1mn29 : la seconde manquante qui tue l’entreprise

 

L'étang

On pourrait presque croire que tout est calme. Que la vie glisse comme les pieds des gens chez les maniaques de parquet ciré, lorsqu'ils reçoivent : qu'on lui tend, à la vie, des carrés de feutre pour que rien ne raye ni ne crisse. Elle semble lisse, la vie. De loin.

Ce matin, oui, elle semble lisse, avec l'étang, là, devant moi, et autour de l'étang, les pelouses vertes et les arbres cossus, et puis les pêcheurs, à l'ombre des arbres - les pêcheurs qui ne bougent pas d'une fesse et parlent bas, tandis que, pareillement silencieuse, souffle une brise tiède.

La plage

Avant que les Tours Jumelles ne s'effondrent, je me trouvais aussi au bord de l'eau. Sur une longue plage au sable si fin qu'il faisait des chatouilles dans la paume. Derrière moi luisait la Tayelet, ses réverbères ronds, ses palmiers filiformes, ses immeubles paquebots aux ventres dodus. Il faisait nuit.

L'homme avait 22 ans, moi 23. Je caressais ses cheveux. Sa tête était posée sur mes cuisses. Nous allions nous quitter le soir-même. Il partait à l'aube. Je devais prendre l'avion quelques jours plus tard. Nous avions décidé de ne pas nous téléphoner, ni nous écrire, et j'étais en paix avec ça. Avec cet adieu. Doux. Et avec lui.

La déchirure

Alors que l'air fraîchissait d'un coup - d'une façon si propre à la Ville Blanche - un avion a surgi depuis la ligne d'horizon. Le petit point blanc a grandi vers nous. Les feux clignotants sont devenus visibles. Puis une tâche de lumière et d'ombre. Puis le corps de l'avion tout entier, lorsqu'il a amorcé, dans un virage sur l'aile, sa descente.

Et là, tout à coup, ça m'est venu : le départ de Cyril, la séparation, mon propre départ. La rupture définitive. Et le chagrin.

Pas du fait de Cyril. Pas du fait de la fin de notre histoire.

La déchirure est venue par la prise de conscience brutale que je m'arracherais bientôt à cette plage, à cette mer, à cet horizon, à ce pays. À ces nuits qui fondaient comme des pastèques : fraîches et suaves. Le temps que l'avion passe au-dessus de nous, cette idée m'était devenue insupportable.

Térébrante.

C'est le mot exact.

L'anticipation du déchirement proche venait de perforer le ciel calme.

Le Call Center

Call centers. C'est ainsi qu'en franglais (parce que dans le marketing, l'anglais ça sonne pro) on les appelle.

Celui-ci est particulier. Au départ, c'était une colonie de vacances. On y menait des "campagnes" - vaillantes. Attention, c'est nous que v'là. On riait entre nous comme les écervelés qui vont, le sourire aux lèvres, à la guerre.

La téléprospection c'est la conquête "dans le dur" du monde du commerce : elle a ses têtes pensantes et ses braves. Les braves, c'étaient nous - mais cette guerre était pour de rire.

Que les prospects retranchés derrière leur téléphone se préparent à une invasion de sonneries non-stop, de 8 heures 30 à 20 heures 30 - la bonne blague.

Mais les petits soldats, reconnaissons-le, n'étaient pas méchants. Le peu de pression n'y poussait pas. On était des gentils. On avait toujours 5 minutes : pour une grand-mère en mal de dialogue, pour un suicidaire au bout de son fil, et pour les casse-noix pointilleux, même.

Les sup' (nos capitaines) nous badinaient qu'on "faisait du social".

Parce que oui, on parlait avec les gens.

Puis on se parlait, aussi, entre deux salves.

Holding

Pas Hold On. Non Holding. Astérix ne pouvait pas survivre. La potion magique était trop locale.

L'entreprise a rendu les armes, et nous n'avons été sauvés que pour être rongés de l'intérieur. En perdant le sourire et nos âmes.

Avé.

Les diktats nous sont arrivés comme les particules de Tchernobyl : depuis un ciel voilé par les nuages.

Savez-vous comment on appelle un nuage atomique ? Un panache.

De l'éclat, du brio, de l'allure. Des plumes décoratives - visualisez-vous ces plumes bleues, jaunes, vertes, colorées à outrance pour que rien n'évoque le martyre des oies ?

Un joli panache, le holding. Les télévendeurs étaient les oies.

L'obusite est devenue quotidienne : aucune blessure apparente, mais dans chaque cerveau, des ravages.

 

Lobotomie

Chronométrés, écoutés, épiés, surveillés, guettés, pressurisés, secoués, raillés, décérébrés, infantilisés, chaperonnés, espionnés, questionnés, sanctionnés, séparés, divisés, poussés, renversés, nous étions des pions. Insérés, jetés, remplacés. Lancés du jour au lendemain et parfois de l'heure à l'heure suivante d'un étage à un autre étage.

Ce n'était pas le contenu, le roi - comme le disait Bill Gates - mais le chiffre. Le ROI.

Nous-mêmes n'étions plus que séries de mesures : secondes, minutes, appels, conversions, rentabilité et C.A.

Quant à notre discours, il perdait sens. C'était du soliloque, et du remâchement. Il fallait lire les mots sur l'écran. S'il y avait une faute, il fallait la lire. S'il y avait un mot manquant, il ne fallait pas le dire. Si SOURIRE était marqué sur le script, il fallait sourire.

Et si un mot parasite franchissait nos lèvres - ou pire, une idée individuelle - nous passions par un lavage de cerveau à l'aide de détergents au parfum de menace.

Altération

Nous étions des loups, maintenant.

Des loups comme dans les vilains contes.

Des robots sans affect. Bons à te bouffer.

Toi la veuve, toi l'orpheline, toi le gentil retraité sourd - gaffe à toi si tu décroches, parce que tu ne vas pas t'en tirer.

Nous étions menteurs et voleurs.

Casseurs et violeurs - félicités.

Avec le sourire et des dents immenses.

Des canines à rayer le parquet - entre deux défis ineptes et records chaque jour plus dégradants.

À trois ventes, t'auras un Bounty. À quatre, Machin fera des pompes.

Haha. Que c'était drôle. Tuer pour un sucre.

Petites ba-balles jaunes des loups noirs.

Chute

Je les ai vus tomber, mes camarades.

Leur conscience mangée de l'intérieur par les procédés bactériens qu'on avait inoculés dans leur crâne.

Les mots, aux pauses :

  •  Je ne sais plus qui je suis. Ça te fait ça aussi ?
  •  Je l'ai forcé, je l'ai forcée, j'ai menti, ça ne me ressemble pas.
  •  Je lui ai dit ce qu'il fallait dire, parce qu'on nous force à le dire, mais je le regrette.
  •  Je rentre chez moi, et j'ai cette façon de parler, cassante, dure, directive - parce que je ne fais plus la coupure.
  •  Parfois j'ai l'impression que ça me transforme de l'intérieur, que je deviens quelqu'un d'autre, c'est flippant, je te jure, ça me fait peur.
  •  Mon mari, ma femme, mes gamins disent que je me transforme.
  •  On se dispute à la maison. Pour rien. Pour tout.
  •  Je ne dors plus la nuit. Je m'entends, tu sais, réciter ce truc, le dire et le redire et le répéter sans cesse. Même lorsque je dors, je récite le script.
  •  Je me sens mal, mal, comme si dans ma tête, c'était cassé. Tu sais, cassé... foutu... c'est comme si j'avais un disque dans la tête.
  •  Quand je décroche et qu'on me demande mon nom, je ne sais même plus comment je m'appelle.
  •  Quand je parle à quelqu'un, je me minute.
  •  J'ai failli foncer dans un mur. Juste parce que... j'en avais marre. Ça me ronge de l'intérieur... je rapetisse...
  • À force de ne plus penser, je crois vraiment que je ne sais plus penser. Je me sens bête, je me dévalorise.
  •  Je deviens méchant, méchante.
  •  J'en peux plus, je ne me reconnais pas.
  •  Un moment, j'ai pensé... j'ai pensé que ce serait mieux que ça finisse.

Rébellion

J'ai tenté de le dire. De le faire entendre.

J'étais sûre qu'une autre voie était possible. Que le marketing n'était pas que ça.

Que l'humain pouvait être remis au cœur. Que les mots pouvaient cesser d'être des boulons qu'on insère dans le ventre de bulldozers.

  • Qu'on pouvait inviter, au lieu de convaincre.
  • Qu'on pouvait donner, au lieu de prendre.
  • Qu'on pouvait capter l'attention, plutôt qu'un consentement forcé.

J'ai rendu des exemples de scripts.

J'ai ouvert, lors de quelques entrevues, des lucarnes sur d'autres possibles.

J'ai commencé à prendre des cours. À entrevoir un marketing autre. Créatif, humain, et ludique.

On me répliquait : c'est aux USA, ça ne prendra pas ici, en France.

C'est une impasse, une mode, aucun intérêt, elle passera.

Offensive

J'ai commencé par faire ce que je savais faire le mieux : écrire.

Démonter le vieux marketing.

Comparer la politique de mes supérieurs à de la drague lourde, au travers d'articles portant les doux noms de Rocco, Aldo, Julio et d'autres, et à taguer l'un de mes dirigeants présent sur un réseau commun, il fallait oser. En serais-je capable ?

À l'époque, je regardais Kill Bill. Je me suis dit : si une grande blonde paralytique parvient à remuer son gros orteil, alors...

Wiggle your big toe, hop, tu cliques !

A-t-il lu ma série ? Non. Même pas. Une petite liseuse de prompteur, le cerveau compressé sous un casque, ne peut pas valoir d'être lue.

Néanmoins, j'ai touché ma cible : par mon premier profil LinkedIn, mon cri d'alerte et mes morsures se sont propagés comme la rage.

Cadres de centres d'appels, pro du télémarketing, conseillers et téléconseillers : ils m'ont lue.

Ce n'était cependant pas suffisant.

L’Étoile Noire était à l'abri dans ses bureaux, sourde, arrogante - imperméable.

Et mes collègues restaient en première ligne.

Parmi eux, les seuls qui s'en sortaient étaient désormais les soudards capables de piétiner la cohorte des cassés laissés à la traîne.

1mn30

Un jour, sur la Toile, j'ai croisé le chemin d'un petit chronomètre intelligent qui a conforté mon intuition et changé le tracé de ma vie entière : 1mn30 - l'agence d'inbound marketing.

Je ne connaissais, alors, même pas le terme.

De ce jour, Gabriel Dabi-Schwebel est devenu le sherpa de mes espérances :

  • Oui, le marketing pouvait être autre.
  • Oui, une vraie interaction était possible.
  • Oui, on pouvait donner, avant de vendre.
  • On pouvait le faire de façon décalée, inventive, passionnée, joyeuse, amusante.

J'ai suivi la formation Hubspot, conseillée à l'époque par Gabriel Dabi-Schwebel dans l'un de ses articles.

J'avais, les mois précédents, étudié comme une damnée (que j'étais alors) la psychologie de la consommation, le leadership, le nudge, le design thinking, la neuroéconomie, la psychologie sociale...

Et voilà que je me lançais dans l'apprentissage du storytelling, du copywriting, de l'UX writing.

Pas au point de devenir un missile anti-balistique de la machinerie traditionnelle, mais j'étais devenue une rebelle mieux armée, oui.

Dès ce moment, j'ai décidé de lancer mon insurrection sur le terrain lui-même...

Etik Center

Une idée est née : Etik Center - un centre d'appels - ou plutôt de contacts - pas comme les autres.

De contacts, parce que nous travaillerions avec le Web, en amont des lignes téléphoniques.

On me dira : Ah, mais ça se fait déjà !

Oui, mais comment ?

La question est là.

Beaucoup de ceux qui rédigent les mails n'ont aucune notion de vrai "copywriting".

Pire : ils n'ont pas la moindre idée de la tâche qui viendra derrière.

Ils préparent juste (très mal) les appels - sans travail d'inbound marketing.

Et au-delà : pour qui travailler ?

Le sens. Un appel, un contact doivent-ils forcément avoir un sens ?

Oui.

Le pourquoi, comme l'explique Simon Sinek.

Pourquoi appeler ? Pourquoi se démener ? Pourquoi faire du chiffre ? Quel est le sens ?

L'idée d'Etik Center était de former, "à la source", les call centers et de leur proposer des campagnes éthiques, à raison d'un mois par an, en moyenne.

  • Un mois pour prévenir le burn-out et éviter les dépressions.
  • Un mois pour retrouver le sens du contact téléphonique.
  • Un mois pour s'investir dans une mission autre, singulière.
  • Un mois pour prendre les rênes, réapprendre l'initiative, varier les tâches, se découvrir de nouveaux talents.
  • Un mois pour prendre des vacances mentales, loin du CA, et penser autour de mots tout autres : générosité, idéalisme.

Le centre aurait pu être aussi une sorte de "retraite anticipée" pour les téléconseillers et télévendeurs en bout de course de leur carrière première - et pour leurs managers, concernés aussi.

Et tout cela, financé par qui ?

Par les clients des centres d'appels, grâce à une sorte de taxe "carbone" , éthique et humaine, des entreprises.


Casser de l'humain a un coût.
Il faut, un moment donné, que quelqu'un le paye.

Si cela :

  • se fait de façon créative et enthousiasmante,
  • sert à promouvoir les entreprises sociales, le bio, le local, le zéro waste, l'écologie, le bien-être humain (et animal)...
  • et contribue à rendre le sourire à des hommes et femmes qui perdent le sens de la profession qu'ils exercent...
  • tout en redonnant à cette profession du talent, du fun et ses lettres de noblesse...
 
alors ok, c'était un rêve fou,
mais les rêves les plus fous ne triomphent-ils pas ?

 

 

Tribu Etik

Il fallait commencer par quelque part.

Faire le premier pas sur la longue route.

J'avais dévoré les idées de Sinek, et mangé jusqu'à l'overdose celles de Seth Godin :

Fonder une Tribu, ce serait le départ.

Etik Center travaillerait un jour pour des entreprises particulières et pleines de sens : des entreprises sociales.

Et, en mineur, d'une façon autre (ciblée "comm") pour des associations.

Auprès de qui ?

De militants. De sympathisants. D'intéressés.

Alors vaille que vaille !

Il fallait regrouper ces acteurs.

Militants, groupes d'influence, acteurs du changement, associations, entreprises sociales.

J'y avais œuvré.

Et pour poser le tout, et créer un élan : quoi de mieux qu'un site, et qu'un journal ?

Les deux naquirent ensemble.

Etik Mag

J'étais dans une énergie folle. De volonté farouche, d'élan stellaire, de joie de faire - de marcher - de vivre.

Moi qui n'avais pas la moindre idée de ce qu'était une balise, j'apprenais maintenant à faire des sites Web. Je lançais mes premières newsletters. J'entrevoyais des applications. Par exemple un géocatching des lieux éthiques, une sorte de Pokémon Go promouvant l'éthique et le lien social.

Je pensais à des e-books, à des flashmobs, à unir une Tribu qui demanderait à suivre l'aventure.

Fini, dans ce contexte, de déranger  les gens, de les harceler.

Les téléconseillers et télévendeurs de nos campagnes éthiques appelleraient des amis de notre Tribe !

Après des années de lavage de cerveau, un sang neuf oxygénait de nouveau mes actes - chaque petit acte : celui de la liberté, que je redécouvrais.

Je me sentais vivante, et capable.

J'ai invité des rédacteurs, des plumes diverses, je suis allée vers eux, les solliciter.

J'ai initié, j'ai inspiré, j'ai poussé des élans timides, secoué des raideurs, des timidités, redonné du souffle à des alvéoles étrécies par les normes de la rédaction clonée par les 30 000 articles recopiés ad nauseam de "Comment écrire un article qui..."

J'aimais Élise Lucet, le magazine Cash, les documentaires d'enquête, Premières Lignes.

Je me suis démenée.
Démenée comme personne n'imagine.

En coulisses - un entrepreneur fait beaucoup, en coulisses - là où personne ne le suit ni ne le voit.

Il fait beaucoup - et souvent sans aide.

Il s'est étoffé, le Mag Etik.

De textes, de photos, de diapos, et même de films.

Bricolés et montés sur YouTube - avec son logiciel d'alors, d'une lenteur de PC vérolé, et ses plantages.

Comme celle-ci - la première - faite à grand peine entre des séries de bugs et sauvegardée dans mon "Creator Studio" (ah, le vieux YouTube, supprimé cette année...) après une attente nocturne de 5 heures :

 

 

J'y suis même allée de ma poche pour payer des rédacteurs - ce qui me semblait, une fois de plus, éthique. Ne savais-je pas mieux que quiconque à quel point écrire est un "vrai" travail ?

Surtout quand je voulais, par ailleurs, les pousser à plus "sortir leurs tripes" et aller au fond de leurs sujets.

Alors j'ai payé.

Pour payer, j'ai fait des heures supplémentaires.

Je ne les ressentais pas - j'étais comme une droguée sous amphètes. C'est une amphétamine, l'enthousiasme.

J'ai payé en budget, en temps.

L'engagement, la passion : c'est à ces deux mots que je carburais.

Et le navire avançait - doucement.

La traversée s'annonçait longue...

Je n'ai pas eu de quoi tenir jusque-là.

Burn-Out

Énergie à sec, plus d'argent, santé vacillante, moral en chute libre...

Le burn-out.

Oui, on peut faire un burn-out, en tant qu'entrepreneur, ou que free-lance.

Tout comme on peut en faire en tant qu'employé, ou que cadre.

  •  On peut ne pas respecter ses limites.
  •  On peut porter au-delà de notre charge.
  •  On peut aussi appeler à l'aide et n'entendre, en retour, que le silence.

La solitude de l'entrepreneur est brûlante.

 

 

Et même lorsqu'on a atteint, en pas même 6 mois d'existence...

  • des articles partagés plus de 1300 fois, spontanément
  • un décuplement de sa liste de mails
  • la confiance et les confidences d'une centaine d'assos et militants (passionnés, magnifiques, inspirants)
  • et de collaborateurs talentueux, auxquels on s'attache et que l'on estime

... qui tous comptent sur la Tribu, et le disent...

On peut tomber.

Et c'est ce qui s'est produit : je suis tombée.

Comme un retour à la case première, avec la nuit autour... à genoux sur le sable d'une plage virtuelle.

 

 

Vous avez un nouveau message

Ce matin, en me levant, pas de visage penché sur mes genoux.

Juste un rappel à l'ordre de mon hébergeur : l'hébergement d'Etik Mag expire.

J'ai pu, en avril, renouveler - 10 € - le nom de domaine.

Après plus de 6 mois à me relever à grand peine, je me suis lancée, fin mars, le mental encore fragile, en tant que freelance - je débute, tout juste...  et je vais doucement.

Mon nouveau site (qui a 3 ans, mais que j'ai refait à neuf) a quelques semaines.

Mon activité n'est qu'en test.

Moi-même, je suis en fin de droits assedics.

J'ai 200 euros ce mois pour vivre.

Je ne toucherai rien le mois à venir.

Et ensuite, après un (long) mois de carence, me sera enfin versé le RSA.

Garder a minima le Mag en vie me reviendrait à même pas 5 € mensuels.

Accessible, c'est vrai, dans l'idéal.

Sauf que sur 200 euros, je ne le peux pas.


C'est cela, aussi, la réalité de l'entrepreneur.se qui se lance - et de l'entreprise.


 

Coup de pied

En hiver 2017, j'ai suivi un coaching online.

Le coach suggérait un exercice : racontez votre tout premier souvenir d'enfance.

Le tout premier, pour moi, c'était un coup de pied de mon père.

Il était en train de frapper ma mère, je devais avoir 1 an et demi ou 2 ans, et j'ai attrapé son genou entre mes bras et me suis interposée - de toute ma force.

D'un coup de mollet, il m'a écartée, et a poursuivi sa besogne.

  •  Que s'est-il passé, juste à la suite ?
  •  Je suis tombée.
  •  Et après ça ?
  •  Je n'ai plus bougé. J'ai compris que c'était inutile. La vie entière m'est apparue comme une force massive.
  • Et qu'avez-vous ressenti ?

Je n'hésite qu'un instant. Plus le temps de comprendre que de trouver le mot :

De l'impuissance.

 

Notre premier souvenir d'enfance, dit le coach, c'est souvent celui qu'on a joué et rejoué, tout le long de notre vie, détail par détail.

 

 

Pour la première fois je comprends les spirales de ma vie, leur répétition... tout est clair.

 

Effacement

Je regarde les noms, les e-mails.

Je viens de retrouver les codes d'accès d'un service de messagerie dont j'avais oublié jusqu'au nom.

DPGR oblige, c'est le jour des tris, et du ménage.

Avant de détruire ma liste de contacts, je décide l'envoi d'un dernier mail.

J'explique à tous la situation.

Je fais sobre et simple : j'explique, juste.

 

L'étang

J'ai marché avec mon chien autour de l'étang. Il aime cette ballade et moi aussi.

J'ouvre la portière conducteur de ma voiture stationnée au soleil. Il fait chaud. Une fournaise. Les vitres côté gauche ne s'abaissent plus. J'introduis la clé dans le contact. Nous faisons quelques mètres. L'AX crache et grince. La vidange attend. Les révisions nécessaires aussi.

Un chat court devant la voiture.

A trois longueurs de moustache de son nez, un mulot plonge d'un bond dans les tiges vertes des colzas.

Il me reste à peine un trait d'essence. Impossible de mesurer combien. L’indicateur, imprécis, sautille.

 

 

Le ciel

Je reste immobile devant l'écran (un antique Fujitsu), comme je le fus autrefois, sur la plage.

Aucun avion n'a surgi. Aucune réponse au mail collectif. Aucun signe. Aucun deus ex machina - ce procédé "tiré par les cheveux", et tant décrié par Stephen King.

L'univers a écouté Steven.

Je suis seule devant une mer vide.

Dans l'espace, personne ne vous entend crier, comme disait Sigourney Weaver.

Je ne crie pas. A quoi bon ?

Je confirme seulement : Annuler.

Le site, devant moi, disparaît.

En guise d'étoiles, les pixels de mon écran brillent.

 

 



 

Note aux lecteurs.trices :

 
Parfois, tout tient à si peu de chose : l'euro qui tue l'entrepreneur.se, la seconde qui tue l'entreprise.

 

Idriss Aberkane dit joliment que l'échec est un diplôme.

Comme tous les diplômes, il coûte cher.

 

  • Je voudrais ce soir que tout.e lecteur.trice qui lira ce billet soutienne, de son mieux, un entrepreneur.
  • Je voudrais qu'il ou elle sache toute l'énergie, le temps, la passion, les nuits blanches, que représente l'élan d'une entreprise.
  • Je voudrais que, s'il ou elle en a l'occasion, les moyens et la possibilité, il ou elle réponde aux appels de divers financements participatifs. Pour soutenir une librairie, une association, une épicerie bio, un maraîcher local, un.e graphiste.
  • Je voudrais qu'avec ou sans argent dans la poche, il.elle envoie un petit mot - oui, ne serait-ce qu'un petit mot - à ces jeunes (et moins jeunes) entrepreneurs.ses et porteurs.ses de projets, qui se démènent :

Tu n'es pas tout.e seul.e. J'aime ce que tu fais. Je crois en ton projet. Que la vie te garde.

 

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Recent Comments

  • Martine DIDIER
    01/06/2018 - 16:34 · Répondre

    Très beau texte. je pense que tu es mure pour passer à l’écriture d’un livre, si ce n’est déjà fait, ou pour vitre de ta plume de copywriter. Ca donne le frisson mais ça raisonne…

  • Julie Bach
    01/06/2018 - 18:18 · Répondre

    C’est absolument remarquable à tout point de vue : la
    justesse, la poésie, l’intelligence. Comme on peut en faire des choses et des belles avec des mots. Je n’ai qu’un mot d’entrepreneurse : MERCI !

  • Mackowiak
    01/06/2018 - 20:08 · Répondre

    Quelle plume !!! Je suis passé par toutes les emotions qui existent en vous lisant. Vous m’avez à la fois secoué, réveillé, motivé, ému… Je vous prie de m’excuser pour le manque d’originalité de mon message mais je ne trouve pas les mots. Si, deux mots me vient spontanément : MERCI MADAME !

    J’attends le livre avec impatience !

    • Hypnose Brest Thérapie - Pierre LASSALLE
      01/06/2018 - 23:38 · Répondre

      Lu d’un bout à l’autre. Remarquable !
      Je défends depuis toujours que l’idée chacun.e. devrait avoir le droit à une biographie écrite rédigée dans les règles de l’art afin que soit mise en valeur la richesse de chaque vie…
      La vie de chacun.e lue par d »autres apparaîtrait à coup sûr alors comme celle d’un génie…
      Cet extrait biographique n’aura pas besoin d’aide pour son écriture… Que nous l’ayons lue jusqu’au bout est sa victoire.

  • Isabelle Mille
    02/06/2018 - 09:45 · Répondre

    Très beau texte. Quel talent et quel don !
    D’une telle justesse.
    Difficile de commenter, tellement il n’y a rien à rajouter.
    Heureuse d’avoir croisé ton chemin et d’avoir découvert tes mots.

  • estelle roulin
    02/06/2018 - 14:04 · Répondre

    Incroyable, magnifique, tellement vrai. J’aurai aimé être là pour vous. Mais même si j’avais été dans les parages, je n’ai pas la prétention de croire que j’aurai à coup sûr, fait quelque chose, que j’aurai mesuré cette urgence…
    je vous envoie plein d’énergie pour la suite. Merci pour ce beau texte !

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L’autrice de ce blog

Autrice publiée par des médias traditionnels, blogueuse, anthologiste, j’ai aussi dirigé, 1 an durant, le magazine en ligne Etik Mag.

Aujourd’hui j’écris toujours : de la fiction (noire, principalement) et des articles pour des éditeurs, des revues, des journaux, des magazines, d’autres blogs…

Je mets également ma plume au service de personnalités atypiques et projets hors-norme… car oui, j’aime les parcours (et les personnes) qui sortent des clous, et le revendiquent !