“Underneath it all

We feel so small

The heaven fall

But still we crawl”

Trent Reznor,” The way out is through”.

Dans la nuit glacée de Skagerrak - Yael Assia - mythologie nordique - ragnarrok - genèse - arche de noé

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre n’était que désert et que vide, les ténèbres couvraient l’abîme, et le vent de Dieu tournoyait sur les eaux. »

Noé, à l’instar de tous les Justes, connaissait le Livre par cœur. Enfant, déjà, il lisait les signes dans les ridules du sable et chaque pas, lentement, se marquait sur le sol mouvant comme un mot tout juste révélé. Il avait appris Dieu et le monde, l’Un avec l’autre, au fil du temps, et sous le fouet implacable du vent qui efface comme poussière les infimes traces esquissées.

« Que la lumière soit. » Dieu l’avait dit. Et qu’elle « était bonne », juste après.

— Oh oui, que la lumière était bonne ! pense Noé. Qu’elle était belle, et chaude et douce, et combien elle me manque, ici !

Il se recroqueville et serre les poings sur l’une des deux sangles qui ceinturent grossièrement le radeau. Fermer les yeux, ne plus entendre, ne plus penser : se réfugier loin, le plus loin possible au fond de soi. Et que renaisse l’étincelle d’une image, d’un son ou d’un mot…

Noé se souvient des marches sur les mers de sécheresse incendiée. Son père Lamek « au pied léger » le guidait à travers l’océan de feu, de dune en dune et d’erg en erg, sans jamais fléchir ni ciller.

— Suis-moi, mon fils. Suis ton vieux père, se plaisait-il à lui répéter.

Par ces mots il lui transmettait le flambeau de la confiance aveugle qui était leur seul héritage. La tradition s’était ancrée dans leur corps, les angles saillants de leur visage, les blessures de leurs pieds nus, la salive de leur bouche, et leur sang. Lamek avait suivi son père Mathusalem. Mathusalem suivait Hénoch, Hénoch suivait Yéred ; Yéred avait suivi, en son temps, Mahalaléel et, à travers ce dernier, marché dans les pas de Kénan, Enosh et Seth, et sur les empreintes éphémères du premier homme, leur ancêtre à eux tous : Adam.

Ainsi allait la foi au pays du désert brûlant.

Mais où était le désert, aujourd’hui ? Où étaient le sable, le Livre, et Dieu ?

Noé avait pourtant obéi. Avait suivi Dieu jusqu’au bout, comme son père et les pères de ses pères — et peut-être même plus aveuglément. Il n’avait pas bronché quand Dieu lui avait annoncé froidement :

« Je vais effacer de la surface de la terre les hommes que j’ai créés, et avec les hommes, les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel — car je me repens de les avoir créés. »

Il n’avait pas bronché parce qu’il connaissait le Livre déjà ; connaissait chaque mot, chaque ligne, chaque point — et même le dernier. Il savait que le dernier point n’était que recommencement, renouveau. Que la lecture du Grand Livre ne s’achevait jamais. Que Job serait heureux, que Ninive ne périrait pas, qu’in extremis le fils d’Abraham n’aurait pas à être sacrifié. Que du déluge renaîtrait la vie et que le jour, sans cesse, renaîtrait de l’obscurité. Ainsi le voulait le Livre, du début à la fin et de la fin au début — et tout cela, oui, Noé le savait. Il avait confiance en son Dieu.

— Cet enfant nous apportera, de par notre travail et le labeur de nos mains, une consolation tirée du sol que Dieu, dans le Livre que nous vivons, maudira.

Ainsi parlait Lamek en évoquant Noé. Le père était fier de son fils, et aussi de ses trois petits enfants : Sem, Cham et Japhet — tous des mâles, car Dieu est puissant. Le vieux Lamek était mort très vieux, le cœur enthousiaste et comblé.

— Si un seul homme doit être choisi, c’est mon fils que Dieu choisira, parce qu’il est sage et juste ! Et si toute une lignée doit l’être, ce sera celle que Noé engendrera. Mon fils est un homme pieux et bon. Dieu est grand, je suis heureux, que Son Nom soit éternellement sanctifié !

Sur ce cri d’allégresse, les lèvres de Lamek s’étaient fermées ; à tout jamais — ses yeux aussi. Mais Noé savait que son père renaîtrait à travers tous ses descendants et le fil sans fin de l’humanité, comme Mathusalem et Adam : que la vie n’avait pas de fin, que Dieu n’avait qu’une parole, que l’élan créateur ne saurait être stoppé… Il croyait, Noé, oui : il croyait dur comme fer en Dieu, le Dieu du Grand Livre — et en l’humanité.

— Au secours !

Le cri s’échappe, aigu, déchirant. Noé ne peut le retenir, ni faire taire sa peur ; pas plus que s’empêcher d’avoir froid. Cela le dépasse — tout le dépasse : la noyade de ses trois fils, de leurs familles et de sa propre femme, l’engloutissement de son bateau, la mer déchaînée, la tempête, les vagues violentes, la froidure mordante, le vent furieux.

— Au secours ! Au secours, mon Dieu, m’aurais-tu abandonné ? Rien ne devait se passer comme cela !

Le Livre disait qu’après le Déluge, Dieu donnait sa bénédiction à Noé et à ses fils, et leur demandait d’être féconds, d’emplir la terre, de se multiplier… Et d’abord, avant cela, Noé devait sortir de l’arche avec sa femme et sa famille, et avec tous les couples d’animaux de toutes les espèces qu’il avait embarquées, pour les sauver de la mort, dans l’arche. « Tous les animaux qui sont avec toi, tout ce qui est chair, oiseaux, bestiaux, et tout ce qui rampe sur la terre, qu’ils soient féconds et multiplient. » Noé connaissait par cœur ce passage-là : le connaissait « en son cœur » plutôt, puisque le Grand Livre s’écrivait en lui, avec sa chair, avec son sang, faute d’être écrit d’encre déjà.

« Qu’ils soient féconds. »… Morts, tous : noyés — sans exception. Sauf lui : Noé. Lui et son radeau en guise d’arche. Et, autour, la mer démontée.

Sem avait été, le premier, avalé par la mer, et puis Japhet, et Cham le dernier. Les femmes, quant à elles, ne savaient pas nager et s’étaient trouvées englouties dès qu’avait coulé l’immense arche. Certains animaux, à l’instar de Cham, avaient très longtemps résisté ; lutté contre les flots et tenu tête, bravement, aux vagues. Le cheval mâle était de ceux-là : un grand alezan que Noé avait baptisé Midbar, en l’honneur du désert — et pour ne jamais oublier, quoi qu’il advienne, les mers de sable.

Cela fait maintenant trois jours que le bateau a chaviré. Trois jours que Noé est seul, accroché au radeau que Cham et lui ont fabriqué après le naufrage, avec les décombres de l’arche. Trois jours qu’il hurle jusqu’à plus de voix, sans avoir ni bu ni mangé. Trois jours qu’il ne dort plus et espère que tout cela n’est, si Dieu le veut, qu’une vision d’horreur, un cauchemar — un mirage d’ombre dans le sable, peut-être… Quelque chose qui peut s’effacer.

*

De la glace et du feu. L’union des éléments contraires ne pouvait que mal se terminer. Le froid et l’humide, le chaud et le sec : était-ce conciliable, tout cela ?

Les doigts fuselés d’Odin se crispent sur les accoudoirs minces de son trône. C’est curieux, cette façon dont on a toujours représenté le roi des dieux nordiques : massif et musculeux, comme le sont les géants de glace — ou comme son fils Thor l’est aussi.

Je ressemble à la tour depuis laquelle j’observe le monde, l’océan, mes terres et les grandes étendues glacées. Je suis longiligne et de marbre, et mon âge ne se compte plus en années. Et je n’ai plus qu’un œil, de même que la tour n’a qu’une percée. Nous sommes jumeaux, elle et moi. Le jour où elle tremblera, je tremblerai. Le jour où elle croulera, je m’effondrerai. Mais puisque la tour est illusion et ne dépend que de ma magie, elle ne croulera que lorsque je m’effondrerai. Le cercle n’a pas plus de fin que le serpent qui se mord la queue : je ne mourrai pas. Le crépuscule de ce monde ne m’atteindra que si je le veux bien. Hurle, Fenrir, hurle donc : tu ne m’impressionnes pas.

*

Un cri lugubre déchire, tout à coup, l’air figé. C’est vrai, l’air est figé… Noé s’était endormi — ou était à demi mort ? Et voici qu’il se réveille dans un monde inconnu et que le courroux des éléments s’est miraculeusement apaisé. Plus de tempête. Le silence et le calme. Le Tout-Puissant a-t-il eu pitié ? A-t-il exaucé sa prière, entendu ses supplications ? … Mais qu’est-ce ? De nouveau, ce cri — le même cri ; cet appel macabre de bête affamée.

— Wouououououou…

Il se disperse en échos, et se fige, à l’instar du reste : mille éclats translucides de voix irréelles et fêlées.

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre n’était que désert et que vide, les ténèbres couvraient l’abîme, et le vent de Dieu tournoyait sur les eaux. »

La mer est plate et noire, et recouverte par endroit d’un placage d’argent lumineux — une lumière immobile, gelée. Une lumière morte, pense Noé. Est-ce que le soleil se lève ou se couche ? Difficile de le dire. Le temps est comme suspendu. Dans le golfe de Skagerrak, le radeau flotte, léger. Devant Noé et autour de lui se dresse, haut, le profil uni des montagnes. Leurs reliefs imposants se découpent en contre-jour sur le ciel rose pâle. L’océan achoppe donc ici. Skagerrak est le bout du monde, peut-être.

Un orage s’annonce, Noé le sent. Inutile d’être originaire du nord ou du sud de la planète pour prévoir les intempéries — et l’orage qui vient sera violent. Nouveau hurlement de bête. Puis, loin — très loin encore — un premier grondement retentit.

*

Loki se débat. Ses liens se desserrent. Le Ragnarrök commence enfin ! La fin du monde ; la mort des dieux. Yahaa ! Yihii ! Loki est fou. Il pleure et chante à la fois. Douleur et joie — une joie sauvage. Yahaa ! Yihii ! Oui, il est fou.

Depuis combien de temps le dieu du feu se trouve-t-il prisonnier de cette grotte ? Des années. Cent ans ? Mille ans ? Plus que cela ? Oh, et qu’importe ! Libre, bientôt… Libéré ! L’intestin  de Narvi devient mou : son étreinte, peu à peu, se relâche. Loki s’acharne. La grotte empeste la chair décomposée, mais Loki n’en a cure : la vie là-haut, dans quelques heures, puera elle aussi le cadavre — les cadavres… dont la terre entière sera jonchée. Loki pousse un cri de triomphe : le colon desséché de Narvi, distendu, est retombé en tresse sur ses pieds.

Tu crois que ça me touche, peut-être, Odin ? Que l’horreur m’affecte ? Pas du tout. Je l’ai assez pratiquée en maître.  La cruauté me couronne et la perfidie est mon sceptre : tu es peut-être le roi des dieux, mais le roi de l’enfer, c’est moi ! J’ai assis ma fille Hel sur le trône du Bas-Monde pour commander aux morts que tu ne m’as pas arrachés… Les réprouvés, les malhonnêtes, les déserteurs, les lâches, les trop vieux, les trop faibles, les sorciers mauvais et les fous… Les sujets de ma fille s’agitent, au-dessous de nous, et le monde tremble : ne le sens-tu pas ? Et parmi ces rebelles, les deux fils que tu as poussé odieusement, sous les yeux de leur père qui les aimait — car je les aimais — à s’entretuer. Vali et Narvi : l’assassin et le martyr ; le fils éventré dont les entrailles m’ont, toutes ces années, servi de liens… Ce fils devenu, au seuil de la mort, assassin et fratricide à son tour : « Que mon frère me suive en enfer, puisqu’il est mon meurtrier ! » Voilà, roi des dieux, ce que tu as fait de mes deux enfants… Mais, depuis leur mort, j’en ai eu d’autres : trois autres enfants, bien en vie. Et Hel, ma fille, est de ceux-là : elle, la Hideuse, elle la Mauvaise, elle la Haineuse — elle dont les deux frères tueront, lors du Ragnarrök, l’un ton fils Thor, et l’autre… toi. Ne sens-tu pas, Odin, venir la fin du monde ? Ne sens-tu pas, sous les fondations de ta tour et les pieds de ton trône… le monde trembler ?

*

Comme un coup de hache — mensonges ! — dans le tronc lisse. Frémissement horrifié. Mensonges ! Qui dit que les arbres ne ressentent rien ? Les bourgeons d’Yggdrasil sont noirs. Mensonges ! Mensonges ! De leur nécrose, chaque printemps, renaissait la verdure, symbole de force, de santé et de vie. Dans le monde des dieux, on ne meurt pas. Odin l’avait prétendu le premier. Il avait planté le frêne face à la tour, sa tour immense, et avait dit : « Regardez cet arbre. Son nom est Yggdrasil, l’arbre protecteur. Les serpents et les monstres ne s’en approchent pas, et même le ciel a peur de lui. Dans son bois nous sculpterons nos lances, nos gouvernails, nos échelles et nous nous reposerons sous ses branches. Cet arbre sera notre cœur, et c’est dans son cœur que tout être puise le souffle de sa propre éternité. Asgard sera éternelle. Le frêne Yggdrasil poussera aussi haut que ma tour. Ainsi en ai-je décidé. La cité des dieux ne mourra pas. » Mensonges ! Ces battements, dans le cœur de l’arbre : ces coups, ces attaques répétées. Mensonges ! Mensonges ! Mensonges ! L’arbre mourra. Mourra, hélas. Odin se souvient des jours heureux.

Asgard, « Cité des dieux », rebaptisée La Magnifique, portait son nom — ce second nom — comme un stigmate : plus sublimement et grandement qu’aucune femme n’aurait su le porter. Il y avait de la souffrance dans l’indicible beauté d’Asgard. Et à cause de cette souffrance, rien ne put entamer sa beauté : ni les hauts murs qui s’effritèrent, ni la terre qui se dessécha… Ni le mal. Ni l’hiver qui dura trois ans. Ni la disette, ni les famines, ni les meurtres, ni les soulèvements. Ni les crevasses dans son cœur le frêne, ni les fissures, ni le bois qui lentement s’assombrit… Asgard, dans sa douleur — et aujourd’hui encore — ne sait et ne peut qu’être belle, de plus en plus belle : magnifiquement.

Mensonges ! Mensonges ! Ces coups odieux ne cesseront-ils pas ? La ville entière tremble de longues secondes à chaque choc qu’Yggdrasil encaisse. Mensonges ! Mensonges ! « Le frêne porte la voûte du ciel. » Un des mensonges qu’Odin aimait à répéter. Comme une gifle, le mot lui revient. La tour blanche, elle, cependant, reste imperturbable autour du roi des dieux. Bouclier de marbre. « Je ne mourrai pas… », pense Odin. Que si je le veux ; que j’y consens : je reste maître de ma destinée.

*

A défaut de porter les cieux, les hautes branches d’Yggdrasil semblent parfois, lorsque le soleil plonge vers l’horizon, le caresser. Ou semblaient, plutôt. Il fait froid. Le monde, depuis le long hiver, est plongé dans l’obscurité. Le soleil se lève et se couche mais sa lumière ne se diffuse plus, pas plus que sa chaleur ne se communique : l’univers agonise et Yggdrasil, malade, n’est sûrement pas le garant de son éternité. La fin inexorable des mondes a de mystérieuses raisons auxquelles leur cœur, fût-il végétal, ne s’oppose pas : le frêne jumeau de la tour s’y est depuis longtemps résigné… Mensonges ! … Odin peut déployer ses tours, le cœur en bois de son royaume ne tardera sans doute pas à céder puisque les racines d’Yggdrasil plongent, et Odin le sait, dans un autre cœur — de glace et de feu, celui-là : le cœur de la fille de Loki, Hel, et de son domaine maudit… Là, sous terre, le blizzard de la mort souffle une haleine si putride que par sa seule puanteur elle paralyse le frêne tout entier. Des langues de feu et de glace lèchent le collet et le tronc. Leur goût est celui du sang, et leur coupure celle de l’acier. Telles des lames effilées, elles parcourent les nervures, et le poison de la mort, inexorablement, se propage : depuis les basses-fosses d’Hel, chenilles et cantharides remontent en rampant les naissances longilignes de l’arbre, des racines au collet et du fût aux rameaux, pour y dévorer fleurs et fruits. Et la magie d’Odin se décompose dans l’air sombre, au fur et à mesure que les parchemins vivants se détachent de l’arbre d’éternité. Sous les ramifications nues, le givre de la terre se couvre, impuissant, d’une mosaïque de galles piquetées, de festons jaunis et d’arabesques recroquevillées. Plus que pourriture et nuit. L’ère de la toute-puissance du roi des dieux, Odin le Mage, Odin dit le Sage, n’est plus. Yggdrasil dépérit et bientôt la tour tremblera. Cependant, Loki se trompe : ce ne sont pas les sujets d’Hel, sa cour de morts-vivants, qui ébranlent le sol et le frêne, mais le dragon Niddhog, le dévoreur de cadavres qui, devinant l’imminence du cataclysme dernier, s’agite sous les enfers, dans les entrailles noires de la terre décomposée et tire sur les ramifications des racines d’Yggdrasil… comme d’autres, plus au sud, secoueraient les branches inaccessibles d’un arbre fruitier. Que les morts tombent ! Que les morts tombent ! Et que la panse insatiable de Niddhog le Dragon s’emplisse d’eux à en crever !

*

Sous les pieds nus de Noé, la neige craque. Le radeau gît loin derrière lui, au bord de l’eau, de guingois comme une tombe mal refermée. Un pas devant l’autre. Orteils gelés. Noé frotte convulsivement ses côtes saillantes et ses bras. Il voudrait être mort, mourir, mais a trop peur de sentir son corps être torturé par le froid. Il avance, trébuche, s’arrête, grelotte, et reprend sa marche aussitôt. Deux chausses de cristal enserrent bientôt ses deux pieds. D’où monte cette puanteur ? La couche épaisse de neige dure se fissure entre ses deux jambes, et Noé manque tomber dans le sol qui s’ouvre sous lui. Ses mains se raccrochent de justesse au bord ; il reste suspendu, bras en l’air, jusqu’à ne plus sentir son propre poids. Au-dessus, l’orage qui menaçait gronde. Un énorme nuage gris sombre se profile. Le tonnerre résonne comme peut résonner le galop de mille chevaux dans une terre meuble ou sur le sable : le son est très assourdi et cependant reconnaissable, impossible à confondre avec un autre bruit. Une armée de cavaliers fous… Noé délire, sans doute. Devant ses yeux, plus de neige blanche, mais seulement le rouge ; un nuage de sang brun, épais, sous ses paupières fermées… Ses doigts lâchent.

*

— Père… L’armée est déjà lancée. Vos guerriers vous réclament.

L’homme qui se tient devant Odin est un grand gaillard de plus de deux mètres aux yeux verts et aux cheveux roux.

— Thor… articule Odin, surpris — comme s’il l’avait oublié, ou ne s’attendait plus à le revoir. Tu es donc venu ?

— Mais… Oui, mon père… Pour vous chercher. Val-Hall est vide. Les Valk…

— Val-Hall… Ah oui. Une belle supercherie, Val-Hall. Mensonges, que tout cela. A quoi donc nous sert la magie ?

— Enfin, Père, qu’avez-vous ? N’attendez-vous pas ce jour depuis de longues années ?

— Je n’attendais rien, Thor. Ce jour, je l’ai simplement redouté. Oui, redouté. Le jour de ma mort… Et le voilà. Mais je ne mourrai pas, Thor, je ne mourrai pas ! Ce monde, oui, et vous tous ! Toi, l’armée, les chevaux, tout ce qui vit, tout ce qui vole, tout ce qui peut se mouvoir ou ramper… Tout ! La guerre est perdue d’avance. A quoi bon prendre la tête des Einherjar, chevaucher avec les Valkyries ? A quoi bon voir leurs têtes tomber une nouvelle fois, entendre leurs gémissements, leurs cris ? A quoi bon assister au massacre et aux agonies ? Ils mourront, Thor, et toi le premier. Ou le dernier, peut-être. Mais pas moi. Pas tant que je ne l’aurai pas moi-même décidé.

— Je ne comprends pas, Père. Et les forces du mal ? Loki et ses enfants: Fenrir, Hel, Jormungand. Et Niddhog ! Les auriez-vous oubliés, Père ? Ne vous souvenez-vous plus… que le loup Fenrir vous tuera ? C’est écrit dans les mots : nos chants ne le prédisent-ils pas ?

Belle supercherie que Val-Hall ! Mon pauvre Thor, si honnête, si droit… si sot. N’as-tu donc rien compris à rien ? Le mal, le bien… crois-tu que la vie, c’est cela ? Que le feu brûle et que l’eau est glacée ? Que les Einherjar ne demandent qu’à se battre, que les Valkyries me sont dévouées, que Val-Hall est un paradis ? Pauvre, pauvre Thor ! Aucun mort ne veut revivre, et surtout pas pour guerroyer. Sais-tu ce que veulent les héros, Thor ? Ceux qui crèvent sur les champs de bataille en brandissant haut leur épée ? Manger, boire, rire de rien, s’emplir d’hydromel comme des outres, baiser comme des éléphants de mer… dormir jusqu’à ne plus s’éveiller… Voilà le rêve qu’entretiennent les héros au seuil de leur trépas ! En mourant, ils ne pensent qu’à cela : même le ventre ouvert, même les tripes à l’air, même le crâne fendu, ils ne pensent qu’à cela. Et voilà ce que les Valkyries sont obligées de leur raconter pour les convaincre de rejoindre mes troupes sous leur escorte — de réintégrer leur corps, de consentir à revivre et de gagner Val-Hall dans l’attente de la fin… de notre fin, Thor… et de leur fin aussi, une seconde fois. As-tu idée de ce que ça peut représenter : accepter de mourir deux fois ?

— J’y vais, Père.

C’est cela, vas-y ! Pourquoi me regardes-tu ? Tu me juges : tu juges le roi des dieux, le grand Odin : ton père, le Sage, le Mage, le tout-puissant roi des guerriers ? Tu me juges, Thor… Ta chevelure te couronne comme le halo des lunes sanglantes, et ton regard… il flamboie aussi. Sais-tu que c’est ainsi qu’il y a plus de mille ans, je regardais mon aïeul Ymir, le géant que mes frères et moi nous avons démembré pour semer son corps aux quatre vents ? Pauvre Thor… que me feras-tu, toi ? Que me feras-tu sinon me mépriser ? … Me cracher au visage ? Non, même pas.

Thor se retourne vers son père. Ses yeux sont deux émeraudes : verts, étincelants. Mais s’ils flamboient, ce n’est pas de haine, ni même de mépris. La gemme de son regard a des reflets labyrinthiques, de plis et de replis presque soyeux. Doux. Lisses comme le sont les lames affilées.

— Vous ne nous rejoindrez jamais, n’est-ce pas ?

Odin rit. Cruel :

— Vous rejoindre où, Thor, mon fils ? Sais-tu seulement où tu vas ?

— Oui, vers la mort, dit seulement Thor. Que m’importe de savoir où elle est.

— Et que veux-tu : t’enivrer de sang ? Te gorger d’honneur ? Te griser de ta force, te bercer de ton propre vertige… te donner l’illusion que le Ragnarrök capitulera parce que toi, le dieu de la foudre, tu agites vainement ton épée ?

— Non.

— Eh bien…

— Je veux combattre le mal, et aussi…

— Combattre Loki ? Et alors ? Le mal gagnera, quoi qu’il en soit. Loki n’est rien. Il mourra, c’est écrit. Hel mourra. Niddhog et Jormungand aussi. Le mal est comme les requins : c’est un affamé perpétuel ; il se dévore lui-même lorsqu’il n’a plus rien à manger.

— Je sais, Père, ce qu’est le Ragnarrök. Le feu est pire que les requins. L’univers entier se consumera.

— Alors ? Ce et, qu’était-ce ?

— C’était vous, Père. Votre titre, votre nom. La confiance que vous portent vos guerriers. Voici plus de deux mille ans que certains endurent pour vous les affres d’une presque éternité.

— Le Ragnarrök les en délivrera.

— Est-ce suffisant ?

— Je ne te suis pas.

— Père, c’est en vue de ce jour que vous avez rassemblé vos guerriers. Les Valkyries ont fauché pour vous, dans tout le Grand Nord,  les champs de bataille, ont moissonné la mort et ramené à Val-Hall les héros valeureux… Des milliers de fantômes à qui vous avez dit que le paradis était à eux. Des milliers, Père ! Des milliers que vous avez trompés… car Val-Hall n’était qu’illusion, et le paradis promis n’était que blancheur glaciale, comme la vie des hommes, à perte de vue. Et que silence, et que mutisme. Paralysie, ennui et froid. Tous ces hommes, en mentant, vous les avez trahis ; et votre seule justification…

Odin frissonne.

— C’était…

Thor désigne, par la fenêtre, le ciel qui s’obscurcit. Un immense nuage sombre fond comme au ralenti sur les claires étendues gelées.

Les émeraudes brasillent :

— Ça… !

Odin frappe le marbre du sol de son pied.

— Et si je refuse le destin, hein ? Que je ne veux pas mourir… ? Si maintenant la seule perspective du Ragnarrök m’écœure ?

— Vous effraie ?

— Non, m’écœure !

— Libre à vous. Je prends à votre place la tête de l’armée. Nous combattrons le mal jusqu’au bout. Et un jour ou un autre, vous en aurez assez. Vous déciderez de mourir. Et votre légende survivra.

— Thor…

— Nous n’avons plus de temps, Père. Je dois y aller.

— Une chose, mon fils ! Ta main…

*

Asch, Nöt… Noé reprend connaissance. Gwam-kaâ-tium-duk… Au-dessus de lui, des chocs répétés — comme des pas… Non, ce n’est pas le tonnerre des chevaux… Mais quels chevaux ? A-t-il rêvé ? Le bruit n’est plus le même. Asch, Nöt… Un corps rampe. Quelque chose d’énorme… Démesuré… Un ahanement. Ou une prière ? On dirait que le souffle — rocailleuxasch, nöt…  — se décompose en une suite de sons étranges… peut-être de mots étrangers… Gwam-kaâ-tium-duk. Une armée marche… là-haut, au-dessus… Au-dessus, mais où ? Nöt. Il fait tellement noir, ici.

Une voix : « Asch, Nöt, Kiüm-Ba-Tum… Asch, Nöt, Gwam-Kaâ-Tium-Duk… Asch, Nöt, Kiüm-Ba-Tum... Asch,... » Ce n’est pas humain. Ca ne peut pas l’être… « Nöt, Kiüm-Ba-Tum… Asch, Nöt, gwam-kaâ-tium-duk » Cette langue incompréhensible… comme soufflée — ce long murmure rauque… Et l’odeur… Acre, rance, suffocante ; l’air méphitique… irrespirable. « Asch, Nöt, Kiüm-Ba-Tum…» La chose se rapproche. Bouffées puantes. Bruits de tambours, sons de corne — l’armée marche, avance elle aussi. Un pas, un autre. « Asch, Nöt, Kiüm-Ba-Tum… » Cette haleine fétide, chaude, et ce râle… Ce râle puissant… « Âsch, Nöt, Kiüm-Ba-Tum… »

Asch…

— Ahhh !

Noé hurle — un mufle monstrueux se penche au-dessus de lui dans la faille de la glace éventrée. Une tête de reptile… De serpent géant… Ses narines soufflent des fumées denses et des gerbes brûlantes de flammèches qui s’éteignent aussitôt formées. Sur les étendues gelées, au-dessus — à moins que ce ne soit au ciel ? — la marche, lentement, lourdement, continue. Contourne, sans doute, le monstre arrêté. « Asch, Nöt, gwam-kaâ-tium-duk » Ce n’est donc pas le serpent qui…

— Seigneur !

Asch… Nöt… Gwam… Seigneur, si ! C’est bien lui, le monstre : c’est lui qui parle, lui qui… Asch… Nöt…

Deux yeux luisent, fixes et dansants, dans l’obscurité ouverte, tournent sur eux-mêmes sans fin comme des flammes dans un foyer… Inextinguibles… Deux brasiers rouges.

— Jormungand, non !

Un spectre fait face à Noé. Une femme hâve, en haillons. Hideuse. Le serpent se détourne, la regarde. Elle tend vers lui une main blanche, maigre, aux ongles gris cendre démesurés.

— Ce n’est pas lui, frère. Celui que tu cherches…

Son index pointe le ciel gris, plus sombre que ses ongles.

— … est là-bas !

En haussant brutalement sa gorge, le serpent éclabousse Noé. De l’eau de mer, des algues… Le monstre a-t-il, comme Noé, traversé la tempête au large ? En a-t-il réchappé ? Est-il venu comme lui par le golfe de Skagerrak ? De nouveau, il baisse la tête. Ses pupilles rétrécissent, ses narines se contractent : deux fentes. Il feule. Non… Parle :

— Asch, Nöt, Kiüm-Ba-Tum…

— Oui, c’est lui, Jormungand ! C’est Thor, c’est ton ennemi ! Les dessins le racontent et nos chants le répètent : c’est lui, mon frère, que tu dois combattre.

Après un silence, le spectre ajoute :

— D’ailleurs… Je ne crois pas me tromper… Ca te sera plus aisé : il me semble qu’Odin ne l’accompagne pas.

— Asch…

La glace craque, la terre s’ouvre ; le corps du serpent recule en sinuant et se dresse — d’un même mouvement. Brève zébrure fulminante. Dans le ciel obscurci, le tonnerre gronde. Un second éclair, éblouissant, scinde l’immense nuage.

Noé ne sait plus bien s’il doit se réfugier sous terre ou remonter à la surface, et courir le plus vite possible, le plus loin possible de tout cela. Il se hisse jusqu’au sol. A trente mètres de lui, la foudre s’abat.

— Thor, grince le spectre. Hel a sans doute suivi Noé. Tu aimes toujours te battre, à ce que je vois.

Ses yeux luisent, jaunes. Le tonnerre rugit. Des deux côtés de la faille terrestre, de frêles silhouettes encapuchonnées s’avancent d’un même pas, au rythme scandé par les voix — en écho au monstre : äsch, nöt, graves ; sifflements aigus — vers le périmètre de neige noire et de terre calcinée que la fulguration a laissé, à portée du serpent, à une cinquantaine de mètres d’eux. Ce sont tous des enfants, des femmes, des vieillards. Les derniers doivent, pour rejoindre les autres, retraverser en sautant la faille. Certains y parviennent, d’autres non. Des corps nus trébuchent en silence, glissent et tombent, fétus de pailles, décharnés, pâles, insignifiants ; rebondissent de rocher en rocher tandis qu’au-dessus d’eux flottent leurs capes, longtemps, témoins muets, grands aigles noirs tournoyants aux longues ailes de nuit déployées. Tout en bas, pas de choc, pas de cri. Les entrailles sombres de la terre, simplement, les avalent — et les capes disparaissent aussi. Noé tremble. Des naufrages et des morts ; des morts et des naufrages… Est-ce là le monde que le Tout-Puissant, son Dieu, a promis ? Sa Parole n’est-elle que vent ? Les mots se refoulent-ils au même rythme que les marées ? Que mort, ténèbres, icebergs coupants, tranchants, mâchoires d’eau…

Éclair en nappe. Le nuage incendié, devenu jaune et rouge, se déroule comme une vague de feu. Dans un bruit de tonnerre, des milliers de cavaliers le dévalent et galopent vers Jormungand, Hel, Noé et la faille : les Einherjar ! A leur tête, un homme sans casque, à cheval. Sa chevelure rousse flotte, libre, autour de ses épaules carrées.

— Thor ! feule Hel. Voilà Thor ! Jormungand, dresse-toi, ouvre la gueule, tue-le ! Et vous autres, vous tous… avec moi…

Les fantômes encapuchonnés  se dévêtent et s’agenouillent les uns contre les autres, serrés. Un chuchotement s’élève ; un chant. Presque inaudible, d’abord. Très grave. Murmuré, peut-être timidement. Puis de plus en plus ample, de plus en plus convaincu, de plus en plus fort et... menaçant. Hel est debout, au milieu d’eux — debout au centre du cercle de neige fondue et de terre noire. Elle aussi chante, et danse, ses ongles gris brandis comme des serres — danse comme dansent les corbeaux lorsqu’ils malmènent leurs proies. Crie comme eux. Sur le champ Vigrid en sang, quatre cents guerriers agonisent déjà. Quatre cents cavaliers morts… sur lesquels la mort reprend ses droits.

— Je gagnerai ! crie Hel. Nous gagnerons ! Tue-les, frère ! Tue-les tous ! Et vous tous, vous autres… C’est le moment, dressez-vous, allez !

Les silhouettes agenouillées, se relèvent, torse nu et tête découverte.

— Vengez-vous des héros ! Que sont-ils, et que valez-vous ?... Parce que vous étiez faibles, parce que vous étiez malades, parce que vous étiez vieux… ou nées femmes, ils vous ont écrasés de mépris, traités comme des sous-hommes, des chiens, pire que des peaux de bêtes, pire que des bêtes tout court… Montrez-leur, aujourd’hui, ce dont vous êtes capables ! Vengez-vous ! Des bêtes, disaient-ils ? Des bêtes ? Bien, si vous êtes des bêtes, alors faites comme mon frère, comme Jormungand… Redevenez bestiaux !

Les silhouettes dépouillées de leurs derniers vêtements s’élancent, courent, se dispersent, nues, de plus en plus nombreuses, avec des râles sauvages, des aboiements, des grognements, des hurlements de loups… à l’encontre des guerriers célestes… Nuage blanc des neiges contre nuage noir. Et, derrière, la voix d’Hel, méconnaissable, furieuse, une voix de volcan fou, sorti de son lit d’enfer :

— TUEZ-LES ! TUEZ-LES ! TUEZ-LES !

*

Thor, mon fils, où es-tu ? Est-ce que l’anneau te protège ?

J’espère que tu ne mourras pas… ou que tu mourras : vite. Que dois-je te souhaiter ? Tout, d’avance, est écrit : c’est écrit dans la neige, c’est écrit dans les corps, écrit dans les rochers. Peu savent lire — et plus rares sont encore les mortels et les dieux qui savent interpréter. Aux origines du monde, l’étincelle de la vie est née de deux pierres entrechoquées. La violence, déjà. Loki, le dieu du feu, le sait. Je le sais moi aussi. Et je sais bien plus que Loki ; bien plus que tout être, en vérité… La Sagesse m’aura appris ça. Les Nornes même, qui tissent le destin, (tu te souviens, Thor, comme la plus vieille te répugnait à cause de sa peau parcheminée ?), sont aveugles, stupides et bornées. Elles accomplissent, muettes, les tâches que le chaos leur a confiées. Tout le monde a toujours cru que mes frères et moi  avions tué notre aïeul Ymir pour assouvir une sombre vengeance ou réparer une injustice… ou gratuitement, peut-être. C’est faux. Ce qu’on dit est faux, et même ce qu’on croit. Nous l’avons tué parce qu’il fallait, qu’Ymir en était bien conscient et y consentait le premier… et qu’aucun de nous n’avait le choix. Le chaos commande seul. Or, un jour, par les pierres, par les corps, par la neige, par la glace, le chaos s’est exprimé. Son ordre était : « Donnez-moi forme. » Les Nornes se sont donc appliquées à le tisser comme tissait la nature : avec zèle et méthode (car le chaos se tisse avec méthode), lentement, sans questionnement ni doute. Pas d’âme. Surtout pas d’âme. As-tu déjà remarqué, Thor, comme sont dessinés les flocons ou construites les toiles d’araignées ? Le hasard n’a rien à voir avec des travaux tels que ceux-là. Le chaos, oui. Le chaos est la matière qui file, comme le temps, entre nos doigts. Nous pouvons faire de belles choses, travailler la matière, donner forme au chaos selon l’ordre qu’il a donné, mais… Pas abolir le temps, Thor. Pas lutter contre le Ragnarrök. Pas changer la trame de notre destin. Simplement laisser notre marque. Un peu de notre âme à nous, de notre sens de la beauté, comme les araignées tissent… Combattre. Oui, combattre. Combattre non pour vaincre, combattre… non pour gagner. Ni se distraire, moins encore. Combattre dans l’urgence. Combattre pour combattre. Anticiper l’ordre du destin. Choisir lucidement le combat : oui. Je suis fier de toi, mon fils, Thor. Même si ton combat est absurde, même si j’en connais la fin. Même si cette absurdité me dégoûte, et que pour cette raison je l’ai refusée. Nous avons le même geste et tu ne le sais pas : le refus, Thor. Le refus. Puisse mon anneau te protéger… fût-ce contre la séduction menteuse dont se pare parfois la mort : le reflet qu’elle t’offre de ton destin… Ô beauté trompeuse des miroirs ! Je sais par cœur ce sortilège : ne l’ai-je pas assez pratiqué ?

*

« Vous qui pénétrez en ces lieux, abandonnez tout espoir. »

Dante

Au commencement, Dieu créa… 

La main de Thor, sur la neige brûlée. La mort ne te touchera pas, mon fils. Carrée, courte, paume râpeuse, ongles sales — si différente de la main de son père. Au quatrième doigt, l’anneau miraculeux Draupnir. La vie te quittera peut-être… Forgé par le nain Sindri, il dispense une vie longue et l’abondance en tout. Mais parce que Draupnir te protège, la mort, jamais, ne te touchera.

La main de son fils, raide, dans la neige. Odin serre la boule glacée de la connaissance entre ses doigts. Le givre qui la recouvre lui prête des reflets cristallins. Fût-ce contre la séduction menteuse… la séduction menteuse… Les reflets, oui, sont si beaux. Dans le miroir de glace, Odin sourit. Heureux parce que Thor se relève. Parce que Thor vitVit ! Parce que Jormungand est à terre. Parce que le champ Vigrid scintille — le jour, le jour enfin, l’aube ! —  sous le soleil lui aussi relevé… Mais c’est faux. Tout est faux. Odin ne voit que son propre visage. Son sourire qui se dissipe. Le soleil n’est que feu. Dans la sphère irisée, Jormungand se dresse devant Thor. Crache son venin mortel. La paroi sans défaut de la boule jaunit. Les doigts fins d’Odin tremblent. Mon fils ! Mon fils ! Le venin paralyse le dieu de la foudre, et le marteau qu’il porte à la taille rougeoie de douleur :

— Mes yeux brûlent ! Père, mes yeux brûlent, je ne vois plus rien !

Minces éclats d’hématite, éclaboussures de cendre ; le corps sphérique, tout à l’heure transparent, noircit. Un deuil tâché de sang sombre. Les ténèbres dévorent la boule de la connaissance. La mort, jamais, ne te touchera. Jormungand s’affaisse et retombe : le marteau rougeoie toujours — le marteau de Thor — rougeoie comme un diadème… dans le front du serpent, cette fois. Thor l’a tué ! Il a réussi ! Les narines du monstre se resserrent et s’agrandissent, appelant l’air désespérément. Son haleine fétide gèle dans le froid. Le dernier souffle se brise ; courte crépitation — comme d’os fracturés… Bientôt, sa langue bifide pend, molle, sur la neige maculée : le sourire de l’horreur s’est figé. C’est ça, monstre, crève, crève !

— Je l’ai tué ! J’entends son souffle mourir ! Jormungand est mort, Père ! Je l’ai tué !

Oui, mon fils. Tu as tué le fils de Loki, le frère d’Hel. Tu as vaincu ton mal à toi : tu as été un bon guerrier. Cela te rend-il heureux, Thor ? Odin pleure. Seul dans le vide de sa tour immense, les hauts murs de marbre blanc en guise de bouclier et son œil unique accolé au globe de la connaissance, son jumeau de cristal : sur la paroi de glace lisse, une larme se noie. Le sel liquéfie la boule. L’effet est fulgurant. Bientôt, tout ce qui relie Odin à Thor n’est plus, au creux de ses mains, que la transparence de l’eau… la séduction menteuse… Thor sourit à son père : son ennemi est mort, et lui, Thor, a Draupnir… a Draupnir, et la mort, donc, ne peut le toucher… ne peut le toucher… ni la souffrance…

— N’est-ce pas, Père ?

— Non, mon fils, non. Elles ne te toucheront pas. Mensonge ! Mensonge ! J’entends ta voix, Thor. Je suis près de toi, je suis là, mon fils… Moi le roi des dieux… Je suis aussi près de toi — mensonge ! — que Draupnir : la mort ne peut pas te toucher ; je suis là.

Mensonges… Une silhouette s’approche du corps couché de Thor. Odin hurle :

— Non ! Pas mon fils !

La mort, jamais, ne te touchera.

Non, la silhouette n’est pas la mort mais, sans en avoir idée, pire que cela… Odin sait. Depuis que le serpent s’est levé, sait… Le roi des dieux a tout vu avant même que tout ne s’accomplisse — et soit.

La silhouette touche le bras de Thor. Se penche, secoue son épaule. Murmure quelque chose… Étrange langue. L’homme n’est pas du pays. Odin ne saisit rien à ses mots, mais lit sur son visage — à sa seule expression, comprend.

L’homme, oui, est pire que la mort : il est son seul témoin ; le premier regard posé, le premier regard objectif. À lui, la boule de l’avenir ne ment pas : il regarde, impuissant, instant après instant, le présent implacable se dérouler à partir d’un centre inconnu, tout autour de lui, à perte de raison et à perte de foi… Autour de l’étranger — au creux des mains d’Odin —  le présent s’étale à perte de vue. Jormungand est bien mort, le marteau de Thor planté entre les yeux. « C’était une belle victoire, digne d’un vrai guerrier ! » : voilà ce que l’étranger pense. Thor est mort, lui aussi. Le venin du serpent — le crachat de Jormungand — l’a tué. Draupnir ne pouvait rien à cela.

L’eau s’écoule entre les mains d’Odin. A quoi bon, maintenant ? Il savait aussi cela. Savait tout. Dès la première image : la main de Thor livide, dans la neige calcinée. La main de Thor, la droite : celle qui tenait l’épée… Le métal de la lame gisait à une dizaine de mètres des doigts recroquevillés. Autour de l’annulaire, l’anneau Draupnir luisait sanglant — rouge comme le poignet de Thor… tranché. La morsure de Jormungand… ou celle du froid ? Les blizzards sont cruels. Dressé devant le serpent, Thor n’avait plus qu’une main : Draupnir lui avait échappé. Son unique protection… La mort ne te touchera pas… Il ne pouvait que mourir, et Odin le savait : dès cette première vision, ne pouvait plus en douter… la séduction menteuse

Les larmes sont comme l’eau. Sous sa paupière, Odin regarde l’étranger à genoux fermer d’un geste, timide peut-être, les yeux de Thor… ses yeux brûlés. Le venin acide. Le visage du dieu de la foudre est méconnaissable ; rongé. L’étranger se relève. Ses lèvres tremblent. Il hésite, considère le ciel sombre, longuement. Sa bouche se ferme et sa nuque se raidit.

*

Noé ne prie pas. Ne prie plus désormais : prier qui ? A quoi bon ? Pourquoi ? … Dieu a abandonné les hommes. Et, dans ce pays de terreur, le Très-Haut, le Dieu de Noé, l’Unique au Nom imprononçable, l’a abandonné lui aussi. Or la terre n’était que désert et que vide, les ténèbres couvraient l’abîme…

Le silence plane, oiseau de mort, sur le champ Vigrid dévasté. Les ténèbres tournoient ; des kilomètres de nuit, de corps sens dessus dessous, de membres indistincts et d’entrailles dévidées. La glace a bu le sang. Noé, la tête basse, enjambe des bras, des jambes, des casques, le cou des chevaux. Quelque part, sur sa gauche, deux hommes se battent encore. Cliquetis d’armes. Il les entend mais ne les voit pas.

— Vali, crie l’un. Lâche ! Assassin !

— Vas-y, vas-y, tue-moi de nouveau !

— C’est Odin, que j’aimerais tuer ! N’est-ce pas lui qui t’as poussé à m’attaquer sous les yeux de notre père Loki ? Je veux la vérité enfin, réponds-moi !

— Odin n’est pas ici, Narvi. Si tu veux te venger, tue-moi !

— Je te tuerai autant de fois que tu revivras, Vali, sous une forme ou une autre, je…

— Et moi jusqu’à ce que tu te taises ! Tes plaintes me dégoûtent, ton air de martyr aussi… Ce n’est pas Odin, qui m’a poussé : ce n’était qu’un prétexte ! Tiens ! Prends ça de nouveau ! Meurs encore, meurs mille fois ! Je te hais, Narvi, tu m’entends ?

Un gémissement. Noé se retourne. Ça ne vient pas des deux guerriers. Il ne comprend rien à leurs cris. Deux ennemis, sans doute. Les deux derniers… Se battre au milieu des morts ! Se pourrait-il que ces deux-là soient les fils de Caïn : ceux qui vivent sous les tentes, ou jouent du chalumeau ? J’ai tué un homme pour une blessure : c’était leur chant. Sept et soixante-dix sept fois. La haine exponentielle… Oui, Noé se souvient. Ce sol est maudit ! Dieu l’aurait puni, mais de quoi ?

— Gaâ-Kört bor…

— Qui parle ? Ho-là !

— Bor… Gaâ…

— Où êtes-vous ? Je ne comprends pas ce qu…

Un homme se dresse. Le regard mauvais.

— Ne la touchez pas ! Elle est pour moi… Pousse-toi, je te dis !

Noé recule. Le guerrier est blond, grand, maigre, imberbe, et le faible éclat de la pleine lune lui donne l’air d’un halluciné. Il tord la bouche, avance d’un pas et brandit son épée retournée au-dessus d’un amas de cadavres.

— Gaâ-Kört…

— Oui, gaâ-kört, ricane l’homme. T’as raison, ma beauté… Happe l’air encore une dernière fois ! Et profites-en bien parce que…

Dans la mêlée des morts, un corps encore vivant se tortille. On dirait une chenille. Le temps — très bref — que l’épée retombe, Noé l’entraperçoit, distingue grossièrement certains traits : une femme, dents longues, mains griffues, crâne rasé et corps rabougri… et dans le dos, des ailes… deux ailes noires.

— Sale démon ! crache l’homme.

L’épée fait un bruit mou, s’enfonce, tourne plusieurs fois. Noé est pris de haut-le-cœur. L’homme redresse la tête, étonné :

— Une saleté de Valkyrie… Elle le méritait bien. Où est ma fille ? Tu ne l’as pas vue ? Eh, je te parle, toi !

Noé, effrayé, tente de reculer encore et s’affale. L’homme s’esclaffe.

— Au moins, ça se voit que t’es pas un Eiherjar ! Ils sont plus habiles ! Qui tu es ?

Noé brandit ses bras devant son visage, en croix. Il attend la mort, yeux fermés. L’épée de l’homme écarte son poignet, caresse lentement sa gorge, puis redresse son menton. Noé rouvre les yeux. L’homme se baisse. Leurs regards se croisent.

— Moi : Loki.

L’homme se désigne lui-même, plusieurs fois.

— Loki. Je m’appelle Loki. Tu comprends ? Et toi ?

Noé bégaye son nom. Loki le gratifie d’une bourrade virile, se redresse, tire le bras de Noé et l’entraîne. Ils parcourent Vigrid rapidement jusqu’à ce que Loki stoppe. Devant eux, un énième monceau de morceaux humains sanglants. Loki désigne une tête de la pointe de son épée. Noé la reconnaît : c’est celle de la femme spectre, Hel, celle qui commandait au serpent.

— Ma fille, grimace Loki. (Puis, se tournant vers Noé —   ) C’est sa propre armée qui l’a tuée. Les dessins le prédisaient. Les requins dévorent les requins, c’est comme ça. Odin, mon pire ennemi… Il prétend que nous sommes des bêtes, Hel, Jormungand et moi. Fenrir aussi, évidemment. Et tous ceux-là : les morts de Hel. Des requins, qu’il disait… Ben tu vois. Pas besoin de comprendre, hein : regarde-les… Maintenant, ça ne me fait plus rien. Je ne ressens plus rien, j’ai trop vécu. Ça t’arrive de te sentir comme ça ?

Le regard de Noé dit que oui. Loki l’adopte. Quand la terre gronde, ensemble, ils repartent.

— Le Ragnarrök, dit seulement Loki. Monte dans le bateau, viens, dépêche-toi ! On peut peut-être encore s’en tirer…

*

Yahaa ! Yihii ! Des cris sauvages. Le navire de Loki danse sur les eaux folles : ils remontent le cours de la rivière en crue. Dans le vent tournoyant, la voile carrée claque. En guise de figure de proue, un dragon de bronze, gueule ouverte, ouvre le chemin au drakkar.

— Eh, toi ! Noé ! hurle Loki. Tu connais Muspellheim ? C’est le pays du Sud — pas loin du tien, peut-être. Retourne-toi, regarde derrière : elles nous suivent, tu vois ?

Une légion d’amazones galopent sur l’eau, dans leur sillage : elles sont vêtues de peaux de bêtes et chevauchent d’immenses lions aux crinières flamboyantes comme des jets de flammes.

— Ce sont les femmes aux glaives étincelants ! Tu as vu leurs montures ? Elles viennent des contrées de feu. Des bêtes cent fois plus belles que nos chevaux à nous, non ?

Un craquement monstrueux : la toile de la voile se déchire sous les assauts des vents ; Loki insulte son mât, invective le blizzard, brandit le poing, le rabaisse, et finalement rit :

— Tout le monde va mourir, Noé, yahaa ! Tu ne comprends rien, hein,  mon pauvre vieux ? Si, tu comprends ? Eux, derrière, ils incendient les terres et l’eau… Le feu, Noé, le FEU, tu comprends ? La glace fond, regarde ! Brûlée, cramée, ffffiouuu l’univers ! Ffffiou Odin, fffiou la terre, fffiou Asgard, plus de dieux : morts, mon Noé, tu comprends ça ? Tiens, bois mon ami, bois le feu de mon outre, vivent les flemmes et faisons la fête ! Adieu le monde, et amusons-nous ! Nous, on s’en tirera peut-être.

Noé rit.

*

Le cauchemar a repris. Ou n’avait-il jamais cessé ? Noé ramasse, au fond de la quille, l’outre de Loki vide. Il la tourne et la retourne, longuement, entre ses doigts. Quel sens cela a ? Dieu fait même mentir ses propres signes.

Tout à l’heure, la rivière s’est mise à bouillonner, comme si elle prenait feu aussi. Devant eux les flots se dressaient à la rencontre du ciel, et le ciel retombait en cascade sur les eaux : une pluie translucide.

— Yahaa ! criait Loki, fin soûl.

Puis, tout à coup, dans le mur d’eau, Noé L’a vu. IL était là. L’Imprononçable, l’Unique — immense, évident, indéniable dans sa gloire ainsi manifestée. Car ce ne pouvait être que SA gloire… L’arc-en ciel, devant eux : Noé est tombé à genoux.

Mais… Trahison ? Jeu cruel ? Ce n’était pas son Dieu. Pas le Dieu de Noé, pas le signe de Son Alliance, pas la marque de Sa Paix… un homme, simplement. Courtaud, barbu et bedonnant.

— Heimdall ! fit le dieu du feu. Ma vieille branche pourrie, mon commensal, ma mort à moi… Tu m’attendais ? Tu vois, je croyais t’éviter, et qu’avec un peu de chance, un peu d’intelligence plutôt, tu m’éviterais toi aussi… Car nous ne crèverons pas l’un sans l’autre : tu t’en souviens, au moins, de ça ? Oui ? Et tu m’attendais tout de même ! Bon chienchien du destin, ouh qu’il est brave, le Gros Barbu… Ca mérite son nonos, ça ! Ronge mon mât, mon Heimdall, avant qu’on meure ensemble… De toute façon, la vergue ne tenait plus ! Tiens, Noé, bois, tant pis ! Contre mauvaise figure, bon alcool : fêtons donc nos retrouvailles, à moi et à mon ombre, mon vieil ami Heimdall, mon fidèle compagnon !

C’est ainsi que Loki est mort : sans même tenter de se défendre. L’autre homme lui a bondi dessus. Sous la nappe d’eau et de ciel, le drakkar tanguait violemment. Noé s’est accroché à la volute de poupe, à demi assommé par les flots. Il a juste eu le temps de voir les deux hommes basculer : Loki et le barbu qu’il appelait Heimdall. Aucun d’eux n’est remonté. Le drakkar, de son propre chef, a fait demi tour sur les eaux et conduit Noé sur la rive.

*

Il est là, Noé, maintenant. De l’autre côté. Passé dans le pan gris de l’univers où plus rien n’importe, plus rien de vit. Le roi des dieux, Odin, s’y trouve déjà. Ils se considèrent tous deux. Ni effrayés ni mécontents — ni véritablement contents non plus. Ils ne sont d’ailleurs pas seuls : Fenrir le loup, est là aussi. A trois mètres d’Odin. Il attend de le tuer. Attend sans faire un pas ni prononcer un mot (car les loups, dans le Nord, parlent) : comme Heimdall avait attendu Loki, ou comme l’armée d’ombres d’Hel avait attendu Thor et ses Einherjar.

Les yeux de Fenrir sont deux fentes bleues très claires : deux minuscules éclats de glaciers.

*

Dans le pays de Noé, on raconte une légende : celle d’Enkidu et de Gilgamesh — de la quête de l’immortalité. On dit que Gilgamesh était un mauvais roi. Qu’à la demande de son peuple, son régime fut mis en péril : car l’orgueil de Gilgamesh devait être cassé.

Noé fut un temps roi, tout comme Odin l’était aussi. Il fut roi d’élection — roi choisi. Dans le bateau des survivants, il exerça, innocemment, inconsciemment, sa tyrannie. Oh, pas une tyrannie de mauvais bougre, non : une domination insidieuse — d’homme, de patriarche, et de héros. Ce genre de tyrannie qu’exerce l’individu lambda quand il se trouve trop brutalement propulsé sur un trône : il était le préféré de son Dieu, n’est-ce pas ?

Un homme bestial fut envoyé, raconte la légende, pour dominer Gilgamesh, briser sa nuque, rompre ses os. Mais le combattant sauvage prit en affection l’homme des contrées ensoleillées. Ils devinrent frères. Seulement, une idée obsédait depuis longtemps Gilgamesh : pourquoi la mort devait-elle être le lot de tous ? Pourquoi certains — héros, élus, privilégiés — n’y échapperaient-ils pas ? Était-ce juste ? Et la mort de celui qui, à l’encontre de toute prédiction, était devenu son ami et son tout dernier compagnon (Gilgamesh était seul, rejeté par son peuple comme Noé le fut aussi par les océans déchaînés) acheva de le convaincre : il lui fallait partir à la quête de la non-mort — du secret de l’immortalité… Gilgamesh traversa les mers, affronta des monstres hostiles, surmonta de terribles épreuves, et sa quête, finalement, le mena à un autre homme : son nom était, raconte la légende, Utnapishtim (mais, s’il vous vient un jour la curiosité de lire dans les textes directement, vous verrez qu’on l’appelle aussi — c’est écrit — Odin de la Haute Tour.) Utnapishtim désigna la mer et dit à Gilgamesh : « C’est là qu’il te faut retourner, car l’immortalité se trouve là. Ce que tu cherches, un arbre te le donnera : il pousse au fond de l’océan, près de l’arbre d’universalité. »

Noé plongea. Sur les fonds sous-marins poussait le frêne Yggdrasil, que le dragon Niddhogg s’acharnait à déraciner. Et juste à côté d’Yggdrasil, Noé trouva l’arbre de l’immortalité. C’était un pommier.

Pour revenir à la légende qu’on raconte aujourd’hui au pays de Noé, elle veut qu’au moment exact où enfin Gilgamesh allait s’emparer de la racine de l’arbre qui le ferait vivre à jamais, un monstre la lui vola.

C’était Niddhog, bien sûr. Faute de racine, le pauvre Gilgamesh mangea le fruit du pommier tandis que la mer déchaînée avalait le Grand Nord, Asgard, le champ Vigrid, les glaciers éternels et leurs deux survivants : Odin et le loup Fenrir.

Sous l’eau, Noé aussi crut se noyer — une seconde fois. Il perdit seulement connaissance. Lorsqu’il s’éveilla, une femme belle comme le jour se tenait à ses côtés, et une voix disait :

— Où es-tu ?

Et ajouta :

— Qu’as-tu fait là ?

La femme, à la place de Noé, répondit :

— Ce n’est pas lui ! C’est le dragon qui nous l’a suggéré !

 

Car, racontent les Récits, le Serpent, en ce temps-là, avait encore des pattes.

(c) Yael Assia

Première publication dans Mythophages

de Léa Silhol (Éditions de l'Oxymore), mai 2004

Photographie originale : Ian Parker

Écrit sur « A New Power Is Rising » (Summoning), 12/01/2004.

 

 

 

Dans la nuit glacée de Skagerrak fait partie des textes qui n'auraient sans doute jamais vu le jour sans un "appel". Je sais que les "appels à textes" existent encore, pratiqués par quelques (jamais assez nombreux !) éditeurs. Et je peux vous le dire en tant qu'autrice : c'est vraiment sans prix, un appel. Ça stimule. L'imagination, les idées... et le porte-monnaie, aussi. Parce qu'un auteur, ça vit et mange. Je me souviens aussi à quel point les années 2000 furent une période de grande facilité : j'écrivais à peu près tout et n'importe quoi sur demande (et l'appel à texte vous rôde à le faire). Plus étonnant encore - lorsque je vois ma relative lenteur actuelle : j'écrivais VITE. Le plus gros de ce texte fut écrit en une journée, assise dos contre un mur, casque de walkman (oui, il y avait des "walkmen" à l'époque... après tout, j'écrivais sur le Déluge !) vissé sur les oreilles. Cette musique me hantait depuis des semaines. Lorsque je me décidai à écrire (après sélection d'une ligne de force - en gros : le Déluge et le Ragnarrök fusionnent) tout s'envola."

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