« Au commencement était le Verbe. » (Jean, 1,1)

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« Regarde, ces tablettes célestes (…) J’ai lu le Livre de tous les actes des hommes, de tous les enfants de la chair vivant sur la terre, jusqu’à la génération finale. » (Livre d’Hénoch)

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 « Je suis l’Alpha et l’Oméga. » (Apocalypse, 1,8)

*

C’est l’amour, Sœur Clélie, qui nous a toutes conduites à B. Parfois les grâces de l’amour… et parfois aussi les chagrins.

*

« Jésus lui dit : « Je suis la Résurrection et la Vie : celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? — Oui, Seigneur, répondit-elle. » » (Jean 11,25-27)

*

La Sœur Xénitéia ne prie jamais, ma Mère. Elle ne chante pas, ne sourit pas, et semble tant souffrir… Pourquoi ?

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Les ténèbres du passé…

Une nuit comme mille autres. D’encre, précisent les poètes.

« Ave Maris Stella… »

La porte du monastère Sainte Marguerite d’Antioche est close. Une grille en fer forgé, des murs hauts. Derrière la clôture, un chœur uni de voix de femmes, sereines, lumineuses, intenses, perce l’obscurité comme la perce, au même moment, le scintillement rassurant d’une unique étoile au lointain. Le souvenir de la promesse. De l’autre côté de l’enceinte, le long du chemin pentu, une silhouette voûtée — celle d’une femme entre deux âges — court, trébuche, se redresse. Une autre — chêne foudroyé — statue noire comme l’ébène, disloquée et obscène, la regarde.

— Il t’a menti ! Il t’a menti ! croasse le Diable.

Un corbeau, tête penchée, se hisse sur l’arbre nu.

— Dix siècles de mensonges, est-ce que ce n’est pas assez ? Une vie nouvelle… Relever les morts… Ne vois-tu pas qu’il s’est joué de toi ?

*

« Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement contre vous toute sorte d’infamie à cause de moi. » La femme court. « Vitam praesta puram iter para tutum… » Les voix s’élèvent, claires, détachées. Un refuge, enfin… La grille de fer grince ; la femme la secoue.

Au secours, au secours… Aidez-moi !

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Mille ans plus tard.

— Lecture de l’Apocalypse selon Saint Jean.

— Gloire à toi, Seigneur.

— Lorsque l’Agneau ouvrit le premier des sept sceaux, j’entendis le… le premier des Quatre Vivants crier… « Viens ! »

Sœur Agnès tremble. Se sent-elle coupable ? Mais coupable de quoi ? De ma propre faute ? Je confesse à Dieu tout-puissant, je reconnais devant mes frères… Agnès a un regard de faon traqué. Pourtant, c’est moi qui ai péché. Moi seule.

— Et voici qu’app… parut à mes yeux un… cheval blanc…

L’Apocalypse.

Un orage gronde — encore lointain. Pour combien de temps ? Seigneur, qu’ai-je fait ?

J’ai longtemps cru démente la copiste du monastère, notre vieille sœur Xénitéia. A la suite de quel choc, quel chagrin ? Je n’en savais rien, alors. En repli dans sa chaise roulante, elle hochait sa longue tête chenue, crispait ses doigts maigres sur les accoudoirs, et gémissait, parodiant l’agonie du Christ : « Mon âme est triste jusqu’à la mort… », puis éclatait de rire, ou parfois s’écriait, tout à coup horrifiée : « Le démon, le Satan, il m’a rejointe ! » Quelle vie avait pu être la sienne ? Quel chemin douloureux l’avait menée, un jour, jusqu’ici ? De quel mal souffrait-elle ? Comment n’ai-je pu comprendre ? Les médecins sont-ils aveugles ? Je sais, maintenant. Oui, je sais. Mais on ne sait jamais que trop tard.

— Lorsqu’il ouvrit le deuxième sceau, j’entendis le… le…

Pauvre Agnès. Elle bégaie, paniquée ; ne le serait-on pas à moins ?

— Incapable ! Vous massacrez le Livre Saint !

C’est la voix — rauque et sifflante, méconnaissable — de Mère Marie des Douleurs. Elle si mesurée d’ordinaire se lève d’un bond, raide, les traits convulsés, et arrache le micro des doigts nerveux de l’incapable.

— Le Livre, ou plutôt le peu qu’il en reste, crache Mère Marie.

Elle darde dans ma direction un regard accusateur, noir. La Sœur Agnès pleure et s’écarte. L’abbesse reprend la lecture : Apocalypse selon Saint Jean — gloire à toi Seigneur. Tandis que dehors le vent rugit, ici, dans la chapelle, la colère s’insinue. Souffle de haine. Violence. Dans la vallée, la foudre s’abat. Les vitraux s’illuminent, nimbant de rouge les visages. Vos mains se ferment, ma Mère. Vos poings se serrent et vos yeux flamboient. Voici donc le Second des Quatre. Quelque part, au-dessus de nos têtes, le ciel s’ouvre et, dans l’obscurité compacte, craque comme un vase gigantesque. Le cheval rouge feu, rouge sang. J’entends son galop, là, dehors.

— Celui qui le montait… L’abbesse lit, imperturbable. … on lui donna de bannir la paix hors de la terre.

Le grondement du tonnerre se déroule en longues volutes sonores. L’Apocalypse. Qu’ai-je fait, mon Dieu ? L’humanité peut-elle se perdre par la seule faute d’une ? Et moi qui croyais « sauver le monde »…

*

La règle. Regula. Poteau indicateur et route : le scribe est comme un ange qui prendrait les paroles du Seigneur du Ciel en dictée.

« Écoute ! », commande la Règle.

« Ma fille, sachez que chaque mot compte. Ne les lancez pas aveuglément, mais comme on lancerait des couteaux : avec précision et prudence. Toute négligence est un crime. Pas question de « lapsus calami ». La plus insignifiante hampe, le plus petit point, le moindre accent ont été voulus et pensés : votre main est au service des textes sacrés et non l’inverse, ne l’oubliez pas. Pas un iota ne doit être changé à ce que nous copions. C’est la règle : pas un iota. »

Ainsi l’abbesse Marie des Douleurs me désigna-t-elle ma mission.

*

Moniale. Monos. Seul. Solitaire.

« Aujourd’hui et chaque jour, vous mourrez à ce monde, Clélie. L’acceptez-vous ? Le désirez-vous ? En êtes-vous certaine… vraiment ?

— Oui, ma Mère. »

*

Au secours, au secours… Aidez-moi !

*

« Tous les hôtes qui surviennent seront reçus comme le Christ. »

Règle de Saint Benoît, paragraphe 53.

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J’étais venue à B. par amour. Aux postulantes qui se présentent, la Mère Abbesse demande : « Que cherches-tu ? », et la postulante répond : « Dieu, ma Mère. » Mais je n’ai pas répondu Dieu. J’étais médecin. J’aimais les hommes. J’ai dit : « Le salut de l’humanité. » La Mère Marie hocha la tête.

— C’est une réponse de Carmélite, non de Bénédictine, le savez-vous ? Et cependant Notre Seigneur a besoin qu’on le serve. Entrez.

Durant mon postulat, je m’acquittai de divers travaux pour le bien de la communauté. Je proposai plusieurs fois de travailler à l’infirmerie ; j’aspirais à me rendre utile — elles étaient nombreuses, les vieilles sœurs impotentes, et parfois plus démentes que la Sœur Xénitéia… et puis il y avait les malades — mais cette grâce me fut toujours refusée. Je me sentais inutile. Au monastère, le temps est usure. Je devins professe temporaire, puis professe permanente : je récurais les casseroles, apprenais le grégorien, chantais les antiennes latines, reprisais et m’initiais à l’art de la céramique… Durant six ans, mon quotidien se trouva rythmé par la petite cloche de l’abbaye. Elle sonnait, invariable, l’office de vigiles, l’oraison, le temps de lecture, l’office de laudes, l’office de prime, le chapitre, les temps de repas, l’office de tierce, le temps de travail, l’office de sexte, le temps libre, l’office de none, l’office de vêpres, celui de complies, et la messe en milieu de journée.

Jusqu’au jour où mourut la Sœur Xénitiéa.

*

C’était un 21 juin, l’air était chaud et lourd. J’étais assise, nerveuse, dans le bureau de l’abbesse. Elle m’avait convoquée ; elle-même était debout et faisait les cent pas. A brûle-pourpoint, rompant le silence devenu pesant, elle me demanda :

— Connaissez-vous, ma fille, le troisième degré d’humilité ?

— Oui, ma Mère. Se soumettre à son abbé.

— Et le quatrième ?

— C’est… prendre patience.

— « Qui persévérera jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé. »

— Matthieu, chapitre 10, verset 22, dis-je.

—  Cela vaut aussi pour les ordres que l’on vous donne et les tâches qui vous sont confiées.

Cessant d’aller et venir, Mère Marie s’assit face à moi. Le bureau nous séparait encore, mais elle se tenait assez près de moi pour que je distingue les gouttes de sueur qui perlaient, petites, sur son front. Elle semblait à bout de force.

— Comme vous le savez, ma fille, depuis la nuit dernière, notre sœur copiste n’est… paix à son âme… plus des nôtres.

— Oui, ce midi le Père Franck l’a dit à la messe. Voulez-vous que je…

J’allais dire : que je constate le décès. Absurde.

— Notre sœur, anticipa l’abbesse, a déjà gagné sa dernière demeure. Ce matin dès l’aube. Nous n’avions… Nous ne pouvions attendre. Son corps…

La voix de Mère Marie s’étrangla. La coutume monastique voulait que l’on veillât les corps vingt-quatre heures à tout le moins — et sans urgence spéciale il était inconcevable qu’une sœur fût enterrée ainsi, presque honteusement, en secret, sans à-Dieu collectif de toute la communauté. Le corps de la vieille sœur s’était-il décomposé si vite… ? Je n’osai poser la question. L’abbesse s’absorbait, comme aimait dire ma mère, dans « la prière pauvre du muet qui égrène son chapelet de larmes ». Jamais Mère ne porte mieux son nom que dans un moment tel que celui-là. Y a-t-il plus implacable échec que celui de la Mater Dolorosa — l’échec de l’amour face à la mort ? Je pensais moins en croyante qu’en médecin : je détestais la mort ; je la haïssais — viscéralement. De plus, moi qui croyais Mère Marie forte, incapable de flancher, devant son chagrin j’étais aussi mal à mon aise que le sont les enfants quand, pour la première fois, ils voient l’un de leurs parents pleurer. Alors que, troublée, je baissais les yeux, je découvris une blessure sur le poignet droit de l’abbesse. Une sorte de… griffure. Non… Une brûlure.

— Que vous est-il arrivé, ma Mère ?

Mère Marie se redressa :

— Ce n’est rien.

— L’apparence n’est pas belle. Il faut soigner ça, ma Mère.

Elle s’épongea le front :

— Inutile. Ma fille, je ne vous ai pas fait venir pour une consultation. J’ai une tâche autre à vous confier. La perte de notre sœur copiste nous cause un immense embarras. Son travail, quelque anodin qu’il put paraître — recopier des registres n’a rien de bien exaltant, je sais bien — était, pour toute l’Église, d’une importance capitale. Et ce travail, ma fille, j’aimerais, dès maintenant, vous le confier.

*

— Vous prendrez ces registres, là-haut, sur l’étagère, et en recopierez le contenu un à un, sur ces autres posés ici…

Mère Marie m’avait conduite au scriptorium, une petite pièce attenante à la bibliothèque, sous les combles. Ici avait travaillé, jusqu’à la veille de sa mort, la défunte sœur Xénitéia… et je prenais sa relève : copier, copier, copier, sans relâche. Au lieu de sauver le monde… N’avais-je pas été plus utile à le soigner ? Des noms, des noms… de longues listes de noms.

— Ma Mère, ce sont des registres de baptême, n’est-ce pas… Mais à quoi bon les copier ?

— Est-il si nécessaire que votre travail ait un sens ? Au service de Notre Seigneur, rien n’est absurde, ma fille. Une mission : c’est ainsi que vous devez considérer votre travail. Une sainte et indispensable mission. Tout ce qu’on accomplit en Son Nom a du sens, du bon sens ; le Seigneur y veille, n’en doutez pas.

Pourtant, oui, je doutais.

— Ma Mère, demandai-je à l’Abbesse, j’ai été successivement affectée aux cuisines, à la lingerie, au potager. Et aujourd’hui vous me demandez de recopier ces registres… et je… je vous l’ai déjà dit, je suis médecin ; ne serais-je plus utile à…

— Vous avez été médecin. Vous ne l’êtes plus. Apprenez à mourir au monde. Et puis… Non, vous ne pouvez rien. Dieu seul peut. Pour le reste… tout le reste… Ce qui est écrit est écrit. Il n’appartient à aucun de nous de détourner quoi que ce soit.

*

« Il n’y aura rien qu’il tienne pour négligeable. »

Règle de Saint Benoît, paragraphe 31.

De la noirceur de l'encre - Yael Assia

Ce qui est écrit est écrit… J’eus la surprise, un jour, de recopier le nom d’un de mes camarades d’école, Pascal Peres, qui s’était fait moine lui aussi. Je lui écrivis pour lui faire part de cette heureuse coïncidence — cela nous offrait, de plus, une occasion de reprendre contact… mais hélas « Frère Baptiste » ne reçut jamais ma lettre. Son « Père », l’Abbé Philippe, un Cistercien, me répondit en personne par un petit mot d’une infinie délicatesse : « Notre diligent frère Baptiste nous a précédés récemment dans la longue file d’attente de ceux qui frappent à la Porte de Dieu, ma fille. » Ajoutant qu’il priait pour ses parents, et qu’il prierait pour moi aussi.

*

« Le dimanche, tous s’adonneront à la lecture, excepté ceux qui sont désignés pour les divers emplois. »

Règle de Saint Benoît, paragraphe 22.

*

Je « copiais » chaque jour, et aussi le dimanche. L’abbesse disait que le travail était part de l’opus dei, et que l’œuvre de Dieu primait sur le repos.

« Nous nous reposerons le septième jour lorsque sera brisé le septième sceau. Ce temps-là n’est pas encore venu.

— Mais Saint Benoît, pourtant, ma Mère…

— Saint Benoît nous recommande avant tout de prendre garde à ce qu’aucun frère nonchalant ne s’adonne à l’oisiveté. Il insiste aussi sur le fait, je vous le rappelle, ma fille,  que ce qui est ordonné doit être exécuté sans trouble, sans lenteur, sans tiédeur, sans murmure, sans réplique ni refus, « car l’obéissance qu’on rend aux supérieurs, on l’adresse à Dieu ».

*

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. » (Jean 1)

Et le Verbe était encre… encre, encre, et encre encore… et à force de ne voir que des lettres, des lettres, et des lettres toujours, et d’écrire sans cesse, j’en avais la nausée...

*

« Aux faibles, on procurera des aides pour qu’ils fassent leur travail sans tristesse. » Règle de Saint Benoît, 35.

*

Dans cette petite pièce poussiéreuse que je nommais intérieurement « la geôle », une sœur travaillait avec moi. Elle était discrète et menue et semblait avoir fait vœu de silence tout autant que de chasteté, de stabilité et d’obéissance.

Elle s’asseyait devant son pupitre, rassemblait ses plumes, ses tampons, ses encres, ses pinceaux, puis s’appliquait sans pause à ses enluminures sans plus relever la tête — son voile noir bas sur le front.

— Sœur Agnès, lui demandai-je un jour, vous avez longtemps travaillé auprès de l’ancienne copiste, notre défunte sœur Xénitéia ; l’avez-vous bien connue, vous parlait-elle parfois ?

Elle me regarda, l’air effaré, comme si j’avais prononcé à voix haute le nom de Belzébuth ou de Satan.

— Savez-vous, insistai-je, qu’il m’arrive d’entendre sa voix en rêve alors que je n’ai jamais eu l’occasion de lui parler ?

— Et que vous dit-elle ?

Je constatai à cette occasion que Sœur Agnès n’était pas muette, comme j’avais fini par le croire.

— Elle crie… appelle à l’aide : au secours, au secours… aidez-moi !… Sa voix semble si vraie, si… vivante… qu’il m’arrive en pleine nuit de m’éveiller en sursaut… et d’avoir l’impression qu’elle agonise toujours, et que… qu’elle n’est pas morte réellement.

Sœur Agnès s’empourpra et son pinceau en poils de loup tomba avec bruit sur le plancher.

— Sœur Agnès, qu’y a-t-il ?

— Rien. C’est que…la Sœur Xénitéia faisait… des cauchemars elle aussi.

— Quelle sorte de cauchemars ?

— Le démon la torturait parfois, et lui donnait… de sombres pensées.

— De sombres pensées ? Vous voulez dire…

Bien sûr qu’elle « voulait dire »… Agnès baissa la tête. La Sœur Xénitéia s’était donc suicidée : cela expliquait le mystère qui planait sur sa mort, et aussi sans doute le fait qu’on l’ait enterrée… discrètement. Dix-huit heures déjà, vêpres sonnaient. Agnès, qui semblait m’en vouloir, se leva, me tourna le dos et, me précédant vers l’église, ses deux bras repliés contre son torse menu sous le scapulaire sombre, se hâta.

*

— Ma Mère, tous ces noms…

— Oui ?

— Ils viennent à la suite, sans mention parallèle de paroisses ni de dates. Pourtant, sur les registres de baptême…

— Les registres de baptême…

Mère Marie soupira.

— Connaissez-vous le sens du mot « baptême », ma fille ?

— Le sens étymologique ? Immersion.

— Non, ma fille, le sens religieux.

— C’est le passage par la mort et la résurrection du Christ, le lavement des péchés…

— Oui, et le don d’un nom. Dieu, ma fille, reconnaîtra les siens. Relisez l’Apocalypse, le passage du « petit livre » : le Christ lit le recto et le verso de nos vies et de nos cœurs… et cela lui suffit. A quoi bon localisations et dates ?

Des registres de baptême…

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D’étranges bruits couraient sur les livres que je devais copier. Oh, presque rien, et très bas : des chuchotements, des allusions, des phrases brèves échangées entre deux battants de portes…

Les livres, murmurait-on, auraient renfermé d’importants secrets, codés à la façon des clés de la kabbale. Les noms, recopiés dans le désordre, auraient permis l’accès à des savoirs occultes… Jésus aurait tenu l’original du premier livre — de simples  parchemins reliés — dans ses mains. Et le Diable, disait-on, aurait convoité ces listes de tout temps… On disait, oui. On suggérait, on insinuait, on réfutait… mais les bénédictins n’aiment pas les « discussions frivoles » et il se trouvait toujours une sœur plus sage ou stricte que les autres pour, index sur la bouche, les stopper.

*

« La mort et la vie sont au pouvoir de la langue. » (Règle de Saint-Benoît, chapitre 6)

*

— Ma Mère, au cours de mon travail, j’ai maintes fois ouvert et refermé les livres et… une chose me trouble : il me semble parfois que l’ordre des noms change, dans les listes originales, sur les pages que je n’ai pas encore copiées.

— Ma fille, vous savez ce que dit Saint Benoît : châtie ton fils avec la verge et tu délivreras son âme de la mort. Vous ai-je demandé d’apprendre par cœur des noms dans l’ordre ? Non ! Mais simplement — et uniquement — de les copier, et que chaque page copiée soit conforme à l’originale. Si vous avez l’esprit ailleurs, vous commettrez des fautes, c’est immanquable. Or je vous ai confié l’importance de ce travail, et je ne tolérerai pas de rature, pas plus que d’omission ou d’ajout. « Qui oserait faire des surcharges, Dieu le chargera de tous les fléaux, et qui oserait retrancher…

… aux paroles de ce livre, Dieu retranchera son lot de l’arbre de Vie. » (Apocalypse, chapitre 22) Je baissai les yeux.

— Oui, ma Mère.

*

Ce qui est ordonné doit être exécuté sans trouble, sans lenteur, sans tiédeur, sans murmure, sans réplique ni refus, car l’obéissance qu’on rend aux supérieurs, on l’adresse à Dieu; « veillez, car vous ne savez pas quel jour doit venir votre maître. » Je continuai silencieusement ma tâche. Copier, copier, copier… toujours avec application et régularité… les listes de noms sans fin, à l’encre noire, car « le Seigneur a décidé d’habiter dans l’obscurité » (I Rois 8,12)

Au secours, au secours… Aidez-moi !

*

« Soyez sobres, veillez, votre adversaire le Diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. Résistez-lui, fermes dans la foi. »

As-tu, une fois dans ta vie, commandé au matin, demandait Dieu à Job, assigné l’aurore à son poste ? Un jour vint à l’une de mes sœurs la dangereuse tentation de commander au matin à travers ma nuit d’encre. Je me souviens bien de ce jour, de tout ce qui fit ce jour, même si j’ai oublié la date (la Mère Abbesse avait raison, certaines choses n’importent pas)...  et je me souviens aussi d’un nom : Lucie Lauriot, petite lueur échappée à la chape de noirceur et premier de tous les noms qui ne saigneraient jamais d’encre… et que n’appellera jamais le Christ Glorieux… effacé. Goût de miel et goût d’amertume… hélas, hélas, immense cité… « la lumière de la lampe chez toi ne brillera jamais plus »… ah que ne puis-je réécrire le temps ! Mais non, il ne fait que tourner, tourner, comme un disque rayé, et ma mémoire seule remonte le fil… Qu’ai-je fait, qu’ai-je fait Seigneur ?

Ce jour-là, alors que profitant d’une courte récréation, les moniales flânaient par petits groupes dans le jardin, la cellérière du monastère, Sœur Marthe de Béthanie, me prit à part. C’était une femme petite et ronde, à l’ordinaire joviale, mais toute la provision de joie qu’elle avait emmagasinée avait fondu, cette dernière semaine, au même rythme que ses kilos.

— Sœur Clélie, me demanda-t-elle, rouge, nerveuse, vous êtes médecin n’est-ce pas ?

— Oui.

— Avez-vous soigné de jeunes enfants ?

— Parfois, oui.

— Ma nièce… elle a quatre ans… et mon frère m’a appris qu’elle était très malade. Et ce matin j’ai reçu une lettre de ma belle-sœur : la petite n’en a plus que pour trois semaines à un mois.

— Puis-je…

Qu’allais-je dire ? Puis-je… quoi ? Apprendre « à mourir à ce monde ». Sœur Marthe stoppa net et son regard s’accrocha au mien comme à une bouée.

— Oui, ma Sœur, vous pouvez. Ces registres que vous copiez…

— Quoi donc, ma Sœur ?

— Son nom… le nom de ma nièce : c’est Lucie. Lucie Lauriot. Elle n’a que quatre ans… quatre ans, ma Sœur… je vous en prie, ne le copiez pas !

Ne pas le copier ? Qu’est-ce que cela pourrait changer à… « Le Diable, comme un lion, rôde. »

— Sœur Marthe, qu’insinuez-vous ? Je ne…

La Sœur Marthe de Béthanie éclata en sanglots.

— Mais ne comprenez-vous pas que vous êtes maudite… maudite ! Cette sinistre besogne, que vous faites en aveugle… ne vous demandez-vous jamais…

Non, je ne comprenais pas. Pas encore. La cloche sonna au-dessus de nos têtes. Din-dang, din-dang. Je restais interdite, assommée. A côté de moi, la sœur m’implorait « Ne le recopiez pas… recopiez le mien ! » et priait à la fois : « Le mien, oui, Seigneur, si vous voulez… mais éloignez d’elle ce calice ! » et pleurait. Nous entendîmes, dans la chapelle, nos sœurs chanter le temps de complies. « Éloigne d’elle ce calice ! » Cette sombre besogne… la mort de Frère Baptiste…  vous êtes maudite… en aveugle… ne comprenez-vous pas ? La cloche sonna de nouveau : complies se terminaient, et le jour baissait déjà. Sœur Marthe disparut, muette : « Que personne ne parle après complies ». Je traversai l’allée, courant presque et, dix secondes plus tard, fis irruption dans le bureau de l’abbesse, sans prendre la peine de frapper et au mépris de toute règle :

— Ma Mère, il faut que je sache…

*

L’autorité n’interdit pas une grande subtilité humaine. L’abbesse me fit asseoir… et je sus.

— Ma fille, le plus longtemps possible j’ai tâché de vous préserver, me dit-elle. « Heureux les simples », a dit le Christ, et j’espérais que ce serait votre cas… mais votre ignorance tend hélas plutôt à vous nuire et à nuire au travail que vous accomplissez, et Saint Paul ne dit-il pas : « Nous ne voulons pas, frères, que vous soyez ignorants », aussi est-il grand temps que je vous instruise de la vérité. Mais, tout d’abord, ouvrons nos cœurs à la Parole et prions ensemble, comme deux sœurs…

Nous dîmes ensemble un Notre Père, puis le Credo : « je crois en la résurrection des morts ». L’abbesse re-cita Saint Paul : « Nous ne voulons pas, frères, que vous soyez ignorants au sujet des morts ; il ne faut pas que vous vous désoliez comme les autres, qui n’ont pas d’espérance. »

— Ma fille, ouvrez cette Bible et lisez à haute voix le début du vingt-huitième chapitre de l’Évangile selon Matthieu.

Je m’exécutai, perplexe — et que faire d’autre ?

— « Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent visiter le sépulcre. Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre : l’Ange du Seigneur descendit du Ciel et vint rouler la pierre, sur laquelle il s’assit. Il avait l’aspect de l’éclair et sa robe était blanche… »

— Avez-vous une idée, ma fille, de quelle pouvait être… l’identité… de cet Ange ?

Je ne répondis pas.

— Continuez.

— … « comme la neige. A sa vue, les gardes tressaillirent d’effroi et… et devinrent comme morts. »

— Continuez.

— « Mais l’Ange prit la parole et dit aux femmes : « Ne craignez point, vous : je sais bien que vous cherchez Jésus le Crucifié. Il n’est pas ici car…

— … car il est ressuscité. » Oui, cette merveille, ce miracle, l’Ange l’annonce aux deux femmes, et les deux femmes, joyeuses, portent la nouvelle aux disciples. Ma fille, avez-vous réfléchi, en lisant ce passage, que cet Ange, devant le tombeau, se trouvait être le premier témoin de l’Évangile — la Bonne Nouvelle — avant les douze apôtres, et avant même les femmes… et que… la Mort — car c’est bien elle — était donc le premier disciple du Christ ressuscité ?

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« Réjouissez-vous de ce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. » (Luc, 10,20)

*

Jésus, la regardant, l’aima. Il l’appela et lui dit :

— Exulte, toi qui dispensais les ténèbres, car je te le dis, en vérité, désormais tu n’annonceras plus la mort mais la Vie. Ton joug sera léger et, de même que tu as témoigné de ma victoire sur la nuit, ton œuvre témoignera du passage des hommes par la vie sur cette terre et, à ma suite, par le trépas. A ces hommes, proclame mon retour imminent et leur résurrection prochaine. Dans l’attente de ma Gloire, accomplis ce qui doit être. Et que ton cœur demeure un réceptacle de joie.

— Ainsi soit-il, répondit-elle.

Elle alla, témoignant : « Ce n’est qu’une courte attente, un sommeil provisoire… Prenez patience comme je prends patience. Le Fils de l’Homme reviendra bientôt, amen ! »

Elle écrivait le verso : les noms de tous les morts, les figeait dans la pierre, les gravait dans le bois… et Lui, bientôt, les lirait à haute voix et les appellerait, nom après nom, os après os, chair après chair… et leur donnerait, ce faisant, une vie nouvelle.

— Croyez, leur disait-elle, ne désespérez pas.

Dix ans, cent ans passèrent, et le Christ ne revenait pas. Trois cents ans, cinq cents ans, et la mousse rongeait les noms sur la pierre et le bois… Elle continuait sa besogne. Le Démon vint la tenter. Elle avait les jambes lourdes et trébuchait en chemin. Plus de neuf cents ans sans le moindre signe. Les os devenaient poussière, un à un. Elle portait maintenant, comme une croix trop lourde, la longue litanie des noms des hommes sur son dos : en portait le recto, et le verso, toujours… Et il ne revenait pas.

Le Diable croassait :

— Il t’a menti ! Il t’a menti !

La porte du monastère Sainte Marguerite d’Antioche était close. Elle se souvint de la promesse : son retour, pour bientôt… Apprendre la patience, demander de l’aide :

— Au secours, au secours !

La Mort secoua la grille de toutes ses forces et, épuisée, lasse, s’effondra.

*

— Mais cette femme, ma Mère… cet Ange… enfin… la Mort… c’était donc notre sœur, la vieille copiste Xénitéia ?

L’abbesse hocha la tête, lentement, comme si elle avait craint, par un oui trop entier, de briser… un serment, peut-être ?

— En ce cas, cela signifie… que la Mort est morte, ma Mère ! Et que plus personne ne devrait plus…

— Mourir…

— Oui… Dieu ne veut pas la mort, ma Mère. L’a-t-Il seulement créée ?

— Elle fait partie de Son mystère.

« Fait » ?

— Oui… fait. La Mort ne peut pas mourir… n’est pas morte.

— Mais ma Mère, Sœur Xénitéia…

— Elle n’était simplement plus en mesure de poursuivre sa tâche. Voyez-vous… Après tout, oui, autant que je vous le dise… Ce récit vous mettra en garde : ces livres, dans le scriptorium, inspirent parfois de sombres pensées…

— De sombres pensées ?

Je me souvins des cauchemars que Sœur Agnès avait mentionnés.

— Peu avant sa… disparition, il est venu à l’esprit de Sœur Xénitéia de… de détruire les livres, pour ne plus poursuivre sa tâche.

*

— Voyez-vous, ma fille, la Règle de Saint Benoît dit : « Si un frère voit que le poids du fardeau excède totalement la mesure de ses forces, il devra faire connaître à celui qui commande les raisons de son impuissance. » Hélas, quand l’ordre vient de Dieu… Je ne pouvais rien faire pour alléger le fardeau de notre sœur Xénitéia. Mille ans encore d’attente après son arrivée… Sans doute était-ce trop pour ses épaules voûtées ; mais il ne m’appartenait pas d’en juger… Notre sœur devenait triste, plus que triste même : désespérée.

L’Abbesse se signa.

— Ayant égard à sa faiblesse, j’ai enjoint à une jeune sœur — Sœur Agnès — de travailler à ses côtés, pour lui être un modèle de joie, de foi, et de bon zèle. Le jour, cela permettait que notre vieille sœur ne soit pas seule ; mais une nuit… elle est sortie de sa cellule. Je m’en suis aperçue trop tard… Elle avait pris les livres et était descendue aux cuisines, où finissait de brûler un feu… et les a jetés dedans, en vrac.

— Ils n’ont pas brûlé ?

— Non. Mais… réalisant son échec, notre sœur a tenté de s’immoler. Elle s’est… oh, c’est atroce à dire… elle s’est assise dans les flammes.

— Mais ma Mère, Sœur Xénitéia ne se déplaçait plus qu’en fauteuil…

— Oui ma fille, et je suppose que cette traversée du monastère fut pour elle un chemin de croix. Cela prouve à quel point elle… pouvait être désespérée.

Moi qui avais haï la mort… je la prenais, maintenant, en pitié.

— Et… elle n’est pas…

— Morte ? Non.

Mère Marie se tut. Parler lui devenait pénible.

— Non, ma fille… On ne peut pas brûler les livres, et la Mort ne peut… ne meurt pas.

*

Je ne posai plus d’autre question, envahie que j’étais par une sensation d’impuissance, et de doute — oui, de doute aussi… croyais-je réellement à la « résurrection des morts » ? le Seigneur reviendrait-il ? … comme notre sœur Xénitéia. On ne pouvait donc pas tuer la mort… pas plus que détruire son œuvre macabre. La stopper, peut-être ? Oui, la stopper… Voler les livres… et ne plus jamais écrire…

— Le Seigneur lit dans les cœurs, me dit l’abbesse. Je préfère vous le dire tout de suite : j’ai pris l’habitude de mettre, la nuit, ces registres en sécurité dans des coffres depuis… depuis ce sinistre incident.

Je hochai la tête. Je n’avais plus qu’un souhait : sortir, fuir… maintenant.

— Ma Mère, je… Je suis médecin. Avant mes vœux monastiques, j’ai prononcé, je m’en souviens, un autre serment : celui d’Hippocrate. Et la Bible elle-même dit : Tu ne tueras point. Je…

— Vous voulez partir ?

— Je demande à être relevée de mes engagements, ma Mère.

— Quand voulez-vous partir ?

Le monastère Sainte Marguerite est perché sur une colline nue, loin de tout, en pleine campagne.

— Demain… Dès l’aube.

— Je comprends, ma fille. Je ne vous retiendrai pas.

de-la-noirceur-yael-assia-xeniteia-la mort - christianisme

Les sœurs… Je rêvais, je cauchemardais… Ou bien elles étaient folles. Toutes autant qu’elles étaient, avec leurs murmures et leur foi. La Mort n’est pas un être… pas un être vivant… bien sûr qu’elle ne peut pas mourir. Elle est aussi invulnérable que la logique ou les éléments… Folle, dire que j’avais failli devenir folle… Demain je partirais, je serais libre, j’oublierais tout cela…

Je sombrai dans le sommeil.

Un bruissement me réveilla : le frôlement de pieds nus juste derrière ma porte… des pas longeant le couloir… le bruit s’amenuisait… Je sautai de mon lit, ouvris ma porte. Le bruit de pas devenait inaudible… Qui qu’elle soit, la personne n’avait pas entendu la plainte rouillée émise par les gonds usés de ma porte. Je descendis, à sa suite, le couloir et les escaliers, me retrouvai dans le hall et traversai la cour. Une ombre glissait vers l’église. Je poussai la porte battante : il faisait sombre, mais je connaissais les lieux… l’emplacement des chaises, des rangées, de l’estrade de pierre, de…

Au secours, au secours… Aidez-moi !

La voix… De nouveau, dans mon esprit, cette voix…

Le passage vers les sous-sols se faisait par une porte dérobée, à mi-chemin entre la stalle du chœur et la croisée du transept ouest : la silhouette s’y engouffra ; je l’empruntai à mon tour ainsi qu’une série de marches escarpées et étroites, et parvins dans ce que je supposai être le couloir transversal de l’ancienne chapelle mérovingienne, récemment mise à jour, et que les moniales appelaient « la crypte ». Je savais ce que je trouverais dans la crypte — un livret le signalait, et on le disait aux retraitants : des sarcophages. En revanche, ce que je ne m’attendais pas à voir, c’est le spectacle qui s’offrit à moi : pas une once de poussière, les dalles, quoi que grossièrement jointes et très anciennes, étaient lisses et propres. Deux chandelles parfumées brûlaient sur un tombeau, un petit bouquet de fleurs reposait sur une table, et une moniale s’était assise, me tournant le dos, un livre sur les genoux… la Bible. C’était l’abbesse : je reconnus sa voix.

Elle parlait… mais à qui ? M’avait-elle remarquée ?

— Je viens vous faire la lecture. Et nous prierons ensemble.

A qui parlait-elle donc ? Je m’avançai, prudemment, interloquée, méfiante.

— Nous lirons aujourd’hui les textes que vous avez manqués à la messe… et je vous apporte aussi l’hostie consacrée, afin que vous puissiez communier…

J’avançai encore… quelques pas… la pièce était vide… l’abbesse, comme je l’avais pensé, était-elle folle, plus folle que la Sœur Xénitéia…

Oh, Seigneur !

*

Je la vis. Je la… reconnus. Ce tas, sous un drap, par terre… Cette chose… agonisante. Cela n’avait rien d’humain… Un homme n’aurait pas survécu à cela. C’était… une chose : une chose vivante et qui avait gardé une ressemblance, dans le regard… et l’attitude peut-être, avec… ce désespoir, tête penchée, comme trop lourde… ces yeux à demi furieux et à demi implorants, à jamais ouverts sous des paupières dévorées… le visage… si c’était un visage… mutilé, brûlé atrocement… et ce corps comme un tas de cendresLa…

— Sœur Xénitéia, dis-je.

L’abbesse, effarée, se tourna.

— Clélie, que faites-vous l…

Le tas de cendres et d’ossements semblait vouloir ramper… Le regard s’accrochait à moi ; le drap s’avança un peu, et puis encore un peu, laissant une trace grise à sa traîne… et, derrière, un tas d’os… calcanéum, cuboïde, astragale, cunéiformes… un pied.

— Clélie, cria l’abbesse. Surtout ne…

Ma gorge devint un nœud. Un gros nœud, étouffant, de coton, de douleur et de spasmes… Cela portait un nom : empathie. La chose souffrait… Ma Sœur la Mort… Elle n’était pas invulnérable. Je ressentais sa douleur… Une douleur qui vivait sa vie propre et voulait…

— Mou… rir, articula-t-elle, et un parchemin de peau morte se détacha de son menton osseux. Ai… dez-… moi.

— Non, Sœur Clélie ! hurla la Mère.

Elle bondit à ma suite.

Les registres étaient « en sécurité », elle me l’avait dit… mais le cahier vierge… le cahier : non. Il suffisait d’un nom… un simple nom, je le savais, maintenant…

— Clélie, ne faites pas ça ! Pour l’amour de Dieu, ne…

Huit lettres.

Xénitéia. X : une croix, le fardeau d’une éternité trop pesante. X pour rayé, barré, fini… Apposer le noir de l’encre à la droite immédiate de la croix.

*

Voici donc mon histoire… Je l’ai fait.

Je pensais… quoi ? Abréger le martyr d’un être qui souffrait… et aussi tuer la mort… non « la Mort », mais « la mort », la briser à jamais. : huit lettres pour une euthanasie, une « bonne thanatos »… une mort sans souffrance ; même « elle », La Mort, y avait droit.

*

La Mort ne peut mourir, avait dit l’abbesse.

C’est faux, même les immortels meurent, ma Mère. L’amour meurt, le chagrin meurt, et la Mort peut mourir aussi. Comment ? Je ne le sais pas. Peut-être en s’évaporant, comme une fumée, un songe ; ou peut-être en se liquéfiant… ou en devenant encre, tout simplement… encre noire.

*

« Qui oserait faire des surcharges, Dieu le chargera de tous les fléaux, et qui oserait retrancher aux paroles de ce livre, Dieu retranchera son lot de l’arbre de Vie. »

Malheureuse, qu’avez-vous fait !

Votre cri d’il y a trois ans, ma Mère… Depuis…

Depuis aucun être n’est mort. Que s’est-il passé, dehors ? Nous étions préservées, ici, de l’étonnement, de la stupeur : ces rumeurs sur le bétail qu’on ne pouvait abattre, et qu’il fallait manger vivant ; les vieux qui s’entassaient dans les maisons de retraite — épuisés, tristes, hagards, atteints du mal d’éternité — ; ces malades, ces souffrants dont le corps à bout de force refusait de mourir et qu’il fallait sans cesse abrutir de calmants…

Et puis vinrent les premiers signes. Un vent, disait-on, « se levait ». Des anges apparurent à Éphèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie et Laodicée. D’étranges créatures ailées voletaient jour et nuit en chantonnant : « Saint, Saint, Saint ! », et  un nuage blanc forma la toison d’un agneau. Puis sept sceaux apparurent dans le ciel…

de la noirceur-yael assia-cavaliers-apocalypse

Au lever du jour vint le premier cavalier.

En milieu de journée apparut le second. La colère, ma Mère ; vous si calme, comme elles tremblent, vos mains.

Cette nuit la famine frappera à son tour à notre porte.

Et demain

*

L’abbesse lit : « Lorsqu’il ouvrit le quatrième sceau, j’entendis le cri du quatrième Vivant : Viens ! Et voici qu’apparut à mes yeux un cheval verdâtre ; celui qui le montait… »

*

Il fallait les quatre cavaliers pour que revienne le Christ Triomphant.

« Le Seigneur descendra du Ciel et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront en premier lieu… » (I Th. 4,16)

Après quoi les vivants seraient unis au Christ… Et tous vivraient ensemble, sans plus jamais de larmes.

Ainsi était-ce écrit ; car l’encre est sceau, et le Livre promesse…

*

Et le Livre était promesse… L’abbesse lit : « on le nommait… »

On ne le nomme pas — la Mort est morte, le Quatrième Cavalier n’est plus ; les pages suivantes de l’Apocalypse se sont effacées, redevenues blanches… Le Christ ne reviendra plus. Les morts ne ressusciteront pas. Les vivants vivront à jamais, alors que dehors les harcèleront guerre, peste et famine…

Le Livre s’arrête. L’éternité non…

Noire comme l’encre.

Un corbeau croasse.

 

(c) Yael Assia

Première parution dans Emblèmes n°7 (L'Oxymore)

Photographies originales de :
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