La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? Peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ?

Jeremy Bentham

Le raisonnement justifiant la vivisection, le sacrifice de créatures que nous considérons comme des êtres "inférieurs", diffère peu de celui qui justifie le camp de concentration ou le commerce des esclaves.

Prince Sadruddin Aga Khan , The Observer, 16 août 1981

Ce qui ne te tue pas - Yael Assia

 

On dit que les mourants pardonnent. On dit qu’ils deviennent doux, indulgents. On croit que leur être, à l’approche de la mort, se bonifie. Qu’une porte en eux s’ouvre. Qu’en se penchant, en franchissant le seuil, ils entrevoient une lumière si pure que tout se trouve comme lavé dedans. Qu’ils y noient leur propre colère, leurs rancœurs, leurs rancunes – les mensonges de leur vie – mais ce n’est pas cela.

Les mourants prennent juste de la distance. Ils sont projetés hors de leur vie comme leur corps peut l’être d’une route. La fièvre, la douleur, le choc. Le manque d’air, terrible, dans les poumons. Les coups de poignard dans la poitrine. Les nausées, le vertige insoutenable. L’angoisse qui crée comme une pression. Le néant qui se resserre comme un étau. La prison noire du temps qui s’arrête – ce que les mourants vivent, c’est cela. Quelque chose en eux – quelque chose qui est leur vie même – court ou rampe dans un boyau suintant et sombre – le genre que l’on voit dans le film Alien – et se heurte à une porte épaisse tandis que le boyau rétrécit. La sensation de mourir, durant une fraction de secondes ou dix heures sans fin, c’est juste ça. Et l’échappée en est le corollaire.

L’échappée. Ou ce qui y ressemble. Comme la fleur que l’on broie et le parfum qui se volatilise. Dior – qui ne pensait que parfum – parlait de « sillage du désir ». Mais le désir des mourants se fond comme le reste – pardon Dior – dans la puanteur du boyau noir. Ce qui se volatilise, lors de la sensation d’écrasement, n’a plus rien à voir avec le désir. Ni avec l’amour. Ni avec l’indulgence. Ni avec le regret. Ni avec rien… non, rien, en fait. Les colères sont broyées, les désirs sont broyés, les souvenirs sont broyés. L’oxygène qui nourrit tout sentiment – positif comme négatif, et souvent les deux mêlés – manque. Les rancunes non plus ne survivent pas.

Tout meurt. D’une façon ou d’une autre. Tout, même ce qui semble essentiel. Même le tragique, même l’atroce. Même ce qui semble impardonnable. Tout meurt.

La preuve ? Allez voir les mourants dont vous pensez qu’ils vous haïssent. Qu’importe les raisons : toutes les raisons, au seuil de la mort, meurent aussi.

Le cœur s’arrête. Autre chose s’envole. Vous êtes loin. Le mourant plus loin encore, et chaque seconde qui passe encore plus loin. Et encore plus loin. Et encore. Vous êtes une fourmi. Vous êtes un grain de sable. Vous êtes une poussière dans le cosmos. Vous n’êtes rien. Plus rien. L’absence du mourant vous inonde. La mort a créé un néant de l’ordre de l’explosion atomique. Le passé n’existe plus. Le présent est un champignon d’air. Le vide laissé derrière calcine tout. Il n’y a plus que ruines, là, en bas – que ruines et au milieu, sous les cendres, la grisaille. Et l’horreur des questions – peut-être à jamais sans réponses. Et plus que vous, le vivant, le survivant – avec les questions.

 

— Alors ? demande Mehdi.

Il parle à voix basse. Nous sommes quatre, serrés fesse à fesse – cinq avec Lorig, qui revient –  assis sur un banc extérieur, mais nous nous conduisons comme si nous étions tous chargés de veiller sur un malade. À vingt mètres à peine de nous s’élève un grand cube jaune citron. Je ne sais quel architecte s’est amusé, il y a dix ans, à faire de l’Hôpital-Nation cette sorte de jeu de Lego monumental. Nous parlons doucement, bougeons à peine. On croirait qu’Anton est couché sur la pelouse, juste devant nous, à portée de voix, et non dans le service de chirurgie thoracique, dans l’aile droite arrière de l’hôpital.

Devant nous, un vieil homme courbé sur un déambulateur gris se traîne. Il regarde tout d’un œil suspicieux. On croirait Columbo en ballade. Et que bientôt il va loucher vers nous et dénoncer un assassin ou parler de son chien, ou de sa femme. Je cherche la 403 de Columbo mais il n’y a pas de 403. L’air a une odeur de pourriture. Ou peut-être n’est-ce pas l’air. Peut-être est-ce ma gorge. Au-dessus de nous, un merle chante.

— Transféré en salle de réveil, murmure Lorig.

Elle, elle n’a plus de voix – plus qu’un souffle. Elle a trop crié. Nous revenons de l’enfer.

As-tu déjà vu l’enfer, Simon ? As-tu déjà ressenti sa brûlure ? As-tu déjà respiré ses miasmes ? Nous l’avons vu, l’enfer, une heure et demie avant l’aube. Nous avons vu s’ouvrir en grand l’un de ces lieux qui est l’enfer pour des milliards d’êtres, chaque jour. Nous avons vu s’ouvrir l’abîme lorsqu’a glissé, dans un bruit de freins, de crissements de pneus et de cris rauques, un long camion gris à deux étages.

Il y avait cette odeur, dedans. Cette odeur vivante, chaude, animale. De corps entassés. Ces miasmes mêlés de déjections, de sulfure d’hydrogène, d’ammoniaque. Et cette sensation  de présence. Une présence devinée – invisible. Tu sais, de nuit, on ne voit rien ou presque, depuis le muret qui guide les entrées.

Le camion a ralenti, phares en veilleuse, tandis que devant lui coulissaient les grilles de l’abattoir. Parfois des phares giflaient, blancs, ses flancs métalliques et accrochaient, quelques secondes, un morceau de peau rose ou un regard.

On entendait un grognement bref. Une respiration. Un choc sourd.

Les bétaillères. Un spectacle commun. Qui regarde les camions ? Qui regarde les bêtes ? Qui prend le temps de rechercher le regard de ces êtres paniqués entre les plaques de tôle ?

Personne, Simon. Personne… Sauf quelques silhouettes noires comme la nuit, encapuchonnées comme la mort, enchaînées, comme le seraient des fantômes. Des gens comme Mehdi, comme Anton, comme Lara, comme Malo, comme Lorig. Et comme moi, Simon – oui, comme moi.

 

Mehdi plie et replie un bout de papier mauve :

— Si son poumon est sauvé et que sa rate n’a pas trop morflé, c’est déjà ça.

Après un pneumothorax et cinq côtes fracturées, oui, c’est déjà ça. Il y a quatre heures, nous ne savions même pas si Anton tiendrait jusqu’aux Urgences.

— Je vais chercher mes beaux-parents. Ils ont dû arriver, dit Lorig.

Les parents d’Anton, tous les deux Arméniens, étaient chez leur fille aînée à Marseille.

— Vous restez ?

— Oui.

Lorig acquiesce.

— Je vais devoir supporter leur pluie de reproches.

Les reproches. Bien sûr. L’alimentation végétale, le refus des protéines carnées, de tout produit laitier, des œufs. Le fait de ne pas porter de laine, ni de cuir. De refuser sans nuance toute forme d’exploitation animale.

Pour beaucoup de familles, c’est de l’extrémisme. Pour un grand nombre d’éleveurs, mais aussi de revendeurs et de commerçants – et de leurs clients « traditionnels » – le véganisme est pire que l’hérésie : c’est l’apostasie du Consumérisme avec un grand C majuscule : cette religion de qui se contente de ce que nous fait avaler la pub, quel que soit le prix, quelle que soit la souffrance, quels que soient les dégâts infligés… Autrefois, la cigarette « cool » ; il y a peu encore, l’alcool « festif ». Aujourd’hui les « produits laitiers, nos amis pour la vie », les poules qui dansent le french cancan à l’idée d’être entassées dans des cages, électrocutées, égorgées, la vache allongée, très à l’aise, sur le canapé Cuir Center, le « jambon bien élevé » de la publicité pour Brocéliande, la marque qui « mijote un monde meilleur » (pour le porc en premier lieu, évidemment) et le petit buffle à colorier de Buffalo Grill qui mange, réjoui, le pavé rôti d’un de ses semblables.

 

Et pour toi, Simon, qu’était-ce, dis ? Un autre de mes caprices ? Papi et Mamie, eux, en riaient. Ils en riaient déjà quand j’étais môme et que je refusais de manger de la viande. : « Quand t’auras fini de bouder, petit Bouddha. » Refuser la viande, c’était de la « bouderie ». Pas un refus – non, une bagatelle, une énième fantaisie, comme mes vêtements de garçon, comme mes bandages venus compresser, à seize ans, mes seins de presque femme, comme mes cheveux brunis et presque ras. « Les lubies d’Éliette ». C’était leur façon de prendre de la distance. De toi aussi, ils plaisantaient. Je me souviens qu’ils t’avaient surnommé Rocky, quand tu t’étais mis à la muscu. Papi et Mamie aimaient rire de tout. Ҫa les a sauvés de leur propre gouffre. Papi surtout. Ce n’est pas facile, sur son acte de naissance, de voir mentionner le mot « Treblinka ». Mamie ne parle qu’aux moments choisis mais Papi, souvent, du seul fait de ses papiers, n’a pas le choix. Il lui faut alors, à tout moment, être prêt à parer, à rebondir, à sourire même, pour préserver l’indicible de tout mot à côté de la plaque. L’humour est une forme de protection. Il peut même, au cours d’une plaidoirie, devant un adversaire rigide, devenir une arme.

 

— Anton voulait venir, dit Mehdi. Il a 24 ans. Il est majeur. Il serait venu, avec ou sans toi.

Je rappelle Lorig :

—  N’oublie pas ton sac.

En le lui rendant, je m’aperçois qu’il est en partie déchiré, et que tout le côté est taché de sang.

— Je dépose leurs affaires à la maison. On sera là dans une heure, me dit-elle.

— Ok. On ne bouge pas.

Mehdi déchiquète le papier mauve. Malo, la tête renversée sur le dosseret du banc, semble dormir, mais je sais qu’il ne dort pas : Malo ne dort que pour mieux réfléchir. Lara pianote sur son Android, son coude appuyé sur mon épaule. De temps à autre, le son ressort : une bribe d’info, une publicité, la voix de Damien Saez qui demande si « on peut sauver cette étoile », celle de Mélenchon commentant les violences policières perpétrées lors d’une vérification d’identité sur le jeune Théo, à Aulnay-sous-Bois.

Je regarde les allées et venues dans le parc : deux infirmières, vêtues de blanc, fument. Les silhouettes de visiteurs viennent et repartent.

Le merle fait un plongeon jusqu’à la branche la plus basse du ginkgo. Il semble si petit. Si fragile. Sa silhouette noire ressort à peine au milieu des petites feuilles vertes et des nœuds complexes que dessinent les bras géants de l’arbre. « Bicentenaire », précise une pancarte. Bicentenaire… c’est donc un jeune arbre. J’ai lu que les ginkgos vivent mille ans et pourraient même être immortels. Ils sont aussi, autre record, la plus vieille espèce parmi les arbres. Bien avant le temps des dinosaures, le ginkgo était ginkgo déjà.

Le merle entrouvre son bec jaune et siffle la même série de trilles, plusieurs fois. La femelle, brune, le bec marron, sautille au sol, la tête penchée. Elle marque une pause, un court instant, et, d’une patte gracile, gratte le sol.

« L’acte commis contre lui, grésille la voix de Mélenchon, déformée par le haut-parleur du mobile, est une acte de torture, c’est un crime. »

Malo se penche sur l’écran de Lara.

— Il a raison. Carrément. Un crime.

— Il parle du gars violé ? demande Mehdi.

Lara augmente le son :

— Chut, taisez-vous.

 

Quand le camion a glissé, avec un chuintement, dans le parc d’entrée, nous l’avons suivi en courant. Avec la complicité d’un employé « lanceur d’alerte », nous avons pénétré dans la bouverie de l’abattoir – lieu d’attente de la mise à mort pour 70 vaches et génisses.

Là était un  seuil de l’enfer autre. Celui des longues heures d’attente, des meuglements qui déchirent le silence, et de la lumière crue, blanche, glaciale. Nous avons longé un couloir gris et nous sommes enchaînés, presque en silence, tout le long des grilles en métal.

Une génisse beige était couchée à deux mètres de Malo et moi. Une de ses pattes dessinait un angle inversé, incongru. Quand j’ai glissé ma main sous la grille afin de caresser sa tête, j’ai senti la tiédeur humide de son mufle et la chaleur, douce, de son pelage.

Toutes les trois minutes environ, elle tâchait de se relever, de toute sa force. J’assistais à ses efforts vains. On aurait dit qu’elle savait que jamais plus elle ne marcherait, mais qu’une esquille d’elle – ou de ses os – refusait d’y croire. Ou plutôt : refusait de l’accepter. Que c’était la façon qu’avait son corps de dire à sa patte brisée : ne lâche pas prise, le sol me porte encore, il te portera.

 

Mehdi se lève.

— Je vais marcher un peu. Quelqu’un vient ?

Je lui souris, vais pour me relever, mais renonce aussitôt : mes jambes se dérobent. Je me sens KO. Nous sommes tous KO.

— Non, dis-je, d’une voix qui me semble étrangère. Peut-être plus tard.

 

Ta petite sœur, rousse, ronde et marrante, que t’aimais présenter à tes potes. Le « top des sœurs adorables – chiante mais adorable », tu disais – petite sœur devenue ce frère que tu ne reconnais pas.

Tu ne m’as jamais pardonné, n’est-ce pas ? L’ablation des seins. De l’utérus. Les injections de testostérone. La voix qui mue. La barbe qui pousse. Mon prénom coupé, comme mes seins : Éliette la rousse, devenue Élie le brun.

— Comment peux-tu nous faire ça, putain, merde !

Est-on une « putain » quand on refuse l’ordre des choses, qu’on trace sa propre route, qu’on se rebelle ? Nous, c’était nos grands-parents et toi. Toi, surtout. Toi. Qu’importaient ma souffrance, mon mal-être, la déchirure que depuis des années je sentais s’étendre, et cette impression de vide, qui me torturait. Je regardais un miroir, je ne me voyais pas dedans. Je disais « je » et ça ne voulait rien dire. Je touchais ma propre peau et le contact était étrange. Mais non. Tu ne voyais qu’une chose : la blessure que je t’infligeais – à toi.

Ta colère. C’était il y a plus de trois ans, et elle est encore en suspens dans l’air. Je l’inhale, je la sens. Elle me traverse.

— Si tu veux vraiment le faire, fais-le mais hors de ma vue et hors de ma vie ! Je ne sais même plus comment t’appeler. Tu me dégoûtes, je ne veux plus te voir.

 

Une pie a rejoint le merle sur le ginkgo, à l’autre bout de la branche la plus basse. Mon Nokia vibre.

— Oui ?

Éli ?  C’est Papi.

Sa voix est rauque, à peine plus sonore que celle de Lorig. À côté de moi, Lara commente les blessures du jeune homme, Théo : déchirure anale de dix centimètres.

— Ah, vous parlez de cette affaire aussi… Monsieur Kastner  ose marteler à qui veut l’entendre que ce n’est pas un viol ! Tu te rends compte, Éli ? Que ce n’est pas un viol ! Boupkès, tsss !

Papi saupoudre toujours ses indignations d’expressions yiddish comme « boupkès ». En russe, ça veut dire « haricots » – comble du non-sens, du néant, de la bêtise pure.

— Éli, tu m’entends ?

— Oui, Papi.

Là, tel que je le visualise, il se débat avec son Fairphone. Papi est toujours en pole position dans tous ses élans vers l’éthique, mais plus à la traîne concernant sa bonne entente avec la technique. Face à moi, c’est un peu pareil. Il met un point d’honneur à soutenir l’ensemble de ma démarche mais ne sait pas toujours pas ce qu’il s’est produit en moi, physiologiquement parlant, ni quoi faire.

— Éli, un instant, je règle le haut-parleur.

Papi me surnommait Éli, déjà, quand j’étais Éliette. Maintenant, Éli est Élie. La sonorité est pareille. Élie ou Éli, qu’est-ce que ça change ? Je suis la même personne – et j’aime toujours mon grand-père.

— Et que lui as-tu dit ?

— En premier lieu, j’ai kvitché bien fort. Et en second, je lui ai fait un petit rappel de l’article 222-23 du code pénal !

Mon grand-père était avocat. Il kvitche souvent – c’est-à-dire, en yiddish, qu’il se casse la voix pire que Bruel –  mais ça ne reste, au fond, qu’un effet de manche. Monsieur Kastner, lui, est un flic en retraite. Il ne kvitche pas, il se kvelle, genre le fiancé de Rose dans Titanic : thorax en avant, rictus triomphal – que le monde entier plie et ploie, et que sombrent les mastodontes, que surgissent les icebergs, je ne coulerai pas. Monsieur Kastner et Papi se disputent à tout bout de champ. Sur le bling-bling de Sarkozy, sur la loi El-Khomri, sur Donald Trump, sur Bachar al-Assad, sur Simone Veil. Sur les migrants. Sur le voile. Sur le quinoa de Mélenchon – et le fait qu’il ajoute des crevettes dedans. Sur le football. Sur l’euthanasie.

— Il a abdiqué ?

— Ce schmock ? Argh. Penses-tu !

Schmock, c’est le zizi - le comble, en yiddish, de l’obscène.

— Il m’a ressorti un cas vieux de quinze ans. Un pauvre gamin emmené par deux autres jeunes dans les bois. Ils l’avaient frappé, lui avaient lié pieds et mains, et lui avaient enfoncé un bâton à deux reprises dans l’anus… et pour le juge, ce n’était pas un viol ! Tentative d’extorsion de fonds avec actes de barbarie, attentat à la pudeur, mais pas viol ! Tsss ! Éli ?

— Oui ?

— Mamie veut te parler, je te la passe.

— Monsieur Kastner est un vieil imbécile inculte, a conclu Mamie. Il ne distinguerait pas une perceuse d’un air d’opéra. Un jour il va s’asseoir sur une scie et on verra bien si c’est un fauteuil. Et toi, mon petit, comment vas-tu ?

Mamie a opté pour « mon petit ». Ça ne fait pas trop fille, pas trop mec. Elle ne parvient pas à dire « il ». Elle n’arrive plus à me faire la bise depuis que mes joues piquent, et se déplace lorsque je m’assois près d’elle. Elle ne me reconnaît pas comme « Élie son petit-fils », mais elle me reçoit, me prépare du strudel, qu’elle s’applique même, depuis trois ans, à moduler « version vegan »… Et je reste « son petit » lorsque je suis le moindrement enroué, que je pète de travers ou que je me foule la cheville – bref, chaque fois que je suis au seuil de la mort dans ses yeux d’éternelle mame juive – et mère tout court – et je sais à quel point tout cela, combiné, veut dire « je t’aime ».

En fait, Mamie est presque notre mère. Simon et moi avons perdu nos parents jeunes. Fauchés au même instant dans un attentat, à Tel-Aviv où nous vivions alors. Ils revenaient de leur travail, avaient traversé le marché, et… c’était fini. Nous sommes alors, mon frère et moi, retournés vivre en France, dans la maison de nos grands-parents, avec leur chat, Einstein, et leur chien Freud,– qui nous ont, autant que nos grands-parents, peu à peu aidés à nous reconstruire. Simon aimait la compagnie discrète d’Einstein, perdu dans une galaxie de pensées profondes. Je trouvais, pour ma part, le réconfort dont j’avais besoin auprès de Freud, un labrador fureteur, joyeux, toujours à la recherche d’un peu de compagnie ou d’une balle.

— Tu ne me réponds pas, comment vas-tu ?

Je me garde de parler à Mamie de l’augmentation de mes transaminases révélée par mon dernier bilan sanguin. C’est l’un des risques physiologiques de la prise de testostérone : mon foie est trop sollicité. Et mon taux de créatine plasmatique révèle que mes reins fatiguent aussi. Préconisations : pas d’alcool, un peu moins d’injections, un peu plus de sommeil. Je fois faire gaffe.

—Fatigué. Un peu. Mais je vais bien.

— Vrai ? Il faut me dire, hein ?

— Oui. Impecc’, Mamie, t’inquiète pas.

 

Quand un animal arrive à l’abattoir, il est épuisé par le transport. Parfois même plus capable de se tenir debout. On le décharge sans ménagement – on le conduit vers un bâtiment. On le frappe et on le pousse jusqu’à la chaîne de mise à mort où devant lui, seront tassés, battus, et exterminés ses semblables. Tandis qu’il parcourt le couloir d’amenée, il sent l’odeur âcre du sang des autres, et celle de leur stress. Il entend leurs cris. S’il ne veut pas avancer, on le pique avec un Taser, on le mate à coups de pied, à coups de latte. S’il se refuse à mourir, il se verra traiter d’idiot, de connard, de puant, d’abruti. Sa rébellion devant la mort menace la cadence – le chiffre, qui est roi. Le couloir étroit et les coups, valets du règne des quotas, le mèneront de force vers une caisse où, serré au milieu des autres, il mettra une longue minute à manquer d’air et, théoriquement, à mourir – ou du moins à perdre conscience. Trop souvent, néanmoins, il se réveillera durant l’égorgement et survivra encore, parfois même, à sa plongée dans le bassin d’échaudage. Là, son calvaire ne prendra fin que lorsque sa peau se décollera de son corps, comme sous l’effet d’une dermatose bulleuse, et qu’il se noiera dans l’eau bouillante.

On croirait l’Enfer de Dante – c’est juste le quotidien de bêtes, par milliards.

 

Dois-je préciser à Mamie que, dans ce monde, on ne peut « aller », sinon tout droit ? Elle le sait. Elle le sait depuis longtemps. Le premier voyage qu’on lui fit faire, alors qu’elle venait d’avoir six ans, l’avait menée à Sobibor. Elle avait appris à « aller ». Même brisée de l’intérieur, même morte. Mamie avait dit un jour à ma mère : « C’est mon fantôme qui t’a mise au monde. Qui t’a portée, qui t’a nourrie. Mais celle qui te regarde grandir, c’est moi. Et la joie que j’ai de te voir est mienne aussi. »

J’ai cherché, Simon, les mots à te dire. Depuis mon passage intérieur vers mon « être masculin » refoulé, je devrais être heureux, plus en paix, en harmonie avec moi-même et avec le monde – mais je ne le suis pas.

Je « vais », oui… en me fixant des buts au jour le jour. Je m’assigne des listes de tâches. Je me dis : « demain, je ferai ça ». Je lis des magazines sur le bonheur, le minimalisme, la pensée positive, le hygge, la méditation, le Yoga. J’essaie. De toute mon âme, oui, j’essaie.

Le matin, j’avale ma gélule de B12 et mon café noir – ou mon thé vert, quand je suis optimiste. Je fais quelques saluts au soleil, quelques respirations profondes et durant tout ce temps, je ne pense qu’à ma prochaine Pueblo et au fait que je me suis promis, encore hier soir, de ne plus cloper dès le lendemain, et merde. Pour compenser la promesse non tenue, je parsème des pousses germées sur mes pâtes. Puis je médite, mais le mantra qui domine tout autre, c’est que ce putain de tapis fait mal aux fesses. Bref. J’essaie. De tout mon cœur j’essaie, mais… rien. Rien.

Tu me manques, Simon. Chaque fois que je reviens de l’enfer, tu me manques. Ta voix me manque. Ta présence me manque. Ce grand frère qui me citait Romain Gary : « Il ne faut pas avoir peur du bonheur, c’est juste un bon moment à passer. »… il me manque. Et chaque fois qu’en bon élève, l’écho de ta voix dans mes oreilles, je tente quelques brasses au paradis, alors la douleur de ton rejet rejaillit dans ma poitrine et me pousse avec violence au fond de l’eau, cette eau bleue, de lagon, et je me noie.

Tu veux la vérité, Simon ? Je ne cesse de me noyer. Chaque jour. Depuis que tu as déserté ma vie, je tâtonne dans les méandres d’une existence qui ne me semble toujours pas mienne. Dans laquelle je ne me suis jamais senti bienvenu. Et je me noie.

Je t’ai appelé, Simon. Je t’ai appelé encore et encore. Et j’ai raccroché, à chaque fois, avant même que tu ne décroches. Parce que j’avais peur. Peur de ton silence. De ta colère. Mal de ton mépris. Depuis des mois j’ai tellement peur que je suis devenu péteux, face à toi. Tu détestais tant les « mecs péteux ». Les peureux, les trouillards, les lâches. Parfois tu me disais : « Ils vont comme des moutons à l’abattoir. » Mais c’est faux : ces moutons qu’on emmène, qu’on force, ils essaient de se dérober. Ils essaient de fuir. Ils essaient… mais les coups les cassent.

 

— Oh, j’allais oublier… Mon petit, tu m’entends ?

— Oui, Mamie.

— Ton frère m’a appelée ce matin.

Mamie marque une pause. Le merle s’est posé près d’une feuille morte. Il la retourne et l’examine. Tout à coup, son bec pique la terre à plusieurs reprises. Le merle gobe un petit vers blanc. Le soleil disparaît derrière un nuage.

— Il m’a dit…

— Je t’écoute.

— Je sais. Je ne veux juste pas déformer ses mots.

Elle n’y arrive pas.

— Je te passe Papi.

Le merle lève les yeux. Lara, attentive, scrute mon visage. « Ça va ? » articule-t-elle, sans un son. Je fais signe que oui – sans y croire.

— Ton frère a vu, sur les chaînes françaises, ce matin, pour ton camarade. Il t’a reconnu sur les images. Il nous a redemandé ton numéro. Il tâchera de t’appeler dans la journée.

— Entendu, dis-je.

Simon a promis de le faire à trois reprises. Je ne vais pas m’emballer pour ça.

— Des nouvelles de ton camarade ?

— Sorti du bloc. Là, on attend.

— Tiens-nous au courant.

— Je le ferai, Papi.

 

À l’aube, quand les policiers sont entrés, la petite vache beige avait renoncé. Elle respirait. Elle n’était pas morte. Mais c’était comme si. On nous a évacués, on a défait nos chaînes, on nous a traînés hors du bâtiment. Nos corps étaient lourds, comme nos pensées. Nous étions trente-deux en tout – plusieurs petits groupes s’étant donné rendez-vous sur place et rejoints. L’évacuation a duré deux heures. Presque sans un mot, dans le silence. Nous nous laissions simplement porter, la consigne étant : pas de violence. Deux à deux, nous fumes conduits hors de l’enceinte. Les porcs, dans le camion, attendaient toujours. J’entendais leurs piétinements et les chocs de leurs flancs contre ceux du camion, métalliques. Mon regard a croisé l’œil écarquillé d’un porc, à deux reprises. Il y avait une intelligence, dans ce regard. De quel ordre et porteuse de quelles sortes de pensées, je ne saurais le dire. Cet œil me fit penser à celui d’Einstein, le chat philosophe. Bientôt, cette intelligence serait sacrifiée sur l’autel du jambon Herta et roulée en centaines de Knacki.

C’était ça, sur le coup, qui m’avait frappé : cette superposition violente entre l’œil de ce porc et le martèlement de divers slogans, le « goût des choses simples » d’Herta, le « symbole de l’élégance » selon Aoste… On me traînait par les aisselles, j’essayais de rendre mon corps lourd, et j’étais sonné, hébété. J’entendais une radio en arrière-fond sonore – dans la cabine du camion, peut-être. Une voix masculine parlait de la famine au Soudan, et du fait que des villageois mâchaient, pour survivre, les feuilles amères d’un arbre à la base non-comestible. Et je voyais, à quelques mètres au-dessus de mes yeux, l’œil de ce porc.

C’est quand ils ont refermé les grilles qu’Anton s’est lancé. Anton ne voulait plus de manifestations pacifiques. Anton ne voulait plus du silence. Il ne supportait plus que la seule réponse à l’exploitation d’êtres sensibles soit une série d’actes « de présence ». Il s’est jeté vers la grille et elle s’est fermée sur lui. Le système de sécurité n’a pas dû fonctionner, ou avait été désactivé peut-être. Et il y a eu ce bruit de verre qu’on casse. Le même bruit. Juste un peu plus grave. La grille, aussitôt, s’est rouverte, mais le thorax d’Anton venait d’être enfoncé – c’était trop tard. Nous avons couru vers lui, talonnés par les CRS. J’ai appliqué un point de compression avec le sac en toile de Lorig.

Juste avant de perdre connaissance, Anton a dit : « Je voulais que ça bouge. Je voulais… »

Il n’a pas fini sa seconde phrase. Tout s’est enchaîné rapidement : l’arrivée des secours, le trajet vers l’hôpital, le service des admissions pour ouvrir le dossier, puis l’attente.

 

— Je vais prendre des nouvelles, fait Lara.

 

Le soir, nous rentrons. Chacun chez soi. Je n’ai rien avalé depuis 24 heures. Je me sens défait, épuisé. Demain, réveil à six heures – et une heure de trajet pour le travail. Je consulte pour la trentième fois le téléphone : Simon ne m’a toujours pas appelé. Je bois une tisane au tilleul, après un fond de verre de vodka, et relis les dernières pages du roman que j’ai emprunté à la bibliothèque : Être sans destin, d’Imre Kertész.

 

« Oui, en regardant cette modeste place au crépuscule, dit-il, cette rue battue par les vents et grosse de mille promesses, je sens déjà grandir, enfler en moi cette disposition : je vais continuer à vivre ma vie invivable. »

 

J’éteins et me glisse nu dans ma couette. Il paraît que c’est mieux, de dormir nu. On sécréterait plus de mélanine, on brûlerait plus de calories et, pour les couples, ce serait plus sensuel. Une ligne de plus dans la ligne « les petites recettes simples du bonheur ». Nous savons, depuis ce soir, qu’Anton va vivre. Quelque chose s’est dénoué dans mon diaphragme. Je saisis mon portable et écris « je t’aime ». Je sélectionne « Simon ». Une série de bips me confirme l’envoi. Au fond, qu’importe la réponse. « Le juste tombe sept fois, et il se relève », avait dit le roi Salomon.

Au moment où je m’endors, les Soudanais mâchent leurs feuilles d’arbres. Le porc, lui, s’il n’a pas été abattu encore, mourra demain. Mon portable n’a émis aucun son. Je sais que l’écran restera vide. Et que, malgré tout, je me lèverai demain.

Pour les petits bonheurs.

Pour l’invivable.

« Gam zou létova », dit le Talmud.

Ceci également est pour le bien.

 

Texte (c) Yael Assia

Tous droits réservés

Photo originale : Alessio Lin

"L’homme a peu de chances de cesser d’être un tortionnaire pour l’homme, tant qu’il continuera à apprendre sur l’animal son métier de bourreau." Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar
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