cœur droit… le cul droit, aussi ? Ne rien dire, hein, c’est ça que vous vouliez ? Les De La Haye sont doués pour le silence… Oh, ça, vous avez réussi ! Mais pas de la façon que vous souhaitiez.

− Coucou, sourit le piano, dents blanches et dents cariées. Coucou de sa bouche grande ouverte, indécente. Buvons donc, Anne ! Buvons et trinquons à l’oubli.

− C’est cela, buvons, ami l’ivrogne… Traître et lâche, même toi tu t’es tu !

Tu as fait silence dès qu’il est entré… dès que son regard s’est posé sur moi… dès qu’il a dit « Qu’elle a grandi ! », comme d’autres auraient dit « Mm, baisable ! »… Tu t’es tu… parce que tu as compris. Tu savais ce qui allait se passer. Alors, toi, l’ami de mon enfance − mon confident − tu m’as lâchée.

Et toi, qu’as-tu, petit garçon ? Ca t’étonne que je parle à un bout de bois ? Mais celui-ci n’est pas comme les autres. Il chantait, quand j’étais petite fille. Il tonnait, il riait, si sifflait, il disait le ciel, la terre, la pluie… il était ma caisse de résonance. Jusqu’à toi, oui, il a chanté. Ou jusqu’à l’autre… mais tu sais, c’est pareil, pour moi.

Ensuite, à cause de vous, quinze ans plus tard, il n’a plus été bon qu’à devenir ma planque et mon bar : mes bouteilles, mes cachets, mes contraceptifs, mes mouchoirs… Il accueillait tout, gardait tout. Et j’ai coulé quelques jours tranquilles – douloureux, brumeux, mais tranquilles – loin d’Hugues et de son désir d’être père, à des encablures de tout dialogue : Ça va ? Ouais, bof. Et toi ? Quoi ? Oui.

J’étais hors-je et j’aimais ça. Ça me soulageait. Jusqu’à ce qu’Hugues claque la porte. Et que toi, tu viennes – reviennes. Grandi d’un seul coup et pourtant curieusement si petit. Si fragile et si frêle. Flottant entre deux rives – sans vrai âge."

 

(c) Yael Assia

Première publication dans (Pro) Créations de Lucie Chenu, éditions Glyphe (2008)

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